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Fleurs bleues Wajda

Les Fleurs bleues : le bouquet final du cinéaste polonais Andrzej Wajda

Les Fleurs bleues WajdaPas de « bouquet de houx vert et de bruyère » comme chez Hugo, mais des fleurs bleues pour l’œuvre posthume du réalisateur polonais Andrzej Wajda, disparu le 9 octobre 2016 à 90 ans. Le titre français fait allusion à la devise de l’artiste « l’art doit dicter sa loi à la réalité », qui s’exprime dans un geste spontané lorsqu’il colore des fleurs blanches pour les déposer sur la tombe de sa femme. On retrouve l’univers soviétique, toile de fond coutumière du réalisateur, plongeant cette fois dans l’exploration du monde artistique.

Wajda, qui a renoncé à la carrière de peintre après la Seconde Guerre mondiale, a choisi de retracer les dernières années de la vie de Wladyslaw Strzeminski (1893-1952), artiste avant-gardiste fondateur du deuxième musée d’art moderne d’Europe dans les années 1930, pour qui l’art abstrait est une nouvelle voie d’expression du siècle.

Strzeminski ne s’est pas toujours opposé au communisme ; mais bien que peu de spectateurs connaissent sa théorie de la vision et celle de l’unisme (sur l’autosuffisance d’un tableau), on comprend bien pourquoi cet homme gêne un régime qui impose un réalisme socialiste de plus en plus affirmé : les années 50 correspondent à une reprise en main de l’art par les Soviétiques. Reconnu jusqu’à la fin des années 1940, Strzeminski est ensuite brutalement sommé de choisir son camp. Son licenciement de l’Ecole nationale supérieure des arts plastiques de Łódź signe le début d’un chemin qui ne peut que le mener à la mort.

La vieille méthode soviétique est appliquée : faire disparaître toute trace des opposants. Beaucoup de ses œuvres sont détruites, on s’efforce de faire oublier aux élèves la mémoire de leur professeur. La lutte de Strzeminski vise à maintenir à tout prix l’indépendance de l’art face à la politique. A ses côtés, une jeunesse étudiante prête à soutenir son maître au risque de sa vie.

La beauté du film réside dans sa capacité à présenter une force qui n’est pas celle des armes ou de la politique, mais bien la force des faibles : malgré sa faiblesse physique (il a perdu un avant-bras et une jambe lors de la Première Guerre mondiale) et la misère dans laquelle il tombe, le peintre refuse de renier ses convictions. Les dernières minutes sont les plus bouleversantes : elles montrent un homme décidé à se battre jusqu’au bout, vaincu par la maladie et non par le désespoir. Une œuvre épurée, filmée de façon saisissante, qui fait mesurer le génie du réalisateur polonais.

Raphaëlle Renoir

Article paru dans Présent daté du 4 mars 2017