Covid-19 – Tiers-mondisation de la France ?, par Jean-Gilles Malliarakis

Toujours persuadé, au fond, que ce pays reste la cinquième ou la sixième puissance mondiale et devrait se comporter comme telle, Éric Zemmour s’exclamait ce 13 avril sur CNEws, dans son émission Face à l’Info : “Si on n’est toujours pas capables de produire suffisamment de masques, cela veut vraiment dire que l’on est un pays du tiers-monde.

Cette terrible question était formulée le 14 avril, avant même l’intervention présidentielle. Fidèle admirateur des institutions de la cinquième république, un peu contrarié cependant par les faits du demi-siècle écoulé depuis 1970, notre brillant polémiste en attendait manifestement un caractère providentiel.

Or, il plaidait pour la fin du confinement la plus rapide possible. Le processus avait déjà été enclenché dans l’Europe du nord, en Autriche comme dans la majorité des Länder allemands notamment, en Tchéquie et même dans les deux pays les plus touchés, l’Italie et l’Espagne. Ainsi, la date choisie par le gouvernement de Paris pour amorcer la délivrance des Français pouvait servir d’indicateur quant au problème évoqué plus haut : sommes-nous devenus, oui ou non, un pays du tiers-monde ? Le lecteur peut, dès lors, considérer que poser cette question revient à y répondre.

Bien des traits de l’évolution de notre société, de notre bureaucratie et de la classe politique ne laissent pas de nous conforter dans le sentiment de déclassement, de déclin et, à certains égards, de déchéance. Ne nous égarons pas, cependant, dans la délectation morose du sentiment de décadence : nous ne sommes pas en présence d’une fatalité collective, mais d’un renoncement de la part de nos dirigeants.

Mais il n’est pas de pays du tiers-monde qui se respecte sans des médias servilement aux ordres du pouvoir et des affairistes de connivence.

Les noms viennent trop facilement à l’esprit pour que quiconque puisse douter de cette situation au sein comme au voisinage de l’État central parisien. Et la servilité de certains commentaires convenus a confirmé la consistance de ce qui a cessé d’être une rumeur pour devenir une certitude.

Ainsi put-on entendre, au lendemain du discours tristounet du 13 avril, l’ironique festival suivant sur BFM :

Ruth Elkrief : “Une date, un ton, l’humilité, l’empathie. Une allocution très carrée, très précise. Il y a une manière d’être beaucoup plus proche des Français. Et il y a un horizon. [… ] Il rappelle que nous sommes tous des êtres humains fragiles.”

Apolline de Malherbe : “C’était un ton extrêmement humble, assez naturel. Il était assez franc, assez vrai. Ensuite, l’humilité pour lui-même et sur l’avenir. On a le sentiment du Paul Valéry qui dit que les civilisations sont mortelles. C’est une étape extrêmement importante.”

Anna Cabana : “Dans la tonalité, l’espoir renaît. Dans ses précédentes allocutions, il était très tragédien. Là, il nous parle de jours heureux à venir. C’est du lyrisme souriant.”

Thierry Arnaud : “On a bien compris que sa manière à lui de se réinventer, c’est vraiment de lutter contre les inégalités.

Alain Duhamel : “C’est son meilleur discours depuis le début, le plus humain. Un discours plus modeste, précis. Il y avait un ton, des réponses, un calendrier.”

Bruce Toussaint : “Merci Monsieur le ministre de nous avoir réservé vos premières réactions après le discours du président de la République.”

Ainsi va ce pays, ainsi va une partie du monde, celle qui s’agenouille devant l’Empire du capitalo-communisme chinois.

On félicite ce régime abominable pour son efficacité. On le remercie déjà pour son aide humanitaire. Bientôt on sollicitera ses financements. Car on accepte, jour après jour, de dépendre de l’aide de la dictature de Pékin. Nos technocrates la jugent indispensable sinon pour enterrer dignement nos morts, du moins pour combler le coût, évalué à 120 milliards d’euros, 15 milliards par jour, de la prolongation des mesures trop tardives, consécutives aux dégâts sanitaires, occasionnés par les mensonges des obligés du camarade Xi Jin-Ping.

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent

« L’Amérique qui tombe » d’Arianna Huffington

« L’Amérique qui tombe » d’Arianna Huffington

Le titre original de l’ouvrage d’Arianna Huffington, paru en 2010, était Third World America : L’Amérique du tiers-monde ou L’Amérique tiers-mondisée.

Le titre retenu pour sa traduction française se veut sans doute un clin d’œil au livre de Nicolas Baverez La France qui tombe mais c’est un peu dommage car la référence au tiers-monde était éclairante. L’approche de Baverez était, en outre, bien différente, car très libérale.

Pourquoi l’Amérique tiers-mondisée ? Parce que, pour l’auteur, la société américaine présente de plus en plus les caractéristiques des sociétés du tiers-monde : d’un côté, une petite minorité de privilégiés, de l’autre, une majorité de la population appelée à vivre dans la pauvreté, la précarité et la peur de perdre son emploi. Comme dans les pays du tiers-monde, les inégalités sociales sont croissantes, les infrastructures médiocres ou dégradées et les dépenses militaires élevées. Enfin, comme dans les républiques bananières, aux Etats-Unis la corruption politique et l’interpénétration entre pouvoir politique et intérêts économiques sont profondes et la démocratie, formelle : les lobbies –économiques – ont désormais bien plus de pouvoir que les électeurs.

« L’Amérique qui tombe » d’Arianna Huffington La première partie de l’ouvrage se consacre au diagnostic principal, c’est-à-dire, selon l’auteur, la remise en cause progressive du pacte social sur lequel se fondait la société américaine et qui conduit à la destruction programmée de la classe moyenne.

Pour A. Huffington ce pacte reposait sur l’idée qu’en travaillant dur chacun pouvait espérer améliorer sa situation, celle de ses enfants et progresser dans l’échelle sociale. Mais cet espoir est aujourd’hui brisé. Pour une partie croissante de la population, avoir un emploi stable, une certaine sécurité financière, une retraite décente et une maison à soi constituent désormais un rêve inaccessible.

A. Huffington illustre la précarité de cette classe moyenne, qui était la classe centrale aux Etats-Unis, chiffres et témoignages à l’appui. L’ouvrage fourmille sur ce plan de données et de références, qui dressent le portrait, souvent poignant, d’une autre Amérique : celle qu’on ne voit pas, jamais, à la télévision, c’est-à-dire une Amérique de pauvres, qui vivent d’expédients et qui voient l’avenir avec inquiétude. Une Amérique où 26 millions de personnes sont au chômage ou sous-employées, où une personne sur huit vit de bons alimentaires, où 30% des lycéens quittent l’école sans diplôme ; mais aussi une Amérique qui s’indigne de voir le contribuable appelé au secours des banques qui continuent de distribuer à leurs dirigeants de grasses rémunérations, tout en se montrant impitoyables vis-à-vis des surendettés.

L’auteur s’efforce aussi d’analyser les causes de cette évolution. Elle désigne principalement l’avènement de la financiarisation de l’économie et de la dérégulation « libérale » introduite à partir des années Reagan. Elle désigne aussi l’effet des politiques budgétaires, qui ont avant tout porté sur la réduction des dépenses d’éducation et à caractère social. Elle nous dépeint aussi une société politiquement bloquée, les lobbies industriels et financiers parvenant à empêcher toute réforme contraire à leurs intérêts.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, l’auteur, de sensibilité démocrate, esquisse des propositions pour rendre l’espoir à cette Amérique qui tombe : au premier chef, une réforme politique pour libérer l’Etat de la tutelle des intérêts particuliers ; mais aussi tout un ensemble de mesures économiques, dont certaines sont, bien sûr, très liées au contexte américain et dont beaucoup relèvent aussi de l’attirail intellectuel de la gauche.

Mais A. Huffington ne se borne pas à envisager des réponses politiques globales, remake d’un « grand soir » qui risque de tarder à se produire.

L’intérêt de sa réflexion est aussi d’ouvrir des pistes pour une action immédiate des citoyens. C’est ce qu’elle nomme le « populisme productif ». Comme elle l’écrit, en effet, « nous devons impérativement passer à la version suivante : admettre que notre système est trop profondément détraqué pour pouvoir être réparé par les hommes politiques qui ne remettent pas en cause le statu quo, quelles que soient leurs intentions ». Il faut donc que l’initiative vienne d’ailleurs : de la société elle-même. Exemple : vous en avez assez de vous faire arnaquer par les grandes banques ? Déposez donc vos avoirs dans les banques coopératives : vous aurez les mêmes garanties de dépôt et, en outre, elles ne cherchent pas à faire des bénéfices sur votre dos. Vous en avez assez du discours convenu des médias ? Réinformez-vous sur Internet et utilisez les réseaux sociaux. Vous avez perdu votre emploi ? Aidez ceux qui sont encore plus en difficulté que vous. Car l’action est le meilleur remède contre la déprime.

Le livre d’A. Huffington nous parle d’une Amérique interdite d’antenne. Il est sans doute schématique par certains côtés et il traduit aussi parfois une certaine naïveté.

Mais au fil des pages on se rend compte que ce qu’elle décrit nous est, hélas, bien familier.

Car la précarisation de la classe moyenne est un phénomène occidental et non pas seulement américain. Même si les amortisseurs sociaux sont différents selon les pays et sans doute plus forts en Europe occidentale qu’aux Etats-Unis, la situation qu’elle décrit se retrouve aussi chez nous, car les mêmes causes produisent les mêmes effets : désindustrialisation, développement des activités de services – notamment financiers – parasites, chômage, précarité, surendettement général, crise des systèmes sociaux, crise de l’enseignement, inégalités sociales flagrantes, pouvoir et arrogance des lobbies économiques. L’Europe est, en outre, confrontée aux effets de l’immigration de peuplement, problématique qui n’est pas abordée dans l’ouvrage d’A. Huffington.

Third World America nous permet ainsi de comprendre que l’Europe est en train de devenir encore plus « third world ».

Michel Geoffroy

Arianna Huffington, L’Amérique qui tombe: Comment les politiques ont trahi le rêve américain et abandonné la classe moyenne, Editeur : Fayard, avril 2011, 384 pages

Voir aussi : Encore un effort, Nicolas Baverrez (édito 23/10/03) – Note de lecture de La France qui tombe.

[box class=”info”] Source : Correspondance Polémia – 1/09/2011 [/box]