Quand le RN s’éveillera… le système tremblera, par François Bousquet

Marine Le Pen

Le RN est un habitué des podiums, mais rarement de la première marche. Il ne l’a certes pas atteinte aux législatives, mais un déclic s’est produit, qui sait même : un séisme !

Vous rappelez-vous le livre d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera… ? Je ne sais pourquoi, il me fait penser au parti de Marine Le Pen : Quand le RN s’éveillera, le système tremblera. Le RN est un géant endormi qui a découvert dimanche soir sa force électorale avec incrédulité, presque timidement, en se pinçant pour y croire. Jusque-là le parti de Marine ne la connaissait qu’à moitié, cette force, et pour cause : il ne s’en est jamais vraiment servi. Elle est là pourtant, dormante, solide, comme une chaîne de volcans qui sommeillent et ne demandent qu’à se réveiller. Or, ils se sont réveillés ce dimanche et la terre a tremblé jusqu’au Palais-Bourbon. C’est la tectonique des plaques électorales qui s’en trouve modifiée. Avec plus de 13 millions de voix à la présidentielle, Marine avait déjà atteint une masse critique suffisante, celle-là même qui rend possible les réactions en chaîne. « Too big to fail », comme on dit des géants de la finance et de l’économie. Oui, le RN est devenu too big to fail. Trop grand pour tomber. Ce qui signe, qu’on le veuille ou non, l’avis de décès du zemmourisme politique (mais pas métapolitique). Cependant, même à 13 millions, le RN restait une minorité de blocage, 41 % : impossible de faire quoi que ce soit sans son aval, mais impossible de conquérir une majorité politique, d’où les dissidences Mégret et Zemmour. Or, cette minorité de blocage n’en est virtuellement plus une. Ou plutôt : le blocage est levé. Il était d’abord dans la tête de Marine, n’en déplaise à ses partisans les plus sourcilleux.

Le plafond de verre dans la tête

Le RN a beau s’en défendre : jusqu’à présent il n’a jamais cru possible d’accéder au pouvoir. L’économie psychique du RN se résumait à un comportement d’échec aussi rodé, si j’ose dire, qu’une bonne vieille copine qui foire pour la cinquième fois son permis de conduire parce qu’elle est terrorisée à l’idée d’affronter l’examinateur. On en connaît tous une. Des preuves ? Rembobinons le magnéto. 2017, le matin même du débat de l’entre-deux-tours, la migraine ophtalmique de Marine, suivie d’une quasi-cécité, en guise d’acte manqué ; « l’éclatante victoire » au soir du deuxième tour, il y a deux mois, en guise d’aveu et de lapsus révélateur. À croire que le désir inconscient du RN, c’était de jouer à jamais les seconds rôles au second tour, comme une sorte d’US Quevilly football qui s’inviterait tous les cinq ans en finale de la Coupe de France. Il ne s’agit pas de gagner le match de la présidentielle. Être en finale suffit à son bonheur. Comment du reste, je vous le demande, l’US Quevilly pourrait-elle battre des clubs-États comme le PSG ? Or, le RN est en train de comprendre qu’il n’est pas l’US Quevilly de la politique, mais l’équivalent de 10, de 20, de 100 circonscriptions qui abriteraient chacune d’entre elles une section de l’US Quevilly. Car c’est cela, la sociologie du RN. Ainsi le syndrome Poulidor qui hypothéquait le RN est-il en passe d’être levé.

C’est la même chose avec le plafond de verre. Il étreignait comme un obstacle têtu, paralysant, la tête de la dirigeante du RN, elle qui s’est longtemps sentie dans la peau d’une héritière illégitime vouée à faire de la figuration dans toutes les élections intermédiaires : celle qu’on éconduit le jour du mariage, la mauvaise élève qui traîne un complexe d’infériorité insurmontable et ne réussira jamais le concours d’entrée de l’ENA, la fêtarde qui ne se prépare pas comme une athlète de haut niveau, etc. Or, elle a prouvé son aptitude à la résilience et à l’adversité. On l’a donnée pour morte trois ou quatre fois et c’est elle qui regarde passer les cadavres assise au bord de la rivière.

Quelle débandade ! On compte les morts avec plaisir. Manuel Valls, traître de comédie, touché-coulé ; Christophe Castaner, le type même de l’imitation homme viril dans un catalogue de mode, à la trappe ; le maréchal Ferrand de la macronie, Richard Ferrand, au tapis en attendant de repasser devant le juge comme en 2017. Moribonde, l’arnaque du front républicain. En réanimation, les LR, exception faite de la bande à Laurent Wauquiez, homme fort d’un parti faible. Mort-née, la Élisabeth Borne, oisillon à l’air pincé qui se prenait pour un aigle.

Électeur invisible, pour qui chantes-tu ?

Du RN, on ne voit habituellement que la partie émergée de l’iceberg électoral, l’autre est méthodiquement, médiatiquement invisibilisée. Question à 1 000 euros : qui a déjà rencontré dans la file d’attente de la boulangerie un électeur de Marine ? Personne. C’est bien simple, on ne le voit jamais, cet électeur. Il entre toujours par effraction dans l’actualité, lors de l’enterrement de Johnny ou des premiers actes des Gilets jaunes. Il est refoulé partout. Aucune politique de reconnaissance à son attention. Aucun relais dans les médias centraux. Aucun quota dans les séries télévisées. Il n’y a que Marine pour s’en faire la championne, et de-ci de-là un François Ruffin. Le RN est une terra incognita. Ses électeurs ressemblent au constat dressé par Ralph Ellison dans son livre, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? (1952), consacré aux Noirs américains au temps de la ségrégation. Ce n’étaient que des ombres fuyantes que personne ne voulait voir. Les journalistes devraient lire le terrible chef-d’œuvre de Ralph Ellison pour savoir ce que ça signifie que d’être invisible, un fantôme social. Dimanche soir, le fantôme est sorti de la pénombre.

On a beaucoup critiqué le RN, moi le premier, et je continuerai à le faire tant il est vrai que le parti de Marine devrait être au pouvoir – tous ses axes programmatiques sont majoritaires dans l’opinion. Or, jusqu’à présent les gens ne voulaient surtout pas du médium (le RN), alors qu’ils plébiscitaient le message, pour paraphraser Marshall McLuhan qui disait : le médium c’est le message. Ce qui est désormais le cas pour Marine : elle et son programme ne font plus qu’un.

Sans revenir aux législatives de 2017, la remontada du RN est impressionnante, ne serait-ce que par rapport aux régionales de 2021. Personne, même les plus audacieux marinistes, ne donnait le RN aussi haut. En faisant le service minimum, le RN rafle 89 députés, comme le chiffre de mon département, numéro fétiche, qui a envoyé Julien Odoul à la Chambre. Une razzia dans l’Aude, les Pyrénées-Orientales, la Haute-Marne et la Haute-Saône. Le RN a vaincu le signe indien des législatives, sans le vouloir, sans alliance, sans effort, par un simple effet mécanique, bien aidé par les scènes de sauvagerie au Stade de France. On n’ose à peine imaginer ce qu’il en aurait été s’il avait fait le service maximum, après une campagne à la Mélenchon. Élisez-moi Première ministre !

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RN : une vague historique !

Marine le pen

Il était à peu prêt certain que le RN parviendrait à constituer un groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale, force est de constater que l’objectif est purement et simplement dépassé. Avec une prévision de 85 députés ( à 22h ce dimanche soir), le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella signe et de très loin sa plus large victoire à une élection nationale. Si tous les députés sortants sont réélus, le parti à la flamme voit aussi arriver des dizaines de nouveaux élus nationaux. Face à une campagne fantôme de la majorité et à une bataille très agressive de la Nupes, le RN a opposé une campagne de terrain, enracinée dans des territoires qui sont passés très largement dans le « camp national ».

Dans certains départements, ce fut un raz-de-marée : en Vaucluse, quatre circonscriptions sur cinq sont tombées dans l’escarcelle du RN, dans l’Aisne, trois sur cinq, dans le Lot-et-Garonne, deux sur trois… Des hauts cadres du parti comme Edwige Diaz, Laurent Jacobelli et Julien Odoul entrent à l’Assemblée. Dans le sud, l’ancien suppléant de Marion Maréchal, Hervé de Lépinau, a gagné. Dans le Gard, c’est l’ancien zemmouriste Pierre Meurin qui a été élu. En Haute-Marne, l’ancien numéro deux de Via, allié de Reconquête, Christophe Bentz est lui aussi passé. Les deux anciens transfuges de Nicolas Dupont-Aignan (lui aussi réélu), Jean-Philippe Tanguy et Alexandre Loubet, ont été élus de même que l’ancien journaliste Philippe Ballard. En Nouvelle-Aquitaine, au moins cinq circonscriptions ont été gagné par des députés patriotes. Le RN parvient même à faire élire une députée en Île-de-France. Voilà les chiffres non exhaustifs de ce début de soirée. L’autre chiffre qui fait office d’avertissement sans frais : une abstention record qui a contribué à rendre ce scrutin incertain.

« C’est un score historique, nous allons pouvoir entrer à l’Assemblée nationale avec un groupe très puissant et efficace pour défendre les Français », se réjouissait Marine Le Pen sur Cnews peu avant 22h.

A vrai dire, le RN a gagné beaucoup plus qu’un groupe. Derrière une victoire de façade de la Nupes, la gauche est en net recul et on a bien du mal à imaginer comment ces différents partis, alliés de circonstance, pourront siéger ensemble au sein d’un même groupe. Les LR quant à eux risquent de céder en partie aux sirènes de la majorité qui n’est plus que relative. Dans les mois à venir, il est possible de voir un RN premier groupe d’opposition à l’Assemblée Nationale. Un groupe qui sera présidé par Marine Le Pen, réélue largement dans le Nord avec plus de 64 % des voix. L’autre leçon, c’est l’explosion du front républicain, l’éclatement du plafond de verre, le balayage du barrage, tous ces artifices préservés pendant plusieurs décennies ébranlés ces dernières années ont été ventilés. « Avec ces dizaines de députés de cœur et de convictions, vous aurez la certitude de voir vos idées défendues au Parlement. » a annoncé Marine Le Pen depuis Hénin-Beaumont. Dans tous les cas, entre Mélenchon et elle, ce furent deux salles, deux ambiances. La première appelle au rassemblement et le deuxième à la Révolution. Comme si l’extrémisme avait brutalement fini de changer de couleur.

Marc Eynaud

Tribune reprise de Boulevard Voltaire