La mémoire païenne contre les ravages de la modernité – Le Zoom – Pascal Eysseric

Pascal Eysseric

28/07/2022 – FRANCE (NOVOpress)
Directeur de la rédaction du magazine Eléments, Pascal Eysseric vient présenter le premier hors-série de la revue consacrée aux « sagesses païennes » ou la renaissance des dieux face la crise des valeurs.

Depuis plus de 50 ans, Eléments a recours à la mémoire païenne pour en faire un idéal de résistance face aux ravages de la modernité. En rassemblant dans ce hors-série exceptionnel une sélection d’articles et d’entretiens parmi les plus marquants consacrés aux anciennes religions natives des Européens, Pascal Eysseric et l’équipe du magazine ont voulu dévoiler ce que pourrait être un réveil des dieux. La renaissance des dieux face au nihilisme…


C’étaient les Celtes

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La chaîne Arte diffuse jusqu’à la fin du mois d’août (en replay) un documentaire allemand sur les Celtes, en trois parties. Riche des dernières découvertes archéologiques, il réhabilite une civilisation qui a étendu son influence sur tout le continent, et au-delà, fit trembler Rome, avant de succomber à ses légions et de se romaniser. Nos ancêtres pour sûr.

Issus de la matrice indo-européenne située à l’est dans les plaines russo-ukrainiennes, les Celtes commencent à s’installer en Europe occidentale à partir du début du deuxième millénaire avant notre ère. Ils dominent très rapidement un vaste espace compris entre l’Espagne du nord-ouest et les îles Britanniques, de la Galicie (Pologne) jusqu’à la plaine du Pô. Plus tard certains d’entre eux pousseront même leur influence jusqu’en Asie Mineure où leur art militaire les a fait appeler comme mercenaires ; ce sont les Galates, rameau isolé du centre d’où se diffuse la culture celtique. Ils ne constituent pas un empire unifié mais sont distribués en tribus querelleuses et farouchement jalouses de leur indépendance. Ils savent s’unir cependant face à un danger commun.

Depuis une quarantaine d’années, les remarquables progrès de l’archéologie ont permis d’en apprendre beaucoup sur leur civilisation dont la richesse a totalement démenti le qualificatif de « barbares » dont les affublaient Grecs et Romains. Pourvus d’une langue commune quoique différenciée en dialectes, leur art du bois et des métaux et leurs motifs esthétiques identiques d’un bout à l’autre de leur aire civilisationnelle dépassaient souvent ceux des Romains qui leur ont beaucoup emprunté. Des villes fortifiées (oppida) et un réseau routier assurent des relations permanentes y compris avec le monde méditerranéen. Leur absence d’écriture est peut-être due à un interdit des druides. Ces derniers assuraient l’enseignement et la transmission de l’héritage des croyances religieuses.

De Brennus à Vercingétorix

Le documentaire est chronologique. Sa première partie est axée sur la descente de Brennus au-delà des Alpes qui remporte sur les légions une victoire fulgurante en 387 avant notre ère. S’ensuit le pillage de Rome appelé à inscrire dans la mémoire de Rome un traumatisme durable.

La deuxième partie est consacrée à la conquête de la Gaule par César. Elle montre que les combats furent indécis jusqu’à la reddition de Vercingétorix à Alésia en moins 52. Cette défaite signe la fin de l’indépendance gauloise en même temps que celle du deuxième âge du fer (la Tène).

Ne demeure plus comme foyer de l’autonomie celtique que la Grande-Bretagne conquise par l’empereur Claude au premier siècle de notre ère, l’Irlande et l’Écosse restant préservées. Conquête un moment interrompue par la révolte de Boudicca, une princesse qui mena la guerre de toutes les tribus celtiques durant près de deux ans qui fut finalement défaite face à une armée romaine inférieure en nombre mais tellement mieux organisée. C’est le cœur du troisième épisode de la série.

Finalement, la plupart des Celtes furent rapidement romanisés, leur proximité ethnique et culturelle avec les Latins était telle qu’il pouvait difficilement en être autrement.

La plupart des séquences de ce documentaire sont ponctuées de démonstrations pédagogiques expliquées par des archéologues sur les lieux mêmes de leurs découvertes.

Tribune reprise de revue-elements.com

Le métavers, phase supérieure de la société capitaliste ?

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Les métavers, ces univers virtuels, seront-ils les gardiens d’une société de plus en plus uniformisée et inégalitaire, s’offrant, à l’instar des drogues imaginées par Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes », comme des outils de contrôle social tout-puissants ? L’homme sous sédatif virtuel en somme !
Une tribune signée Pierre Moriamé.

C’est avec une émotion intense, par laquelle il frôla la crise d’apoplexie, que Jean-Louis, sexagénaire d’ordinaire bougon et dégarni, assista en 2022 à un concert d’ABBA. Émoustillé comme une midinette, il put l’espace d’un instant se remémorer les émois de sa prime jeunesse. Tout y était, des femmes aux robes à paillettes en passant par les chansons rythmées et standardisées en simple english conçues pour s’exporter par-delà la Baltique. Grâce aux nouvelles technologies et aux hologrammes projetés sur la scène, Jean-Louis oublia temporairement qu’il avait lui-même vieilli. Plus rien n’existait, ses rhumatismes, les Suédoises ménopausées devenues repoussantes, la sénescence indésirable ; l’hologramme était tout et tout était dans l’hologramme.

Jean-Louis touchait du bout du doigt le summum du divertissement moderne, l’échappatoire absolue qui lui permettait de faire l’impasse sur tous ses petits tracas et ses misères du quotidien. Il sentit le besoin de communier avec la terre entière, ou plutôt avec ses 17 followers, en publiant une vidéo de lui face à la scène, le tout agrémenté de petits cœurs et d’étoiles animées. Anciennement rond-de-cuir dans une obscure filiale de la SCNF, Jean-Louis, célibataire et sans enfant, était à la retraite depuis dix ans et sautait sur toutes les occasions possibles pour s’amuser et faire comme les jeunes, vivre en somme.

Membre du peuple nouveau, appelé de ses vœux par l’actuel président de la République, Jean-Louis, bien que déjà ancien, aspirait à cocher toutes les cases de la contemporanéité et à faire table rase d’un passé ennuyeux et pas fun. Ravi par les trois commentaires laudateurs qu’avait suscités sa vidéo, c’est fier de lui, droit et digne, qu’il rentra dans son studio crasseux de Pantin, dans la « Californie française », chevauchant sa trottinette électrique chinoise. Il était en phase avec son époque, il le savait et il aimait ça.

Naissance et déclin de la graphosphère

Le monde de Jean-Louis, cet Occident en voie de décomposition qui pose pour l’avenir de nombreuses questions, n’est pas apparu comme par enchantement. Il est le fruit d’un long processus historique qu’il convient de rappeler brièvement.

L’homme a connu plusieurs formes de sociétés, liées à un médium qui a évolué au fil des âges. Classiquement, on évoque dans un premier temps les sociétés de tradition orale où, par la voix, on transmettait des savoirs, des récits mythologiques ou encore des techniques comme la maîtrise du feu… Ces groupements humains, aujourd’hui disparus, étaient formés de tribus ou clans avec une organisation politique assez limitée.

Ils ont progressivement laissé la place, avec l’invention de l’écriture, à des sociétés de tradition écrite. Le livre a été le support d’une diffusion et d’une transmission culturelle inédite. L’écrit a permis le développement de structures politiques, économiques et sociales élaborées : cité-État, empire, nations, religions constituées, dogmes, monnaies… Aussi, le livre a été le premier vecteur d’une relative uniformisation du monde et de la pensée, particulièrement en Occident.

Aujourd’hui, cette société de l’écrit, qui nous a pourtant tant apporté et a présidé à la naissance et à l’émergence de brillantes civilisations, semble désuète et en voie de marginalisation voire de disparition.

L’uniformisation technologique

Les hommes du XXe et le XXIe siècle, avec l’essor des technologies modernes, ont mis en œuvre avec une vitesse sans précédent, une nouvelle société qu’on pourrait qualifier de l’image animée. Celle-ci a eu un premier médium révolutionnaire avec la télévision, nouvel âtre des foyers, concurrent puis souvent triomphateur des anciennes sociabilités et coutumes liées au livre, comme la pratique religieuse ou tout bonnement la lecture. Cette société de l’image animée possède désormais une emprise certaine sur les hommes. Tout passe par ses médiums, du simple contact humain aux loisirs. Les nouveaux outils technologiques qui ont remplacé la télévision, au premier rang desquels, le smartphone, ont consacré cette dépendance.

Cette société de l’image animée présente toutefois une singularité qui fait sa différence avec les formes anciennes : elle est animée uniquement par la simple et seule logique marchande. Contrôlée par quelques grandes entreprises, elle est le support et le vecteur d’une vertigineuse standardisation du monde à des fins commerciales. L’imaginaire qu’elle produit, pauvre, est uniforme et fait peu de place pour ce qui ne va pas dans le sens d’une vulgate pensée outre-Atlantique.

Aussi, on peut légitimement s’interroger sur la possibilité de transmettre des savoirs et des traditions à l’heure de l’instantanéité, des images surabondantes et du scrolling permanent des jeunes et des moins jeunes. Le zapping permet au consommateur de se vider la tête et de dépenser, mais que peut-il engendrer de plus ? Quelle société peut bien produire un peuple ou plutôt des individus, qui pour la plupart ne lisent plus, ne se parlent parfois plus et sont rivés sur leur smartphone ? Instagram, TikTok et cie peuvent-ils constituer le support d’une civilisation nouvelle ?

Paul Valéry au sortir de la Première Guerre mondiale disait qu’on savait dorénavant que les civilisations étaient mortelles. Il y a des morts plus belles que d’autres, certaines plus discrètes, moins sanglantes et qui s’opèrent à bas bruit, dans l’indifférence générale…

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Conflit russo-ukrainien : la liberté des peuples dans la configuration géopolitique mondiale

macron ukraine

Que faire, nous Européens ? Éternelle question, éternel dilemme, qui se pose aujourd’hui avec une acuité renforcée en Ukraine face à l’interventionnisme américain.
Une tribune signée Arnaud Guyot-Jeannin.

Depuis le déclenchement de la guerre le 24 février par Vladimir Poutine, il n’est de jours qui passent sans que les Français et les Européens se sentent impuissants à agir en faveur d’une paix négociée pouvant mettre fin au désastre d’une guerre européenne préjudiciable à tous les peuples. Pourtant, c’est ce que tout le monde souhaite, à commencer par les Ukrainiens et les Russes, malgré l’activisme belliciste de leurs minorités ultra-nationalistes respectives. Les logiques de domination nationalistes et impérialistes à l’échelle globale aboutissent à des rapports de force ne pouvant conduire qu’à une montée aux extrêmes où l’Ukraine et la Russie ont tout à perdre. Mais, où les États-Unis pensent qu’ils ont tout à gagner ! En effet, les desseins mondialistes d’une Amérique prédatrice et présidée par le vieux gâteux de la Maison Blanche, Joe Biden, ne sont plus à démontrer.

L’aboiement de l’Otan

Il faut être équitable. Après avoir condamné l’intervention russe en Ukraine, le pape François a déclaré au Corriere della Serra, le 3 mai 2022 : « C’est l’aboiement de l’Otan à la porte de la Russie qui a poussé le chef du Kremlin à mal réagir et à déclencher le conflit. » De son côté, Thierry Mariani, député européen du Rassemblement national, observe, à juste titre, dans les colonnes de Valeurs actuelles du 2 juin dernier : « Les Russes ne supportent plus d’être environnés de nations dont les élites, les diplomaties et les dirigeants sont biberonnés à un atlantisme belliqueux. Oui, les Russes pensent que le déversement massif et continu d’armements américains chez leurs voisins est un danger pour leur sécurité. Longtemps, la Russie a souhaité parvenir à un rapprochement avec l’Europe de l’Ouest et a travaillé en ce sens. Il est désormais à craindre que Moscou ne se soucie plus de nos nations, les jugeant inféodées aux États-Unis et désormais incapables d’indépendance sur la scène internationale. »

L’impuissance diplomatique de la France et de l’Europe dans ce conflit s’avère une réalité terrifiante. Néanmoins, il faut continuer d’appeler à la Pax Europa. Que faire d’autre ? On nous reprochera de ne pas être réalistes. Mais, avec Bernanos, nous savons que « le réalisme, c’est la bonne conscience des salauds ». Et puis, en matière de realpolitik, que proposent exactement les pro-ukraniens russophobes et les pro-russes qui méprisent les Ukrainiens ? Pas grand-chose, il faut bien le dire. Alors ? Alors, nous ne pouvons qu’appeler à cette paix européenne avec toutes les âmes et hommes de bonne volonté de la société politique et civile, qui savent bien que l’Occident américanocentré ne fera qu’encourager la poursuite de cette guerre pour affermir ses intérêts qui ne sont pas ceux de l’Ukraine, de la Russie, de la France et de l’Europe.

Thierry Mariani peut conclure ainsi sa tribune libre par ses mots de bon sens : « L’intérêt de la France n’est pas la victoire de la Russie ou de l’Ukraine dans le conflit qui les oppose. Notre intérêt, c’est le retour le plus rapide possible à la paix et à des relations normales avec la Russie. Cette évidence stratégique est aujourd’hui diabolisée par des esprits soucieux de vivre leur guerre d’Espagne par procuration. Cette évidence sera pourtant partagée par toujours plus de Français à mesure qu’ils subiront les effets économiques et sociaux catastrophiques de cette situation. D’ailleurs, les médias finiront peut-être par se lasser des exigences débordantes du président ukrainien. » De même que celles de Vladimir Poutine, bien que ce dernier représentera toujours, quoi qu’il fasse, la figure du Spectre dans le nouveau James Bond international qui se joue actuellement…

Tribune reprise de revue-elements.com

Christopher Lasch, le seul et vrai populisme

Christopher Lasch

Chaque année qui passe voit l’audience – et l’influence – de Christopher Lasch (1932-1994) s’élargir. D’Alain de Benoist à Jean-Claude Michéa, c’est tout un courant intellectuel qui s’en inspire directement. Christopher Lasch demeure l’un des principaux théoriciens du populisme, qui nous a laissé avec Le Seul et vrai paradis, plus qu’une histoire du populisme américain, mieux qu’un manifeste des révoltes populaires – un chant d’amour à l’« Amérique du milieu » et à tous les « pays du milieu ».

Small is beautiful. C’est par ces mots passés à l’état de slogan que l’économiste Ernst F. Schumacher s’est fait connaître du grand public. Rien ne résume mieux l’idéal populiste de l’historien américain Christopher Lasch, pour lequel tout ce qui était petit n’était pas seulement beau, mais salutaire et sacré, profession de foi qui traverse tous ses livres et qui ne pouvait que heurter au pays du « bigness », du gigantisme et des tailles XXL. À cette hubris dévoyée, Lasch opposait les vertus originaires de la petite bourgeoisie américaine, gardienne de l’idéal des pionniers. Là où ses pairs intellectuels ne voyaient que provincialisme étroit, xénophobie latente, passéisme borné, il célébrait au contraire le prosaïsme enchanté des existences ordinaires, cet homme de peu (the common man) spécifique à « l’Amérique du milieu » et qui offre les garanties d’une vie bonne et authentiquement démocratique : un idéal de vie sans ostentation, marqué par le goût de l’indépendance, l’amour des valeurs familiales et la défense des solidarités concrètes.

La sociabilité naturelle de l’homme

Comme Luc Dietrich, le trop oublié auteur du Bonheur des tristes, Lasch croyait que « l’homme est un animal de petite compagnie ». Son horizon naturel est la famille, les amis, le voisinage, le travail, ainsi que nous le rappelle l’un de ses livres les plus ambitieux, Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée (1977, trad. française : Bourin Éditeur, 2012). Ce n’est point là une philosophie du repli, mais la seule mesure possible de l’homme, cette « taille de l’homme » chère à Ramuz, ni trop grande, ni trop petite. Cela même que Lasch a magnifié dans une œuvre puissante, originale et prémonitoire, qui s’est construite en marge de l’écume médiatique et des engouements universitaires, loin des « idéologies à la mode », pour reprendre une expression d’Alain de Benoist, qui a été l’un des premiers à mettre à la portée du public francophone les livres de Lasch. Il n’est du reste pas interdit de voir dans le chef de file de la Nouvelle Droite française l’équivalent hexagonal de l’Américain. Parti de la droite radicale, il a fait en sens inverse le même chemin que Lasch pour aboutir à des conclusions dont beaucoup sont voisines. Deux penseurs inclassables. Trop à gauche pour la droite, trop à droite pour la gauche.

Ce qui frappe au premier abord dans l’œuvre de Christopher Lasch, c’est son extraordinaire sérieux. Son auteur croyait de toutes ses forces au sérieux de la vie et à sa précarité métaphysique. Rien ne tient qui n’a déjà duré. Or, qu’est-ce qui a traversé les siècles et nous vient du fond des âges ? Ce que Marcel Mauss appelait « le roc de la morale éternelle » et dont Lasch chercha les traces dans l’univers mental de la petite bourgeoisie. Plus que tout, il partageait avec les hommes de l’ancien temps la conviction que l’on ne peut faire l’économie de ce sentiment étrange, tout à la fois psychologique et religieux – la honte. Elle seule nous préserve de l’obscène. Or, les modernes ont entrepris d’abolir la honte. Ainsi triomphe ce que l’on pourrait appeler la common indecency, l’hommage du vice moderne à la vertu orwellienne.

Historien des mœurs entremêlant histoire sociale et histoire religieuse, formé à l’école de la sévère théologie protestante et de la sombre anthropologie freudienne, nourri d’un pessimisme radical et volontariste (le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté, selon les mots de Gramsci), il portait sur les choses un regard de moraliste à l’âme inquiète et défendait une conception tragique de l’existence.

L’adieu à la gauche

Au fil des ans, sa pensée s’est délestée des références inutiles, longue ascèse intellectuelle. Ainsi est-il revenu de tout, sauf de l’essentiel. Comme Ulysse, il a fait un long voyage intellectuel, depuis le Nebraska, où il est né en 1932, jusqu’à sa mort prématurée, en 1994. Diplômé d’Harvard et de Columbia, historien de formation, professeur de son métier, intellectuel de son état (critique autant qu’organique), il fera d’abord un bout de chemin avec ce qu’on appelait dans les années 1960 la New Left, la Nouvelle Gauche, à qui il ne tardera pas à reprocher son pharisaïsme atavique, toute nouvelle qu’elle fût, elle qui ne jurait (déjà) que par les exclus et les minorités. Mais la principale critique qu’il adressera à sa famille d’origine, outre sa condescendance dédaigneuse à l’égard des majorités (forcément réactionnaires), c’est de s’être abandonnée sans réserve à l’idéologie du progrès, ce que son principal disciple en France, Jean-Claude Michéa, désignera sous le nom de « complexe d’Orphée », qui interdit à la gauche progressiste de se retourner sur le passé sous peine de disparaître. Puis il orientera ses recherches vers le marxisme (Gramsci et Lukács) et les penseurs de l’école de Francfort (Adorno et Horkheimer), à qui il sera redevable de sa théorie de la culture – dont son long article, Culture de masse ou culture populaire ? (1981, trad. française : Climats, 2001), donne un aperçu éclairant –, tout en prenant ses distances avec l’antifascisme maniaque et caricatural d’Adorno.

Chemin faisant, Lasch va se retrouver seul, intellectuellement parlant. Par-là, il était mûr pour renouer avec une tradition engloutie, le populisme agrarien, météore qui a traversé le ciel états-unien à la fin du XIXe siècle. À sa manière, il renouvelait le geste de Péguy en France, d’Orwell en Angleterre, de Vassili Rozanov en Russie, et (re)découvrait la critique populiste du progrès lancée à l’aube de la révolution industrielle par les « fractions les plus modestes de la classe moyenne » qui défendaient des formes artisanales et précapitalistes d’organisation du travail, premiers laissés pour compte du progrès : petits propriétaires, artisans, commerçants, métayers, paysans, autant de confettis sociaux broyés par la machine industrielle et que Marx va enterrer de tout son mépris dans Le manifeste communiste, évoquant des classes « réactionnaires [qui] cherchent à faire tourner la roue de l’histoire à rebours ».

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100 jours avec Marine: l’histoire secrète de la présidentielle par Leif Blanc

Marine Le Pen

Attention, entretien pour l’histoire ! Leif Blanc, le Monsieur « ruralité » de Marine Le Pen, l’homme de terrain et du Salon de l’agriculture, dévoile pour la première fois, dans un entretien fleuve, diffusé mercredi 25 mai à partir de 19 heures sur la chaine youtube d’Éléments, les dessous d’une campagne hors-normes, qui a vu sa candidate recueillir plus de 13 millions de voix au second tour de la présidentielle. Leif Blanc nous dit tout face caméra : l’histoire secrète d’une campagne historique. Ses hauts et ses bas, ses couacs et ses claques, ses performances et ses défaillances.

Droit au but ! Avec sa gouaille et son franc-parler, le Monsieur « ruralité » de Marine Le Pen n’aura laissé à personne d’autres que lui, le soin de raconter les dessous de la campagne présidentielle de Marine Le Pen, démarrée officiellement le dimanche 12 septembre 2021, à Fréjus, devant 900 militants du Rassemblement national, encore abasourdis par l’irruption du phénomène Zemmour.

Marine la bête de guerre

Dans le passionnant entretien qu’il a accordé à François Bousquet, le rédacteur en chef d’Éléments, Leif Blanc marque le vrai départ de la campagne de Marine Le Pen, un mois plus tard, le jeudi 7 octobre, au Sommet de l’élevage à Cournon-d’Auvergne ! Début octobre, la finaliste de la présidentielle de 2017 n’est plus qualifiée au second tour. Un sondage Harris interactive donne Éric Zemmour, pas encore candidat, devant elle à 18 %. Pour Leif Blanc, c’était le salon de la dernière chance, l’endroit idéal pour relancer sa candidate ou… l’enterrer. « J’avais la boule au ventre », se souvient-il encore avec émotion devant la caméra d’Éléments. « Ce jour-là, j’ai retrouvé Marine, la bête de guerre ».

Tout au long d’un entretien de plus de deux heures, ponctué d’éclats de rire et de vrais coups de gueule, Leif Blanc nous entraine dans les coulisses parfois loufoques d’une campagne électorale historique. Son témoignage exclusif sans tabou ni langue de bois ne laissera personne indifférent. Leif Blanc, alias l’homme de la Pampa, peut être parfois rude, mais sait toujours rester courtois, même lorsqu’il distribue les cartons rouges (Jordan Bardella, Philippe Olivier, Marine Le Pen) ou les coups de cœur (Laurent Jacobelli, Julien Odoul, Marie-Caroline Le Pen, Caroline Parmentier, Florence Goulet, etc.). Pas de jaloux, tout le monde a été servi, sans esprit de revanche.

Leif, le bon petit soldat

Né en 1981 en Normandie, Leif Blanc n’est pas un militant comme les autres. À quarante-trois ans, ce normand qui aujourd’hui dans une ferme dans la Manche a déjà vécu plusieurs vies. Journaliste, diplômé de l’Institut pratique de journalisme (IPJ), il a sillonné l’Europe centrale pour les pages « voyages » du Figaro Magazine, puis s’est spécialisé dans la vie agricole à partir de 2009, en relatant les dégâts de la crise laitière (« Le lait de la colère ») ou les épidémies qui décimaient les élevages ovins (« Ce mystérieux virus qui tue nos agneaux »), dans des reportages saisissants de vie, parus à l’époque dans Paris Match.

Leif Blanc a franchi le pas « sans trop réfléchir », au moment de la campagne présidentielle de 2012, « fasciné » par l’aura de Marine Le Pen. Au Front National, il devient délégué national à la ruralité, l’agriculture et l’environnement. Deux ans plus tard, en 2014, il se met au service d’Édouard Ferrand, député européen. Une rencontre qui le marquera à vie. « Il était parvenu à donner un sens à son mandat de député européen, alors qu’objectivement ce mandat n’en a pas beaucoup, en allant à la rencontre du monde agricole. » La mort d’Édouard Ferrand le 1er février 2018 le laisse comme orphelin, mais il poursuivra son travail d’attaché parlementaire, auprès de Gilles Lebreton notamment, à chaque fois attaché à un député de la commission « Agri » (Commission de l’agriculture et du développement rural) du Parlement européen.

Depuis, en bon petit soldat, Leif Blanc s’est dévoué corps et âme à la campagne de Marine. Le reste, c’est son histoire avec Marine, et il la raconte face caméra, en exclusivité, sur le site internet d’Éléments.

Texte repris du site revue-elements.com

[Le Plus d’Eléments] Le match Russie-Ukraine truqué par les Etats-Unis

De quoi la démission de Fabrice Leggeri (Frontex) est-elle le nom ?

frontex

C’est au terme de trois ans d’affrontements que la Commission européenne, par l’entremise de son Office européen de lutte antifraude (Olaf), aura réussi à avoir la tête Fabrice Leggeri, directeur exécutif de Frontex. Accusé, entre autres, d’avoir couvert des refoulements par les autorités grecques, le haut-fonctionnaire français aura résisté jusqu’au bout à une cabale menée contre lui par la branche immigrationniste européenne.

Alors que cette agence était censée permettre à l’Europe la défense de ses frontières extérieures, cette campagne médiatique contre l’ancien directeur est un signal fort concernant l’idéologie dominante à Bruxelles. Il est dorénavant clair que l’UE joue contre les Européens autochtones, contre leurs identités propres et contre les frontières garantes de leur sécurité et de leur liberté.

Dirigé en partie par des ONG et une partie de la Commission européenne, ce rapport à charge – proprement politique – aura été une véritable entreprise de sabotage contre, comme l’a souligné Nicolas Bay, « l’un des derniers éléments permettant de penser une Europe puissance : la défense de ses frontières extérieures ».

Frontex : la cible à abattre

Repensée à la suite de la crise migratoire de 2015, Frontex fut redéployée comme l’agence des gardes-frontières et garde-côtes de l’Europe. L’agence s’inscrivait dans la continuité du code des frontières de Schengen qui obligeait les États à prévenir le franchissement illégal de frontière en dehors des points de passages officiels. Voilà pour la doctrine. Si jamais elle doit entrer en contradiction avec la convention de Genève, qui interdit de refouler tout migrant menacé dans son pays, c’est à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de trancher. Celle-ci aura pourtant donné raison à l’Espagne, dans un arrêt du 13 février 2020, puis à la Macédoine du Nord dans des cas relatifs à des clandestins. Jurisprudences dont Fabrice Leggeri se servira, sans avoir gain de cause, pour sa défense.

La Commission européenne étant la « gardienne des traités », sa non-clarification sur ce problème de droit confirme la direction « pro-immigration » choisie par l’UE. Alors qu’en janvier dernier seize ministres de l’Intérieur demandaient, dans une déclaration commune lors d’un sommet en Lituanie, la création de clôtures aux frontières extérieures, la Commission européenne et Ursula von der Leyen refusèrent cette demande.

Le devenir de Frontex est donc celui, non pas d’une agence de protection des citoyens européens, mais bien d’une ONG accompagnatrice des migrants vers l’Europe. Au lieu d’être le rempart de protection de la souveraineté, de la libre détermination et de la continuité historique des nations, l’agence se pensera dorénavant comme la protectrice du droit des clandestins dont elle fera sa « priorité absolue ».

La réalité démographique de l’Europe

Depuis son passage en 2004 de 15 à 25 pays, l’UE se constitua en géant démographique derrière la Chine et l’Inde, mais devant les États-Unis. Ce poids démographique ne doit cependant pas cacher une triste réalité : l’Europe possède la population la plus âgée du monde, et n’est donc qu’un colosse aux pieds « séniles ».

Pendant que la pyramide des âges accentue chaque année son inversion, ce processus d’implosion démographique progresse sans que les responsables politiques ne daignent s’activer pour enrayer cette catastrophe. Plus grave, en raison de l’effondrement de la fécondité, certains pays de l’UE ont cessé d’assurer le remplacement des générations entraînant une chute de la part des moins de 20 ans dans la population et une augmentation de la part des séniors.

Depuis 1997, l’Europe est désormais moins peuplée que l’Afrique. Certains pays comme l’Allemagne connaissent même des taux d’accroissement naturels négatifs. Confrontée à ce contexte d’inversion des pyramides des âges et de déclin des populations de l’Europe, l’UE décida, et le cas Frontex en est le parfait exemple, que pour remplacer ces générations les pays européens deviendraient des pays d’immigration.

Déstabilisées par les multiples conflits et attirées par l’Europe et ses richesses, les jeunes populations d’Afrique et des Proche et Moyen-Orient, alors en vive croissance démographique et stagnation économique, devinrent les parfaits candidats à cet appel lancé par l’UE.

Une logique immigrationniste assumée

Ces immigrés étant considérés comme des facteurs de production et de consommation nécessaires à l’Europe, l’UE feint de combattre les filières de trafiquants et procède à des régularisations périodiques pour ces immigrants illégaux. Ayant fait le choix de l’immigration au lieu de la promotion de politiques natalistes pour les populations autochtones, le maintien des flux d’immigration est devenu une nécessité vitale pour l’UE.

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André Bercoff, la liberté de déplaire

André Bercoff

16/05/2022 – FRANCE (NOVOpress)
Rien de plus indémodable qu’un journaliste à l’ancienne. Voilà plus de 40 ans qu’André Bercoff met les pieds dans le PAF. André Bercoff revient dans cet entretien sur ses 60 années de vie médiatique, de ses rencontres avec Castro et Trump à son amour immodéré pour la littérature.

Populiste et populaire, libertaire et littéraire, il se livre comme jamais dans ce nouveau « Portrait d’Éléments ».


Comment en finir avec l’idéologie du même – Entretien avec Alain de Benoist

idéologie même

En 1977, Alain de Benoist commençait son livre-manifeste « Vu de Droite » par ces mots : « J’appelle ici de droite, par pure convention, l’attitude consistant à considérer la diversité du monde et, par suite, les inégalités relatives qui en sont nécessairement le produit, comme un bien, et l’homogénéisation progressive du monde, prônée et réalisée par le discours bimillénaire de l’idéologie égalitaire, comme un mal ». 40 ans après, 4 décennies d’homogénéisation plus tard, l’essayiste dresse le bilan et s’attaque désormais à la « mêmeté » dans un livre percutant paru dans la collection de l’Institut Iliade, « Longue mémoire » à la Nouvelle Librairie.

ÉLÉMENTS : Quelle différence entre l’égalité et ce que vous appelez dans ce livre la « mêmeté » ?

ALAIN DE BENOIST. C’est très simple : la mêmeté nie la différence, tandis que l’égalité s’en accommode fort bien. L’égalité absolue n’a pas de sens : on ne peut être égal ou inégal qu’en référence à un critère précis, à un domaine donné ou encore à un contexte déterminé. On n’est pas égaux ou inégaux dans l’abstrait. Vous courez certainement plus vite que moi, mais il y a peut-être des domaines dans lesquels c’est moi qui vous surclasserai. C’est seulement si vous décrétez qu’on peut affirmer une égalité abstraite dans l’absolu que vous aurez besoin de considérer que tous les individus sont les mêmes.

Si je dis que les hommes et les femmes sont égaux, cela ne signifie pas qu’il n’y a de différences entre eux. Si dans la démocratie grecque on estimait que tous les citoyens devaient jouir de droits politiques égaux, ce n’est pas parce que l’on estimait qu’ils étaient tous pareils, mais seulement parce qu’ils étaient par définition tous également citoyens. L’erreur commence chaque fois que vous posez l’égalité comme synonyme de mêmeté. C’est ce péché contre l’esprit (et contre tout bon sens) qui fait croire, par exemple, que pour réaliser l’égalité des individus, des sexes ou des peuples, il suffit de supprimer tout ce qui les distingue.

ÉLÉMENTS : L’idéologie du Même tend à supprimer les différences entre les hommes, mais notre époque s’affirme aussi comme celle de l’individualisme. Comment se concilient ces deux phénomènes ?

ALAIN DE BENOIST. L’idéologie du Même est une idéologie universaliste, ce qui veut dire qu’au-delà des caractéristiques biologiques de l’espèce elle attribue à l’humanité un sens moral et politique. Cela implique de retirer ce rôle aux cultures et aux peuples en décrétant, contre toute évidence, que l’on appartient immédiatement à l’humanité, et non médiatement par le biais d’une culture singulière. Ce n’est possible qu’en concevant l’humanité comme une somme d’individus, que la théorie libérale perçoit comme fondamentalement les mêmes, car tous également déliés de leurs appartenances ou de leurs héritages, c’est-à-dire de ce qui est en amont d’eux-mêmes. C’est pourquoi l’on parle couramment d’individuo-universalisme. La société correspondant à cette façon de voir se définit comme une société d’individus. Chacun peut bien s’y estimer « libre » de se définir à sa guise, comme il n’y a rien au-delà de l’individu, les hommes sont considérés comme fondamentalement les mêmes, ce qui les rend interchangeables.

ÉLÉMENTS : Quelle place pour ceux qui veulent vivre selon leurs lois, leurs coutumes, ceux qui réclament leur droit à la dissemblance dans un monde indifférencié ?

ALAIN DE BENOIST. La place dont ils seront capables de s’emparer, d’instaurer ou de restaurer. De Gaulle : « L’action, ce sont des hommes au milieu des circonstances. » Des hommes résolus et des circonstances favorables. Sans oublier l’essentiel, à savoir qu’il n’y a de perspective de véritable changement que lorsqu’une reconstruction idéologique radicale rencontre un mouvement social réel.

Propos recueillis par Eyquem Pons et l’Institut Iliade.

Tribune reprise de Revue-elements.com

Présidentielle 2022 : la campagne Zemmour vue de l’intérieur par Jean-Yves Le Gallou

zemmour trocadero

Immersion dans la campagne Zemmour avec Jean-Yves Le Gallou. Les choix stratégiques. L’euphorie et le meeting de Villepinte. Les trous d’air et le trou noir de la France périphérique. Marine et le pouvoir d’achat..

ÉLÉMENTS : Comment vous retrouvez-vous dans la campagne de Zemmour ? Serait-ce que vous faites de la politique depuis 45 ans et que vous ne vous imaginiez pas laisser passer pareille occasion ?

JEAN-YVES LE GALLOU. C’est surtout que j’ai noué des relations amicales avec Éric depuis longtemps. Cela doit faire une quinzaine d’années que nous déjeunons ensemble tous les deux ou trois mois. Sa candidature vient assez rapidement sur la table. Il l’a longuement mûrie, suffisamment pour lancer sa campagne en deux temps. Au printemps, je le rencontre avec Sarah Knafo. Non seulement il est décidé à y aller, mais il est décidé à y aller sur ses thématiques : la question identitaire, le Grand Remplacement, l’avenir de la France. Rapidement, le choix est fait d’éviter les embûches sur tous les sujets qui ne relèvent pas directement des enjeux de civilisation en présentant un programme sans trop d’aspérités. On ne parlera pas de l’euro. Au niveau européen, la ligne consistera à affirmer notre souveraineté sans sortir de l’Union européenne. Des propositions économiques budgétairement raisonnables. Voilà pour le programme, dans ses grandes lignes. J’échange régulièrement avec lui jusqu’en novembre, quand il crée un comité politique avant le meeting de Villepinte, le 5 décembre. Il m’invite alors à le rejoindre. Après un départ en fanfare, il traverse une première période difficile. Sa misogynie présumée, ses déclarations historiques anciennes sur le maréchal Pétain ouvrent le bombardement médiatique. Feu sur Zemmour ! Et il est si nourri, je parle du feu, qu’on aurait pu croire que Pétain était candidat à l’élection présidentielle. Il faut dire qu’aujourd’hui, Hitler présidant la Russie, tout est désormais possible. Je suis blindé, mais je connais trop les dommages collatéraux pour savoir qu’il faut sortir au plus vite de cette séquence. Je m’intègre donc un peu plus en avant dans le dispositif de campagne.

ÉLÉMENTS : C’est quoi, ce comité politique ? C’est là que se prennent les décisions ?

JEAN-YVES LE GALLOU. Non. C’est initialement la structure d’accueil des ralliements. Il y a au départ des personnalités conservatrices et des Gilets jaunes, les premiers à avoir rallié Zemmour, auxquels viennent s’ajouter les noms de Guillaume Peltier, Jérôme Rivière, Nicolas Bay, Marion Maréchal, puis les sénateurs Ravier et Meurant. Un lieu d’échanges, de recueil d’informations et de réflexions. Un conseil de Sages (?) en quelque sorte.

ÉLÉMENTS : Il y aussi des gens comme Paul-Marie Coûteaux ?

JEAN-YVES LE GALLOU. Paul-Marie Coûteaux et Charles Millon sont toujours restés à l’extérieur. Le fonctionnement se fait à travers des groupes sur des boucles Telegram qui planchent sur des sujets bien identifiés. Les débats sont très libres. C’est franco. Mais à la fin une synthèse doit émerger et déboucher sur des propositions ou des options synthétisées par Sarah Knafo. Ensuite, c’est Éric qui décide, pas toujours dans le sens de ces orientations prises en amont. L’essentiel pour lui, c’est de s’en tenir à sa ligne sans avoir à rogner ses convictions. C’est la différence avec ses rivaux : sa sincérité. Et elle a un coût.

ÉLÉMENTS : Mais ce « coût » peut également s’avérer positif. La sincérité dénote, détonne même, dans l’univers politique…

JEAN-YVES LE GALLOU. Oui, évidemment, mais l’offre politique aujourd’hui est déterminée par les médias. C’est eux qui fixent l’agenda politique et les éléments de langage qui vont avec. Typiquement la question du pouvoir d’achat. Elle a été imposée par les sondages et les médias, avant de l’être par les événements. Que ressort-il des sondages ? Pouvoir d’achat, pouvoir d’achat, érigé en première préoccupation des Français, devant l’immigration et l’insécurité. Le tour de passe-passe est d’autant plus facile à exécuter que les instituts de sondage prennent soin de séparer dans les enquêtes d’opinion l’immigration et l’insécurité, ce qui les rétrograde dans l’échelle des préoccupations des Français. Les sondages créent des biais de représentation. Mieux : ils fonctionnent à l’instar des prophéties autoréalisatrices. Lors d’une présidentielle, les sondages tombent tous les jours avec une régularité de métronome ; et la chute dans les sondages entraîne la chute tout court. D’autant que les médias traitent la campagne et les candidats comme la course aux petits chevaux. Je me souviens qu’en 1988, Jean-Marie Le Pen avait dépensé le tiers de son budget pour la campagne présidentielle dans une campagne d’affichage quatre par trois mètres. On ne voyait pas sa tête, seulement une phrase « Le Pen l’outsider » avec une course de chevaux. C’est ce manège que les sondages entretiennent à partir d’arbitrages douteux. Pourquoi, à un demi-point près, faire passer tel candidat au-dessus, tel autre en dessous ?

ÉLÉMENTS : Mais ça ne peut pas constituer une excuse. La campagne de Zemmour en octobre est lancée elle aussi par des sondages très favorables…

JEAN-YVES LE GALLOU.
C’est vrai, mais les choses changent assez vite. Vous rappelez-vous d’un des grands thèmes de la présidentielle 2017 ressassé par les sondeurs ? Non ! Eh bien c’était la dette, sujet qui a aujourd’hui disparu, alors même qu’elle a gonflé de 600 milliards d’euros… Pour tout dire, je suis quelque peu embarrassé par cette question du pouvoir d’achat parce qu’elle consiste trop souvent à occulter le politique. En quoi est-elle porteuse d’un projet collectif ? Disant cela, je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler, au contraire, mais à la condition de mettre sur la table toutes les données de l’équation. D’abord les salaires. Que se passe-t-il avec les salaires ? Il se trouve que s’exerce sur eux une double pression à la baisse : parce que la main d’œuvre française est mise en concurrence par les délocalisations et par l’immigration. Comment pourrions parler du pouvoir d’achat sans aborder aussi l’épineuse question des logements ? Vous faites comment quand, chaque année, 400 000 nouveaux arrivants débarquent ? Vous les logez où ? Le pouvoir d’achat, c’est aussi les matières premières, pétrole en tête, dont les fluctuations de prix dépendent des conditions internationales. Qui aborde le pouvoir d’achat sous cet angle ? Personne. C’est à qui, de Marine Le Pen ou d’Emmanuel Macron, sortira le chéquier le plus vite ? Très bien, mais comment financera-t-on cette générosité avec l’argent public ? La question ne semble pas être arrivé jusqu’au cerveau des journalistes. Alors que le moindre sujet qui a trait à l’immigration soulève des objections en cascade. Ici, rien. En cinq minutes, la « générosité » des candidats crée dix milliards de dettes. Circulez, y’a rien à voir. Et puis c’est bien gentil de distribuer du pouvoir d’achat, mais sans réindustrialisation et économie de l’offre, cela débouche sur le déficit de la balance commerciale : en 2021, 85 milliards d’euros, qu’on finance en vendant le patrimoine immobilier et artistique à des oligarques et des entreprises stratégiques à des fonds de pension américain. Mais comme dirait Macron : « C’est notre projet ! »

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Les portraits d’éléments : Renaud Camus, l’invité mystère de la présidentielle

16/03/2022 – FRANCE (NOVOpress)
Le Grand Remplacement est en train de s’imposer comme l’une des grandes thématiques de la présidentielle, mais qui connaît celui qui en a forgé l’expression : l’écrivain Renaud Camus, auteur d’une oeuvre majeure qui a d’ores et déjà inscrit le nom de son auteur au Panthéon des lettres françaises. Rencontre avec l’inconnu le plus célèbre de France.


L’éclipse du sacré. Sur la trace des dieux disparus – Entretien avec Alain de Benoist

venner alain de benoist

Drieu La Rochelle, dans Adieu à Gonzague, écrivait que « le païen et le chrétien ont l’ancienne croyance, croient à la réalité du monde ». À coup sûr, c’est de cette race-là, celle des hommes d’une Europe virile mais toujours ouverte à la bonne disputatio, dont sont issues nos deux protagonistes, les philosophes Alain de Benoist et Thomas Molnar, pour ce duel autour de « l’éclipse du sacré », pour reprendre le titre de leur livre, que les éditions de la Nouvelle Librairie viennent de rééditer. Ces deux bretteurs nous offrent une mise au point des plus salutaires sur l’une des questions les plus cruciales de notre époque : la désacralisation. Si des convergences, notamment sur la technique ou sur le fétichisme économique, peuvent parfois réunir nos deux interlocuteurs ; des fractures – indépassables ? – apparaissent vite au détour de l’opposition christianisme-paganisme, transcendance-immanence.

Réjouissons-nous cependant de ce que cette « querelle » qui, bien que rude et soutenue, conserve une courtoisie bienvenue tout en se gardant de tomber dans les mièvreries si répandues par les temps qui courent. Ces deux maîtres, et ce mot est le bon, nous empoignent par la peau du cou au gré de leurs pensées robustes et tonnantes. Et on en redemande ! Ici pas de répit, les entretiens frappent comme des coups de bouclier et chacun de nos deux hoplites philosophes, tels Ulysse et Achille, usent de leurs meilleures ripostes intellectuelles. Retour sur un texte qu’il faudra marquer, et cela est certain, d’une pierre blanche. De celles qui délimitaient, autrefois pour Rome, le « pomerium » – là où la frontière sacrée marquait la différence entre la ville et le territoire alentour.

ÉLEMENTS : Dans votre avant-propos, vous rappelez que Thomas Molnar avait « eu la joie » de retrouver sa véritable patrie qu’était la Hongrie. La patrie prise dans son acception de terre des pères, celle où les hommes prennent leur force comme le titan Antée que vous mentionnez. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lien, qui semble à vos yeux capital pour l’homme, entre l’attachement terrien au sein d’une communauté et le sacré ?

ALAIN DE BENOIST. Le lieu fait lien, c’est bien connu. Et ce lien est d’autant plus fort que le lieu renvoie à un paysage familier ou à une terre natale. C’est ce que j’ai voulu dire en évoquant le retour en Hongrie de mon ami Thomas Molnar après plusieurs décennies d’« exil » aux États-Unis d’Amérique. La civilisation occidentale est par ailleurs une civilisation de l’espace plus qu’une civilisation du temps : c’est si vrai que nous parlons d’un « espace de temps ! » Mais elle est aussi une civilisation où la vue est plus importante que l’écoute. Le mot grec pour « idole » est éidôlon, qui signifie exactement « ce qui se donne à voir ». Carl Schmitt, enfin, a bien montré que l’homme est avant tout un terrien. C’est pour cela que notre planète s’appelle la Terre, et non pas la Mer, alors que les mers et les océans occupent la plus grande partie de sa surface.

ÉLEMENTS : À de nombreuses reprises vous fustigez les droits de l’homme, le mythe du progrès, la doctrine de l’unité de l’humanité, l’arraisonnement technicien ou encore le choix de l’égalité comme boussole de la justice. Or, ce processus, moteur selon vous de la modernité, vous le faites remonter directement aux sources du christianisme. Pourquoi cela ?

ALAIN DE BENOIST. Vaste question, à laquelle je réponds en détail dans L’éclipse du sacré. Mais essayons d’aller à l’essentiel au risque de paraître sommaire. La doctrine de l’unité de l’humanité est impliquée par le monothéisme : s’il n’y a qu’un Dieu unique, et que tous les hommes sont appelés à l’adorer, il faut qu’ils ne forment qu’une grande famille et qu’ils soient égaux au regard de Dieu. Le peuple de Dieu, en d’autres termes, ne connaît pas de frontières. C’est ce que dit saint Paul dans un passage bien connu de l’épître aux Galates : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga 3, 28).

L’idéologie des droits de l’homme résulte de la substitution du droit naturel moderne au droit naturel des Anciens, qui était totalement différent. Ce dernier était extérieur aux individus et visait à établir objectivement un rapport d’équité fondé sur la claire perception de ce qui doit revenir à chacun. Le premier se construit sur l’idée que les individus détiennent des droits subjectifs, inhérents à leur nature au seul motif qu’ils sont des hommes possédant tous dès le départ la même dignité.

L’idéologie du progrès est une simple sécularisation de la conception biblique de l’histoire, qui la conçoit de manière linéaire, vectorielle, avec un début absolu (le Jardin d’Eden) et une fin absolue (la Parousie). C’est une histoire orientée dans une direction nécessaire, pourvue d’un sens et intéressant l’humanité tout entière. On en trouve déjà les rudiments chez saint Augustin.

Enfin, l’arraisonnement technicien est la conséquence naturelle de la désacralisation du monde, de son « désenchantement » (Entzauberung), disait Max Weber, qui a conduit à considérer le monde comme une simple objet dont l’homme serait le sujet. La désacralisation consiste à vider le monde de sa dimension de sacré : il n’y a plus de lieux sacrés, de sources sacrées, de forêts sacrées, etc. Il n’y a plus désormais que du « saint » : le Saint des Saints, le Saint-Père, l’histoire sainte, la Ville sainte… Le saint est une notion morale, le sacré ne l’est pas. C’est parce que le monde a été vidé de sa dimension de sacré que l’homme a pu s’en proclamer le propriétaire et le maître souverain. La technique moderne poursuit et achève le processus : la « faisance » (Machenschaft) permet la soumission générale du monde au principe de calcul et au principe de raison (Gestell). Comme le dit Heidegger, la technique n’est en fin de compte qu’une métaphysique réalisée.

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Pourquoi la civilisation européenne ? Le Manifeste de l’Institut Iliade

manifeste Iliade

C’est un superbe « Manifeste » que nous livre l’Institut Iliade, limpide, exigeant, volontariste, et qui décline nos racines, notre être au monde, notre devenir. Ainsi conçu, c’est le noyau qui portera le fruit. Quel Européen ne s’y retrouverait pas ? Entretien avec Romain Petitjean, directeur du développement d’un Institut qui n’en finit pas de se développer.

ÉLÉMENTS : Pourquoi un manifeste ? Les manifestes ont longtemps été le propre des avant-gardes artistiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Serait-ce parce que l’Institut Iliade se conçoit comme une avant-garde : l’avant-garde de la renaissance européenne ?

ROMAIN PETITJEAN. Ce manifeste a pour ambition de faire de nous une avant-garde. À l’heure où tout s’effondre, où l’on nous somme d’être remplacés, d’oublier notre passé, de devenir des consommateurs indifférenciés, nous voulons affirmer la possibilité d’un renouveau civilisationnel pour l’Europe. Pour cela, l’Institut Iliade appelle à une réappropriation par les Européens de leur identité. Entendue ainsi, la « révolution » ne consiste pas à faire table rase, c’est au contraire un mouvement de retour à l’origine, pour y puiser des forces nouvelles, pour réaffirmer la nécessité de construire l’avenir sur la base de valeurs intangibles.

S’agissant du parallèle avec les avant-gardes artistiques, il est pertinent dans la mesure où l’Institut Iliade attache une importance particulière non pas seulement aux idées, mais à l’idée même du beau. C’est ce que nous disaient déjà les Grecs : ce qui est bon est toujours beau. En ce sens, si le monde moderne nous contraint à nous insurger contre lui, c’est qu’il n’a su produire que de la laideur : un urbanisme de masse, la bétonisation omniprésente, et un art qui ne sait plus rien figurer. Les stagiaires de la récente promotion Dante, qui suivent en ce moment nos formations, ont trouvé un mot juste pour se définir : « Combattre la société du Même, tenir à distance le laid, et protéger notre enclos civilisationnel ».

ÉLÉMENTS : Comme pour la revue Éléments, le théâtre des opérations de l’Institut Iliade se déploie au niveau européen. Qu’est-ce qui fonde la singularité de l’Europe, son « exceptionnalisme », pour reprendre le terme du Manifeste de l’Institut Iliade ? Quelles en sont les permanences derrière les contingences ?

ROMAIN PETITJEAN. C’est évidemment une « vue du monde » propre. L’essayiste René Marchand disait que les civilisations sont des planètes différentes. Ces différences se perçoivent dans quantité de traits : la place de la femme, le rapport au sacré, le goût pour l’exploration et la conquête, mais aussi l’art du doute, etc. Je crois qu’une très grande spécificité européenne a toujours été la capacité à articuler harmonieusement des principes contradictoires : l’ouverture au monde et la défense du foyer, les dimensions matérielles et spirituelles de l’existence, la pensée abstraite et la sensibilité. Quantité d’autres civilisations ont vu dans ces principes contradictoires des antagonismes. Autre spécificité de la civilisation européenne, la hiérarchie de valeurs propre à tous les peuples de notre continent : d’abord les valeurs spirituelles et guerrières, ensuite seulement les valeurs économiques. D’autres civilisations ont placé beaucoup plus haut les valeurs purement économiques.

ÉLÉMENTS : Chaque manifeste est une « adresse » qui a vocation à investir l’espace public et le champ politique. L’Institut Iliade se préparerait-il à se lancer en politique ?

ROMAIN PETITJEAN. Nous faisons de la politique. Simplement, cette dernière ne se réduit pas au champ électoral – qui n’est pas le lieu qui correspond à notre vocation. Nous avons de très nombreuses activités de formation, par les séminaires destinés aux jeunes générations et par notre production éditoriale. Ce faisant, nous préparons une génération à agir sur tous les terrains, y compris le combat électoral, mais ce n’est là qu’un débouché parmi d’autres. Il y a dans nos rangs certains élus, mais c’est une minorité. Si nos thèmes peuvent peser dans les programmes, ou si notre vocabulaire peut être repris, nous en sommes évidemment ravis. Nous avons vocation à faire bouger les lignes sur tous les sujets. Tel est d’ailleurs le but du Manifeste, publié à quelques mois de l’élection présidentielle : proposer une doctrine claire, cohérente, alternative et totale à ceux qui entendent défendre la France et la civilisation européenne. Les personnes qui nous suivent semblent l’avoir compris, puisque l’on note beaucoup d’achats groupés de lecteurs qui souhaitent diffuser ce texte autour d’eux.

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L’idéologie woke décryptée

woke

Depuis quelques semaines circule sur internet un long texte analysant les mécanismes de l’idéologie woke qui, sous l’influence des campus américains, progresse dangereusement dans les universités françaises. L’auteur de cet article de fond, Pierre Valentin, est étudiant en master sciences politiques à Paris-2 Panthéon-Assas et diplômé en philosophie. Le texte étant assez long (c’est d’ailleurs son intérêt : il fallait de l’espace pour décrypter ce phénomène aussi insidieux qu’invasif), nous vous en proposant ici « les bonnes feuilles ». N’hésitez pas, si le sujet vous intéresse, à vous reporter à la source de l’article, le très intéressant site de la Fondation pour l’innovation politique (1)

Extrait de la partie 1 : Anatomie du wokisme

L’émergence de cette nouvelle culture morale, dans laquelle le statut de victime devient une ressource sociale, requiert certaines conditions, parmi lesquelles on trouve, notamment, une atomisation sociale et un niveau de diversité ethnique et sexuelle élevé. La bureaucratisation et la juridisation de la société jouent également comme des facteurs essentiels, assurant la reconnaissance de ce statut de victime par des tiers détenteurs de l’autorité et permettant d’imposer un véritable « ordre woke ». […]

Le plus souvent, les militants sont issus de familles aisées. Enfants, ils ont connu de trop brefs moments de jeu libre et sans surveillance. Adultes, ils peinent à se débarrasser de l’habitude prise consistant à rechercher une autorité instituée en cas de conflit avec une autre personne au lieu de le régler directement eux-mêmes. L’une des conséquences est la croissance d’une bureaucratie universitaire chargée de poursuivre et de prolonger cet état de surprotection. […] Le dernier critère sociologique nécessaire pour l’émergence de la culture de la victimisation est un haut niveau d’égalité, illustrant à nouveau ce paradoxe tocquevillien : moins il y a de discriminations réelles, plus les protestations contre les discriminations résiduelles ou illusoires se multiplient. […]

C’est ainsi que, par exemple, la théorie critique de la race (critical race theory, ou CRT), l’une des branches les plus populaires du wokisme, ne se demande plus si du racisme existe dans une certaine interaction sociale (une évidence, à leurs yeux), mais bien comment celui-ci se manifeste. Une fois plongés dans ce paradigme, leur survie académique dépendant de leur capacité à dénicher des injustices raciales invisibles au commun des mortels, ces théoriciens sont contraints d’en « découvrir » de multiples autres. C’est la dernière étape du postmodernisme. Elle marque le moment où ces idées franchissent le mur des départements de sciences sociales en progressant dans le monde des médias, des entreprises et, plus globalement, dans l’espace public américain puis occidental. […] Dans ces différentes « disciplines », la mouvance woke opère toujours de la même façon, en rejetant la validité d’une norme sociale, morale ou scientifique par la mise en avant de l’exception à celle-ci, dans le prolongement du relativisme culturel. La mouvance queer est la plus explicite dans cet objectif, la fluidité permettant de récuser toutes les catégories et normes, « oppressives » par nature. C’est d’ailleurs à ce titre que Judith Butler encourage le fait de ne pas définir le postmodernisme, afin de le préserver du piège de la catégorisation.

Ce refus de toute norme est plus évident encore chez les partisans des fat studies, qui réduisent l’injonction à soigner les formes d’obésité dite sévère ou morbide à une pure construction sociale – la preuve d’un nutritionnisme omniprésent – au service des dominants. La médecine étant formelle sur les liens entre le surpoids et les risques pour la santé, celle-ci est dépeinte comme une stratégie pour opprimer des marginalisés. Le schéma est identique, quel que soit le sujet : commencer par repérer une norme ou un idéal mis en avant – dans le cas des fat studies, celui d’essayer de ne pas être en surpoids – puis mettre en avant des personnes en surpoids, en insistant sur leur statut de personnes marginalisées. La norme apparaît alors progressivement indéfendable moralement, surtout lorsque l’on impute à ceux qui s’y conforment le statut d’oppresseurs. Le relativisme de ces intellectuels militants leur permet ensuite de balayer tous les contre-arguments moraux ou scientifiques, réduits à des complots à l’encontre de la « communauté marginalisée » – les termes « systémique » ou « structures de pouvoir » ne les obligeant pas nécessairement à identifier nommément des comploteurs. […]

L’affaiblissement (voire la disparition) des personnes considérées « dominantes », c’est-à-dire l’ensemble des Occidentaux blancs, est donc la finalité réelle, et la défense apparente de la diversité en tant que principe n’est qu’une stratégie en vue de cette fin. […]

La culture de l’honneur valorise le fait de défendre vigoureusement son honneur, souvent en provoquant en duel son adversaire ; elle répugne à recourir à la loi et à des tierces personnes pour régler ses différends. La culture de la dignité, elle, pousse à ne pas s’offenser pour des vétilles et à régler ses désaccords par le truchement de la justice dans les seuls cas où ils le méritent. À l’opposé, la culture de la victimisation encourage la capacité à se sentir offensé, à régler ses griefs à travers les interventions de tiers. Le statut de victime fait l’objet d’une sacralisation. […]

Le fait de masquer des revendications en utilisant une justification perçue comme objective, souvent issue du domaine de la psychologie, semble être une approche particulièrement performante. Comme le soulignent Campbell et Manning, « lorsqu’un groupe d’étudiants de Yale a exigé que les poètes blancs soient retirés du programme, ils n’ont pas formulé leur demande sous la forme d’une préférence (“Nous préférons lire des poètes non blancs”) ni même sous la forme d’une question de vertu (“La diversité ethnique est une bonne chose”), mais plutôt en insistant sur le fait que les étudiants allaient en souffrir ». De plus, lorsque l’on souhaite faire annuler la venue d’un conférencier, la méthode la plus efficace consiste à soutenir que son discours est une « mise en danger » des étudiants. C’est ici que l’intervention d’instances administratives vient tout naturellement se justifier par la volonté simple de protéger des élèves. […]

Les étudiants qui prêchent cette culture de la victimisation sont presque toujours issus des classes sociales les plus aisées, et c’est un critère supplémentaire à prendre en compte. La corrélation entre revenus élevés des parents et comportements woke est indéniable. Par exemple, une analyse de quatre-vingt-dix cas d’intervenants « désinvités » révèle que « l’étudiant moyen inscrit dans une université où les étudiants ont tenté de restreindre la liberté d’expression est issu d’une famille dont le revenu annuel est supérieur de 32.000 dollars à celui de l’étudiant moyen en Amérique ». Et comme la culture des « élites » a tendance à être imitée par ceux qui souhaiteraient en faire partie, celle-ci peut s’étendre progressivement à l’ensemble des classes sociales. […]

L’immense majorité des étudiants engagés dans le wokisme ont des parents nettement plus aisés que la moyenne américaine. Lukianoff et Haidt se sont penchés sur l’éducation qu’ont reçue ces jeunes. Les parents des classes aisées ont tendance à surveiller leurs enfants bien plus que les parents des classes populaires. Dans les classes populaires, les parents laissent leurs enfants passer plus de temps avec leurs camarades, sans adultes. Ces enfants s’habituent donc à régler leurs différends tout seuls. Chez les enfants des classes aisées, l’érosion progressive du temps moyen de leurs instants de jeu libre empêcherait le bon développement de l’enfant, un fait montré notamment dans les travaux du psychologue Jean Piaget. Adolescent puis jeune adulte, l’individu garderait le besoin de régler ses griefs avec ses semblables en recourant à une intervention extérieure, souvent issue d’une autorité formelle. L’économiste Steven Horwitz en tire les conclusions suivantes : « Les approches parentales et les lois qui font qu’il est plus difficile pour les enfants de jouer seuls constituent une menace sérieuse pour les sociétés libérales, car elles modifient notre disposition normale à “trouver une solution à un conflit par soi-même” en une disposition à “faire appel à la force et/ou à des tiers dès qu’un conflit survient”. » Sous cet angle, la bureaucratie universitaire omniprésente vient remplacer l’attention excessive des parents des enfants issus des classes aisées. En d’autres termes, les helicopter parents, ces parents qui surveillent en permanence leurs enfants, génèrent des helicopter bureaucracies, et la surprotection de l’enfant devient la surprotection de l’étudiant dans le monde universitaire. Cette surprotection a ainsi généré une fragilité, et cette fragilité entraîne une demande de surprotection. La surprotection est donc un processus qui s’autoalimente. Sans surprise, la culture forgée par ces jeunes sacralise la protection, et se voit qualifiée par ces deux psychologues de safetyism, terme que l’on pourrait traduire par « protectionnite ». Lukianoff et Haidt rapportent qu’en 2017 « 58% des étudiants universitaires ont déclaré qu’il était “important de faire partie d’une communauté universitaire où [ils ne sont pas exposés] à des idées contrariantes et offensantes” ». Cette culture de la protection pousse paradoxalement à accepter l’usage de la violence contre ceux qui ne la respectent pas. […]

Ce serait cependant faire fausse route que de réduire l’utilisation de concepts psychologiques à une simple stratégie qui chercherait à favoriser l’intervention de la bureaucratie universitaire. Tout porte à croire en effet que les liens entre troubles psychologiques et wokisme sont nombreux. Lukianoff et Haidt notent que le début de la banalisation des comportements woke sur les campus, en 2013, coïncide avec l’année où la iGen (1995+) arrive dans les universités. Cette génération se définit par le fait d’être la première à grandir dans le monde des réseaux sociaux et des écrans omniprésents. Ce bouleversement a eu un impact négatif disproportionné sur les jeunes filles, qui tombent beaucoup plus facilement en dépression depuis l’arrivée des réseaux sociaux (en 2018, une femme sur sept sur les campus américains pensait souffrir d’un désordre psychologique). De plus, « par rapport au début des années 2000, près de deux fois plus d’adolescentes mettent fin à leurs jours ». […]

Comme dans toute théorie aux raisonnements complotistes, le wokisme s’avère souvent infalsifiable. Par exemple, lorsqu’un blanc se voit accusé de « fragilité blanche » – concept promu par Robin DiAngelo – et réagit en conséquence avec « une manifestation extérieure d’émotions telles que la colère, la peur et la culpabilité, et des comportements tels que le fait d’argumenter, de rester silencieux, et le fait de quitter la situation stressante », c’est qu’il en souffre bel et bien. Qu’il parle ou se taise, il est donc impossible pour un blanc d’échapper à l’accusation. De manière similaire, la militante racialiste Ally Henny proposait sur Facebook un test de dépistage pour que chacun puisse sonder sa propre « fragilité blanche » à travers seize questions, parmi lesquelles : « Est-ce que j’attends des excuses lorsque je trouve que j’ai été accusée injustement de racisme ? », ou encore : « Ai-je besoin de prouver que je ne suis pas raciste ? ». Selon elle, « si vous avez répondu oui à n’importe laquelle des questions précédentes, vous présentez des traces de fragilité blanche ». Comme le font remarquer Pluckrose et Lindsay, « tout sentiment négatif à l’égard d’un profilage racial et le fait d’être tenu pour responsable d’une société raciste est considéré comme un signe de “fragilité” et comme une preuve de complicité – voire de collusion – avec le racisme ». En d’autres termes, le fait de réagir négativement à une catégorisation insultante serait en soi une preuve que la catégorisation visait juste.

Extrait de la partie 2 : face au wokisme

Le portrait-robot du militant woke prend forme dans les grandes lignes : une femme entre 18 et 35 ans, diplômée (ou bientôt diplômée), issue d’une famille aisée, qui a voté pour Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle de 2017 et qui déclare aujourd’hui une proximité politique avec LFI ou EELV. […]

Des associations comme les Sleeping Giants (dont le compte Twitter comporte la description suivante : A campaign to make bigotry and sexism less profitable) traquent les entreprises qui font leurs publicités dans des médias jugés trop sexistes ou racistes à leur goût. Une fois identifiées, ces firmes subissent une campagne de pression sur les réseaux sociaux jusqu’à ce qu’elles coupent publiquement tout lien avec les dits médias, ce procédé ayant pour but affiché d’assécher les revenus publicitaires de ces derniers. Tout ceci pousse à un unanimisme entrepreneurial en faveur de cette mouvance, parfois qualifié de woke washing. […]

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Napoléon : le gentilhomme et le révolutionnaire, par Dominique Venner

Napoléon

L’excellente revue Éléments publie dans son dernier numéro, consacré au bicentenaire napoléonien, un article que Dominique Venner y avait écrit en 1980. Il n’a pas pris une ride.

Il est prodigieux que si peu de temps après le typhon révolutionnaire, il se soit trouvé un génie capable de réaliser la synthèse parfaite de l’ancienne société monarchique et des apports positifs de la Révolution.

Jamais peut-être dans son histoire, la France ne fut – et ne sera – aussi puissante, aussi respectée. Malgré les fautes des années suivantes, le poids d’une guerre sans fin, le joug d’une dictature personnelle étouffante, les invasions de 1814 et 1815, il restera de cette brève époque comme le souvenir d’un âge d’or. Le martyr de Sainte-Hélène fera oublier le souverain autoritaire et le conquérant insatiable. Sa fin cruelle sur un rocher solitaire battu par les flots fascinera les romantiques qui fourniront un support littéraire à sa légende.

La réussite fulgurante, la gloire immense

Balzac, Stendhal, Hugo, Musset, Berlioz ou Delacroix se sont formés sous l’Empire et leur imagination s’est enflammée à la lecture des Bulletins de la Grande Armée. Ils ont été les témoins de la mort d’un monde et de l’accouchement d’une société nouvelle. La société monarchique, société patriarcale, fondée, suivant le mot de Montesquieu, sur l’honneur, sur les valeurs du rang, liées à la naissance, ignorant l’ambition, immuable dans ses comportements, a été balayée par la soif d’égalité, la disparition du cloisonnement de caste, l’ambition insufflée à tous, la ruée aux places, les coalitions d’intérêt. Un monde sans limites s’est ouvert aux fils des anciens serfs, des boutiquiers et des clercs de basoche. Acquéreurs de biens nationaux, spéculateurs de guerre, accapareurs de grands emplois publics, ils sont devenus banquiers, notaires, préfets, juges.

D’autres qui n’étaient rien se sont fait un nom par les voies plus risquées de la guerre. Les sergents Augereau, Masséna ou Bernadotte sont devenus généraux de la Révolution, maréchaux d’Empire, duc, prince et roi ! Et au-dessus, leur maître en toutes choses, le ci-devant sous-lieutenant Bonaparte, symbole de la réussite fulgurante, de la gloire immense. Celui qui fera rêver des générations de jeunes ambitieux impécunieux.

Déchiffrer la loi du monde…

Stendhal avec Julien Sorel, Balzac avec Rastignac ont cerné ce type d’aventurier, d’arriviste de haute stature inspiré par le modèle napoléonien. « Depuis bien des années, Julien Sorel ne passait peut-être pas une heure sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs… » Rastignac médite la méthode de l’Autre : « Avoir la cervelle cerclée de fer dans un crâne d’airain, avoir assez d’énergie sur soi-même, et on marche sur l’humanité comme sur un tapis. »

En bons élèves de Napoléon, ils ont déchiffré la loi du monde. Froids, calculateurs, sceptiques, dissimulateurs, fermés aux sentiments, concentrant leur énergie pour l’action, ils sont prompts à saisir les rares occasions que la chance présente aux hommes. Ce sont les précurseurs de l’homme d’action moderne, dont la silhouette glacée se nimbe d’esthétisme. Ce sont les prédateurs sociaux cernés par Pareto, à la fois renards et lions. Ils annoncent, suivant la formule de Malraux dans sa postface aux Conquérants, « un type de héros en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité ». La férocité de leur ambition peut susciter l’effroi, jamais le mépris. Ils ne sont pas asservis à l’argent, mais au goût de la conquête et de la gloire. Ils font leur la maxime de Napoléon : « La mort n’est rien, mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours. »

Hérédité et volonté

Bonaparte, en son temps, avait été tout cela. Tirant son pouvoir d’un coup d’État appuyé par des révolutionnaires fatigués, il ne pouvait renouer avec la légitimité rompue de l’ancienne monarchie. Il chercha donc dans le soutien populaire personnel, par le moyen du plébiscite, le fondement d’une légitimité nouvelle établissant ainsi une véritable alternative moderne à la monarchie héréditaire, le principe d’un pouvoir conciliant démocratie, autorité et continuité. Principe redécouvert après l’échec répété des tentatives de pouvoir parlementaire, par les fondateurs de la Ve République, à travers l’élection du président de la République au suffrage universel et le recours au référendum.

Il est tout à fait prodigieux que si peu de temps après le typhon révolutionnaire, il se soit trouvé un génie capable de réaliser la synthèse parfaite de l’ancienne société monarchique et des apports positifs de la Révolution. Peut-être le fait de réunir en lui l’hérédité d’un gentilhomme et l’ambition d’un révolutionnaire l’y a‑t-il aidé.

Dominique Venner

Éléments n°35, 1980. À lire, actuellement en kiosque : Éléments n°189, avril-mai 2021, Vive l’Empereur et mort aux cons !