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Suppression de la taxe d’habitation : en marche vers le technonomadisme, par Eric Letty

« Un  flot de mots creux sur un désert d’idées », a résumé un conseiller municipal. C’est tout l’effet que la prestation d’Emmanuel Macron, le 23 novembre, devant l’Association des maires de France réunie en Congrès a produit. Le président de la République est parvenu, au mieux, à ne pas se faire (trop) conspuer, sans désarmer pour autant la méfiance de ces élus locaux.

La véritable question ne se réduit d’ailleurs pas, loin s’en faut, à la manière dont a été reçu et perçu son discours. La politique conduite par le gouvernement à l’égard des collectivités locales concerne à la fois ces dernières et les contribuables locaux.

Le chef de l’État a assuré aux maires que la suppression partielle de la taxe d’habitation sera financée par les économies que l’État va réaliser. Mais de quelles économies parle-t-il, alors que le projet de loi de finances pour 2018 prévoit un solde négatif de 82,9 milliards d’euros l’an prochain, contre 76,5 milliards d’euros en 2017, soit une aggravation du déficit de 6,4 milliards ? Si les « compensations à l’euro près » annoncées par le président de la République ne sont pas à la hauteur de ses promesses, une partie non négligeable des Français – ceux qui resteront assujettis à la taxe d’habitation (un sur cinq) et ceux qui acquittent les taxes foncières – peuvent s’attendre à une augmentation sensible de ces impôts locaux.

Un autre argument d’Emmanuel Macron me paraît moins recevable encore ; c’est celui de la justice prétendue de sa réforme. Elle aboutira au contraire à désavantager encore les communes les plus pauvres par rapport à celles dont la population est globalement plus aisée, puisque le nombre des « riches » sur lesquels pèseront les taxes y sera plus réduit. Avec à la clef le risque que ces derniers n’en viennent à fuir ces communes déshéritées.

Les classes moyennes en général et les propriétaires de biens immobiliers en particulier sont dans le collimateur du gouvernement. Contrairement à ce que prétendent les socialistes et l’extrême gauche, Emmanuel Macron n’est pas le « président des riches », mais des très riches et des banquiers, comme le montrent ses choix économiques – ainsi la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière vise-t-elle à détourner l’épargne de l’immobilier pour la rediriger vers l’actionnariat, c’est-à-dire essentiellement vers les banques et les grands groupes multinationaux.

Macron est l’homme de la finance, il ne connaît pas la France, il ne l’aime pas, comme l’a montré son discours à la Sorbonne, le 26 septembre, dans lequel il n’envisageait l’avenir que dans un cadre européen hors duquel la nation française n’aurait, selon lui, plus de destin. De là vient aussi son divorce avec les maires des 35 0000 communes de France, qui, de tous les élus, sont les plus proches du « terrain » et des Français. L’État macronien, technocratique par essence, s’en méfie d’autant plus.

Même s’il tient ses engagements, la réforme de la taxe d’habitation placera les municipalités à la merci financière de l’État-providence et fera des maires ses obligés. On peut prévoir que les technocrates des cabinets ministériels et du ministère de l’Économie seront alors conduit à intervenir davantage dans la vie des communes, qu’ils ne connaissent pas et méprisent – à l’exception des grandes villes et mégapoles. Ainsi ces communautés politiques vivantes et nécessaires perdront-elles ce qu’il leur reste d’autonomie, au bénéfice de la centralisation républicaine.

Les divers aspects de cette politique, qui piétine les droits des propriétaires immobiliers et ceux des communes, procèdent au fond d’une même logique, celle du nomadisme technocratique : le technomadisme, dont Emmanuel Macron est le parfait représentant.

Eric Letty

Article repris de Monde & Vie

Robert Ménard

Robert Ménard, maire de Béziers : « Ce pouvoir méprise la province »

20/11/2017 – FRANCE (NOVOpress) : Alors que se tient le congrès de l’Association des maires de France, Robert Ménard, maire de Béziers, a été interrogé par l’hebdomadaire Minute dans le cadre d’un dossier sur les rapports, de plus en plus conflictuels, entre l’Etat et les maires, dont les pouvoirs et les moyens ne cessent d’être rognés. Extraits de cet entretien.

« Minute » : Robert Ménard, quel regard portez-vous, en tant que maire de Béziers, sur la politique du gouvernement à l’égard des collectivités locales et des communes en particulier ? Pensez-vous qu’il veuille les mettre sous tutelle ?

Robert Ménard : Il y a une volonté de prendre la main sur les collectivités locales.

Nous avons affaire à un pouvoir qui pense qu’il n’y a de bon bec qu’à Paris et qui méprise profondément la province, qui nous prend pour des ploucs. On essaie depuis Paris de dire aux communes comment gérer, on nous demande de rendre des comptes, de montrer que nous sommes capables de faire une addition.

Cette tendance ne date d’ailleurs pas de M. Macron. Derrière une décentralisation en trompe-l’œil, les pouvoirs des maires ont été rognés par les gouvernements de gauche comme par ceux de droite, année après année et mois après mois. Si cela continue, je finirai par ne plus m’occuper que de l’état-civil.

Le pouvoir actuel, encore pire que les autres, s’applique à éloigner sans cesse les centres de décision, alors que les maires sont les élus les plus proches des Français, ce qui explique d’ailleurs leur popularité. Mais le gouvernement ne veut pas en entendre parler. Je ne suis pas opposé à l’idée de faire des efforts et les municipalités en ont déjà beaucoup fait ; mais j’attends que l’Etat fasse les mêmes.

Comment réagissez-vous à l’exonération de la taxe d’habitation promise par le gouvernement à 80 % des ménages ?

Je trouve les impôts locaux trop élevés et je les ai d’ailleurs baissés à Béziers. Concernant cette exonération, le gouvernement nous a proposé un dégrèvement et promis une compensation « à l’euro près », pour reprendre sa formule. J’espère que ce sera le cas, mais je connais les promesses parisiennes et finalement la réalité s’avère souvent très différente. Demain, qu’en sera-t-il ? Je me sens dépossédé de mon autonomie de maire.

Emmanuel Macron a prévu de s’exprimer devant l’Association des maires de France le 23 novembre. Qu’attendez-vous de son intervention ?

Personnellement, j’ai quitté l’Association des maires de France parce qu’elle avait pris position contre les crèches dans les mairies. Je n’y adhère donc plus – et cela fait autant d’économies pour ma ville.

J’écouterai attentivement ce que M. Macron dira aux maires et je ne veux pas lui faire de procès d’intention avant de l’avoir entendu. Mais la politique actuelle repose sur l’idée qu’il existe trop de communes et qu’il vaudrait mieux en réduire le nombre au profit de grandes intercommunalités ; alors qu’au contraire, ces 35 000 communes représentent une force pour la France. Les conseillers municipaux et les maires sont proches de la population.

[…]

Extraits d’un entretien paru dans le n° 2848 de Minute daté du 22 novembre 2017