Emmanuel Todd et le Printemps arabe : Candide au pays des merveilles [tribune libre]

Emmanuel Todd et le Printemps arabe : Candide au pays des merveilles [tribune libre]

29/04/2012 – 10h00
PARIS (NOVOpress) — En 2007, Emmanuel Todd publiait « Le rendez-vous des civilisations » en collaboration avec le démographe Youssef Courbage. Ce livre se voulait une réponse au « Choc des civilisations » de Samuel Huntington. L’ouvrage reprenait une analyse récurrente chez Emmanuel Todd, qui consiste à expliquer les évolutions politiques d’un pays en fonction de son schéma démographique.

« Le rendez-vous des civilisations » s’intéressait donc particulièrement au monde musulman. Si les auteurs notaient une très forte disparité entre les différents pays, leurs conclusions sur les pays du Maghreb étaient sans appel : en croisant les indices de fécondité, le taux d’alphabétisation (notamment des femmes) et l’évolution des structures familiales, l’on nous expliquait que ces pays avaient entamé une évolution démographique qui les conduiraient à terme à s’aligner sur les standards occidentaux.

Mieux, bien au-delà d’une analyse strictement démographique partant du principe que la baisse des taux de fécondité en Europe a coïncidé à la baisse de la ferveur religieuse, Emmanuel Todd se risquait à étendre l’hypothèse au monde arabe. « L’effacement du religieux serait-il une pré-condition de la modernisation démographique ? » Pour lui, la réponse est oui. Constatant un regain de natalité dans les pays musulmans dans lesquels on notait également une nouvelle ferveur religieuse (Malaisie, Indonésie), il était donc entendu que la chute des indices de fécondité dans le monde arabe pouvait s’expliquer par une « poussée de l’indifférence religieuse, voire de l’athéisme ».

Les faits semblaient à l’époque lui donner raison

Emmanuel Todd voulait nous démontrer à tout prix qu’il n’y a plus de problème avec l’islam dans le monde arabe et qu’il n’y a pas de poussée nataliste dans ces populations. Il persistait dans une interview parue en janvier 2011 dans le quotidien Libération. Si la Tunisie se rapprochait des standards démographiques occidentaux, le maintien d’un régime autoritaire lui semblait une anomalie. Ben Ali est certes parti depuis, mais la Tunisie est encore loin du modèle démocratique occidental avec la victoire des islamistes aux dernières élections. Dans la suite de l’interview, Emmanuel Todd nous prédisait que le prochain pays dont le régime autoritaire serait caduc, serait l’Égypte. Là aussi, depuis, le régime est tombé, mais les islamistes ont pris le pouvoir.

L’analyse d’Emmanuel Todd, selon laquelle la baisse de la natalité induit une convergence vers les standards politiques et démocratiques occidentaux, semble donc, à première vue erronée. À l’inverse, la poussée islamiste devrait induire une hausse de la natalité. Emmanuel Todd ne veut pas voir ce qui ne s’accommode pas de ses présupposés. Selon lui, ces pays vont nécessairement évoluer et se rapprocher du modèle occidental, la démographie est sans appel, le printemps démocratique est en marche dans le monde arabe. Dans ce cas, comment expliquer la poussée islamiste ?

Des chiffres obsolètes, une analyse faussée

L’on sait maintenant que les chiffres d’Emmanuel Todd sont obsolètes. Le démographe Philippe Fargues nous apprend que les taux de fécondité repartent à la hausse au Maghreb depuis une dizaine d’années en Égypte, Tunisie, Algérie, Maroc, avec une moyenne de 4 enfants par femme. Philippe Fargues nous explique pourquoi ces chiffres ne sont pas encore pris en compte : « Ces réalités sont parfaitement méconnues car les bases de données statistiques utilisées aux Nations unies ne sont pas à jour. Il faut attendre plusieurs années pour qu’elles prennent en compte des changements aussi récents. Les démographes ont pris connaissance, eux, de cette réalité grâce aux publications des statistiques des naissances des pays en question ».

Il avance d’ailleurs l’hypothèse d’une réislamisation des sociétés du Maghreb pour expliquer ces chiffres. « On peut imaginer, tout simplement, que le monde arabe résiste aux normes établies dans les pays du nord, où les taux de fécondité se sont stabilisés à environ deux enfants par femme. On peut également imaginer qu’il y a une influence d’un certain nombre de difficultés économiques. On peut enfin imaginer un rôle de la part des islamistes ».

Des conséquences en matière d’immigration vers l’Europe

Avec les conséquences que cela aura pour l’immigration future : une population de plus en plus jeune dans des pays économiquement en crise, donc de fortes migrations vers l’Europe. « On observe plus de départs lorsqu’il y a des renflements importants de générations adultes. Lorsqu’il y a de nombreux jeunes adultes, on observe souvent des phénomènes de migrations accrus ». Si l’on ajoute à cela les populations éduquées qui vont vouloir fuir des sociétés islamisées, on peut, sans être grand devin, s’attendre à une immigration encore plus massive du Maghreb vers l’Europe dans les années qui viennent.

Emmanuel Todd – véritable somnifère médiatique – continue entretemps à expliquer que le monde arabe se démocratise et qu’il n’y a pas de problème migratoire à venir puisque la natalité continue de chuter. Avec une grande « flexibilité » intellectuelle, il ne tient pas compte des dernières données statistiques qui si elles valident sa grille d’analyse (la natalité repart à la hausse si l’on assiste à une poussée de la pratique religieuse), ne valident pas pour autant la vision enchantée du monde arabe qu’il souhaite avoir : pour lui les sociétés arabes sont vouées à s’occidentaliser, c’est inéluctable. En cela, Emmanuel Todd est bien archétypal de l’intellectuel français, qui préfère avoir tort contre lui-même plutôt que d’affronter le réel.

Spoutnik, pour Novopress

Crédit photo : France 3 – capture d’écran

Qu’est-ce qu’une mystique ?

Qu'est-ce qu'une mystique ?

[box]Article reproduit avec l’aimable autorisation de la fondation Polémia. [/box]

[box class=”info”]En cette période préélectorale où les mots, « démocratie », « socialisme », « liberté », « égalité » etc, sont prononcés et écrits à tort et à travers, Léon Arnoux rappelle quelques fondamentaux en se référant aux écrits de Louis Rougier (photo), inspirateur de la Nouvelle Droite et l’une des premières têtes pensantes du GRECE d’Alain de Benoist.

Polémia. [/box]

Une mystique est un ensemble de croyances

« Une mystique est un ensemble de croyances qu’on ne saurait justifier ni en raison, ni en expérience mais qui s’imposent par la voix de l’autorité, de l’exemple, de l’habitude, du préjugé, de l’intérêt et, plus particulièrement, parce qu’elles expriment et sanctionnent les aspirations sentimentales et les tendances passionnelles d’un individu ou d’une collectivité. »

Remarquons au passage que le mot « communauté » n’est pas dit. S’y ajoute cependant ce qui suit : « Une doctrine (ou une affirmation quelconque) devient une mystique lorsqu’on la soustrait au contrôle de l’expérience et à l’épreuve de la discussion pour la traiter comme un dogme intangible ou lorsqu’on la fonde sur une base qui exprime seulement une conviction passionnée. »

Voilà bien, par les temps (et les affirmations) qui courent, des écrits fort intéressants et qui mériteraient peut-être qu’on s’y attarde un peu. Et de qui les tient-on ? Du philosophe Louis Rougier, qui fut, rappelons-le, récompensé deux fois par le Prix Louis Saillet de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, ce qui est fort rare.

« Le but d’une telle doctrine est que l’on n’éprouve plus à son égard ni curiosité, ni le besoin de la remettre en question et que l’on l’admette comme une telle évidence que toute enquête sur son bien fondé devienne superflue et qu’on y adhère par un acte de foi jugé si nécessaire, par suite de sa bienfaisance sacro sainte, que l’abandonner serait scandaleux. »

Voilà donc de bien raisonnées explications pour nous décrire un phénomène que certains trouveront parfaitement d’actualité. On prévoit déjà que de la mystique à la religion il n’y aura qu’un pas. L’étude des religions pouvait mener à de bien étranges constatations mais on aurait toujours pu répondre au défricheur de cette particularité qu’il ne fallait pas se demander (par exemple) comment, scientifiquement, certaine conception avait pu se produire. Puisqu’elle s’était produite, c’était bien la preuve que, scientifiquement, c’était possible. Le farouchement anti chrétien Louis Rougier était-il un révisionniste avant l’heure ? Il semble bien que non. Et son épouse, née Lucy Friedman y aurait peut être objecté.

En fait, toutes ces démonstrations ne visaient qu’à mettre à plat une autre mystique : la mystique démocratique, ses origines et ses illusions. Reste que le raisonnement du spécialiste de l’étude de l’évolution des croyances religieuses en idéologies politiques (du paradis à l’utopie) parait si juste qu’on pourrait être tenté de l’appliquer à d’autres sujets.

La Mystique démocratique

Il faut remercier ici Alain de Benoist d’avoir préfacé et réédité aux Editions Albatros en 1983 : La Mystique démocratique d’Alain Rougier [l’édition originale date de 1929]. Comme on l’a dit, c’est l’étude des religions qui avait permis au philosophe d’établir que cette soif d’égalité si chère à nos socialistes d’hier et d’aujourd’hui remontait en réalité aux peuples nomades du désert et aux prophètes d’Israël. Rougier avait fait sienne la pensée de Renan suivant laquelle le libéralisme était d’origine grecque et le socialisme d’origine hébraïque. « Périsse le monde plutôt que l’iniquité soit » était le cri d’Osée ou d’Amos. Ainsi, la logique de l’esprit messianique débouchait-elle sur la mystique démocratique, elle-même inspiratrice de l’économie marxiste et de la dictature du prolétariat sur lesquelles il est inutile de revenir.

Cette mystique démocratique reposait sur l’idée de l’égalité naturelle de tous les hommes en vertu de laquelle ils auraient les mêmes droits et les mêmes compétences ; ce qui les conduit au collectivisme. Mais comme cela n’est guère réalisable, à des succédanés moins brillants : le socialisme d’état et le régime soviétique.

Déjà, la recherche de l’égalité avait amené les théoriciens des Lumières à réclamer la socialisation des terres et des moyens de production. « La terre n’est à personne, proclame-t-on, ses fruits sont à tous. » Bien sûr, ces socialisations (ou nationalisations) avaient pour intention de rétablir une égalité naturelle qui n’avait jamais existé que dans l’esprit de Rousseau. Mais les prémisses posées par ces idéologues conduisent avec une rigueur logique absolue au socialisme égalitaire et collectif. A ces idéologues, on peut toujours opposer l’objection suivante : « Vous prétendez que la démocratie seule est juste parce qu’elle repose sur la liberté et l’égalité. Comment lier ces deux propositions qui semblent apparemment s’exclure ? Qui dit liberté dit franchise de se comporter autrement qu’autrui et, éventuellement (et par voie de conséquence), de se grandir à son détriment. L’égalité est toujours restrictive de la liberté des forts ou des privilégiés au bénéfice des faibles ou des déshérités. »

Faut-il sacrifier la liberté à l’égalité ?

Pourquoi l’égalité serait-elle l’équité ? Aristote ne dit-il pas qu’il n’y a pas de pire injustice que de traiter également des choses inégales ?

A ceux qui sembleraient croire irréversibles la progression de certaines idées actuelles, Rougier rappelle malicieusement que, vers le milieu du XIIIe siècle, l’Islande était la seule République existant de par le monde. Elle vit débarquer chez elle, non point des saints celtiques dans des auges de pierre, comme Patrice ou Brendan, mais les envoyés du roi de Norvège qui la sommèrent de reconnaitre la souveraineté de leur suzerain. Ils invoquaient comme raison péremptoire que l’univers entier vivait sous des régimes monarchiques.

Ayant démontré les utopies qu’entraine la mystique égalitaire et rappelé l’éternel combat que se livreront qualité et quantité, élites et masses, Rougier nous avertit que dans les élites (ou privilégiés) se glisseront toujours quelques gaspilleurs, sybarites ou inutiles.

Et pourtant, et ce sera sa conclusion, dans les brillantes sociétés grecques ou latines, ces inutiles furent les artisans supérieurs d’un style de vie inimitable qui – s’il scandalisa tant nos Lumières – donna à l’humanité de si péremptoires et solennelles raisons de vivre.

« Qui donc, dit Rougier, n’échangerait tout l’or de New York, toutes les entreprises de Chicago, et tous les moralistes de Washington, pour le baiser de gloire d’Athènes, ou de ces trois villes qui furent le suprême scandale des puritains de la Réforme : la Venise des Doges, la Florence du Magnifique, et la Rome des papes humanistes ? »

Léon Arnoux
11/04/2012

Les intertitres sont de la rédaction

Lire ou relire :
Le Génie de l’Occident, ‪R. Laffont‬, ‪1969‬, ‪472 pages‬
La Mystique démocratique, préfacé par Alain de Benoist, éditions Albatros, 1983, 280 pages (l’édition originale de La Mystique démocratique date de 1929).

[box class=”info”] Source : Polémia. [/box]

Le décalogue de l’idéologie dominante

Le décalogue de l'idéologie dominante

[box class=”info”]En fêtant son élection de 2007 au Fouquet’s, entouré des patrons des multinationales du CAC 40, Sarkozy n’a pas commis une erreur mais un aveu : la droite de gouvernement n’est rien d’autre que le syndic des intérêts de l’oligarchie dominante dont elle partage l’idéologie. Nous publions ici un extrait de l’intervention sur « La droite et l’idéologie de la super-classe mondiale » que Jean Violette a prononcée au Club de l’Horloge. L’intégralité de ce remarquable texte de réflexion est disponible en pdf (voir en fin d’article).  [/box]

Les principales composantes de l’idéologie dominante sont les suivantes : cosmopolitisme + libre-échange mondialiste + droits de l’homme.

Credo et tabous

Cette idéologie repose sur un credo : des formules toujours répétées par l’ensemble du système et qui tendent à devenir des tabous :

  • les nations et les frontières sont dépassées ; les problèmes contemporains ne peuvent être réglés que par une gouvernance mondiale ; les Etats sont trop étriqués pour y faire face ;
  • le protectionnisme c’est la guerre ; plus le commerce et la banque sont libres de toute entrave étatique plus ils procurent la paix et la prospérité ;
  • l’initiative privée est toujours plus efficace et plus économe que l’action des Etats ;
  • l’immigration (de peuplement) est une chance pour la France (ou pour l’Europe) ; il n’y a aucune relation entre insécurité et immigration, entre chômage et immigration ; la France a toujours été un pays d’immigration ; nous sommes tous des immigrés ;
  • les races humaines, les différences humaines ou entre les sexes n’existent pas : elles ne sont que le produit arbitraire de la culture. Elles ne sont que de peu d’importance pour la société. Par contre la diversité et le métissage sont un atout ;
  • toutes les cultures se valent (mais la nôtre est quand même plus mauvaise) ; toutes les religions sont respectables (sauf le catholicisme que l’on peut critiquer et moquer sans être accusé de « cathophobie ») ;
  • tous les hommes ont les mêmes droits imprescriptibles ; les étrangers sont, chez nous, chez eux (F. Mitterrand) ; tous les étrangers sont nos frères ;
  • il faut lutter contre toutes les discriminations, contre toutes les exclusions (seule l’exclusion par l’argent est légitime…) et contre le “racisme et la xénophobie” ;
  • il ne faut pas confondre islam et islamisme ; l’islam est une religion comme les autres tout à fait compatible avec l’Europe (l’Europe ne doit pas être un « club chrétien » pour J. Attali) ;
  • nous avons une dette morale vis-à-vis de l’Afrique et des Noirs en particulier.

Ces tabous constituent une idéologie, c’est-à-dire un discours au service (…) [du pouvoir, mais] qui s’enracine dans l’utopie égalitaire, constructiviste et cosmopolite, c’est-à-dire dans une vue du monde (…) ; [une vue du monde aux antipodes des] valeurs et des principes de la droite. » (Jean Violette) Ces tabous sont aussi des préjugés mortels : rappelons-nous le mot de Toynbee selon lequel les sociétés meurent par suicide non par meurtre.

La communication de Jean Violette est structurée en trois parties, suivies d’une conclusion :

– Pourquoi la droite de gouvernement a-t-elle adopté l’idéologie de la super-classe mondiale ? (p.2) ;
– En se ralliant à la nouvelle idéologie dominante la droite de gouvernement a cependant commis deux erreurs fatales (p.8) ;
– La droite oligarchique se condamne donc à la marginalisation politique (p.14).

On peut lire le texte intégral, en pdf en cliquant ici.

[box class=”info”] Source : Polémia. [/box]

Crédit photo : Jef-Infojef. Licence CC.

L’Idéologie de la superclasse mondiale

L'Idéologie de la superclasse mondiale

[box class=”info”] Texte reproduit avec l’aimable autorisation de Polémia. [/box]
[box] En octobre 2009, le Club de l’Horloge a consacré sa XXVe Université annuelle à « Crise économique : la responsabilité de la superclasse mondiale ». Henry de Lesquen y a consacré une conférence à l’idéologie de la superclasse mondiale (SCM). Polémia met ce texte à la disposition de ses lecteurs en quatre « livraisons : un réseau mondial de personnes déracinées et dénationalisées ; une prétention au « despotisme éclairé » ; une philosophie sous-jacente : le cosmopolitisme ; la superclasse mondiale responsable de la crise. L’ensemble du texte est aussi disponible en PDF. (*)

Polémia – 21/7/2011[/box]

La superclasse mondiale : un réseau mondial de personnes déracinées et dénationalisées

Samuel Huntington avait déjà décrit la superclasse mondiale (SCM) dans son livre de 2004 : Qui sommes-nous ?, où il avait mis en évidence le danger qu’elle représentait pour l’identité de sa patrie américaine – et, plus généralement, pour celle de tous les pays. Mais c’est la crise économique de 2008 qui a véritablement révélé la nature de la SCM et le rôle central qu’elle joue dans les affaires mondiales.

La superclasse mondiale est un phénomène qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Elle regroupe quelques dizaines de millions de personnes, selon Huntington, principalement en Amérique du nord et en Europe occidentale, mais pas seulement : presque tous les pays sont concernés. Elle était en gestation depuis au moins le début du XXe siècle, mais c’est l’effondrement de l’URSS en 1991 et la victoire finale des Etats-Unis après quarante années de guerre froide qui ont accéléré sa coalescence et sa croissance, à partir de l’oligarchie – l’establishment – de la côte Est.

Des transnationaux économiques qui partagent la même vue du monde

La SCM est un réseau mondial de personnes qui entretiennent des relations régulières, professionnelles, mondaines ou amicales, et qui partagent une vue du monde originale. Elle est si nombreuse qu’il ne faudrait surtout pas la réduire à une courte liste de personnalités emblématiques dont le nom vient à l’esprit quand on la nomme : par exemple, pour la France, Ernest Seillière, Laurence Parisot, Alain Minc, Jean-Marie Messier, Pierre Bergé, Bernard Kouchner, Jean-Claude Trichet, Pascal Lamy, Dominique Strauss-Kahn, etc. Ce sont les entreprises multinationales d’une part, les organisations internationales d’autre part, qui en constituent le vivier.

La superclasse mondiale est relativement homogène – malgré sa dispersion géographique – quant à son mode de vie et ses orientations culturelles, politiques et métapolitiques. Elle se caractérise fondamentalement par un trait négatif : les membres de la SCM sont déracinés et dénationalisés. Comme le disait Huntington : « Les transnationaux économiques constituent le noyau d’une super-classe mondiale en cours de formation. Ces transnationaux n’ont guère besoin de loyauté nationale, voient les barrières nationales comme des obstacles qui sont heureusement en train de disparaître. »

Cependant, la SCM est devenue aujourd’hui fort hétérogène, dans la mesure même où le déracinement et la dénationalisation sont la pierre de touche de l’appartenance à cette espèce d’immense club qu’elle constitue à l’échelle du monde. Elle est donc multiethnique, multiraciale, multiconfessionnelle.

La SCM est une élite qui vit dans l’isolement, à l’écart de la masse de la population, qu’elle évite autant que possible. Elle ne contient pas de travailleurs manuels – à l’exception de quelques artistes ou prétendu tels, comme Jeff Koons ! Ses membres manient des signes. Ils sont financiers, avocats, dirigeants d’entreprises, hauts fonctionnaires internationaux, parfois hommes politiques, éventuellement scientifiques, mais rarement ingénieurs ou médecins.

La SCM vit par et pour l’argent.

On y évalue les hommes en fonction de leur revenu ou de leur fortune. Elle a étendu au monde le règne de l’étalon-dollar qui prévaut depuis toujours aux Etats-Unis. En son sein, ce sont les banquiers qui tiennent le haut du pavé. La banque Goldman Sachs, toute-puissante dans les cercles de pouvoir aux Etats-Unis depuis la présidence Clinton, et qui l’est restée sous George W. Bush et Barack Hussein Obama, en est de loin l’institution la plus prestigieuse et la plus influente.

Dans son numéro du 31 octobre 2008, Le Monde a consacré un article de deux pages à la banque Goldman Sachs, signé Marc Roche, sous le titre : « Goldman Sachs, la firme ». On y lit : « L’histoire de cet établissement fondé en 1869 par un instituteur juif new-yorkais, Marcus Goldman, se confond avec celle des Etats-Unis. » On y rappelle que Henry Paulson, le ministre des finances de Bush, avait été le directeur général de Goldman Sachs, et on y voit la photo de « Timothy Geithner, président de la Réserve fédérale de New York, un proche de Goldman Sachs, dont le nom circule pour le poste de Secrétaire au trésor [ministre des finances], en cas de victoire d’Obama ». On sait que Geithner a été effectivement nommé au poste de ministre des finances. Conclusion de l’article : « Ce qui est bon pour Goldman Sachs est bon pour les Etats-Unis. Et vice-versa. »

Cette incroyable promiscuité d’une banque, et des banques, avec le système politique américain est grosse de conflits d’intérêts. Fin 2008, le plan Paulson, 700 milliards de dollars pour racheter les actifs toxiques des banques, a fait gagner beaucoup d’argent à Goldman Sachs. Le renflouement de l’assureur AIG, par exemple, a permis à la banque de recouvrer 14 milliards de dollars.

Les banques centrales, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Europe sont dirigées par des membres de la SCM qui agissent comme ses mandataires. La politique monétaire obéit donc aux intérêts des banques, beaucoup plus qu’à ceux de leurs clients. C’est ce tropisme fatal qui est à l’origine de la crise de 2008. En effet, le président de la Federal Reserve, Alan Greenspan, et son successeur, Ben Bernanke, n’ont cessé de déverser des liquidités sur l’économie pour maximiser les profits des banques et les cours de la bourse, ce qui fut la cause de la formation de ces énormes « bulles » financières qui devaient finir tôt ou tard par éclater. Ainsi que l’explique Martin Hutchinson, dans un article du Monde intitulé « Les responsabilités d’Alan Greenspan » : « Quand Alan Greenspan dirigeait la Réserve fédérale américaine (Fed), il avait laissé M3, la mesure la plus large de la masse monétaire, croître de 8,3 % par an en moyenne pendant onze ans, jusqu’à son départ en février 2006. C’est presque 3 points de plus que la croissance nominale du produit intérieur brut (PIB). Il a aussi autorisé les banques américaines à construire des réseaux inextricables d’engagements les unes envers les autres qui représentaient plusieurs PIB des Etats-Unis. En d’autres termes, M. Greenspan a fourni trop d’argent au système financier et ensuite n’a pas suffisamment contrôlé ses excès. (…) Du côté de la régulation bancaire, M. Greenspan savait que les engagements hors bilan des banques explosaient. (…) Une Fed responsable aurait resserré à la fois la politique monétaire et la régulation. Sous la présidence de Greenspan, elle a failli dans les deux domaines. » (Le Monde, 10 avril 2008).

Et le successeur de Greenspan, Ben Bernanke, avec son collègue Trichet, ont décidé, après le déclenchement de la crise, d’ouvrir encore plus les vannes de la monnaie et du crédit, pour conjurer, disaient-ils, un « risque systémique ».

La mainmise des intérêts privés sur l’Etat est ici évidente : pendant la phase d’expansion, les banques prospèrent et fond d’immenses profits ; mais quand survient la crise qui est la conséquence inévitable de ces excès et de ce laxisme, l’Etat – le gouvernement et la banque centrale, agissant de concert – se précipitent au secours des banques avec l’argent public (y compris celui qui est créé ex nihilo par la banque centrale) pour qu’elles n’aient pas à subir les conséquences de leurs excès. Autrement dit : privatisation des profits, étatisation des pertes…

Une oligarchie mondiale au pouvoir avant tout financier

La SCM est une oligarchie mondiale dont le pouvoir est avant tout financier : c’est très précisément une ploutocratie, qui pèse de tout son poids, qui est grand, sur les décideurs publics, fonctionnaires, ministres, parlementaires, qu’elle séduit ou qu’elle corrompt, appliquant à l’échelle mondiale les recettes éprouvées de l’action d’influence que les Etats-Unis d’Amérique ont légalisées de longue date sous le nom de « lobbying » : la corruption officialisée et institutionnalisée.

Henry de Lesquen
Club de l’Horloge
Octobre 2009

(*) On peut lire ici le texte intégral en PDF.

Voir aussi les textes de Michel Geoffroy, Jean-Yves Le Gallou et Gérard Dussouy :

La généalogie de la superclasse mondiale (Première partie)
La généalogie de la superclasse mondiale (Deuxième partie – Suite et fin)
Les convergences paradoxales de l’extrême gauche et de la superclasse mondiale
Essor de la « superclasse globale » (ou hyperclasse) et crise des classes moyennes.

Et :L’identité nationale selon Huntington

[box class=”info”] Source : Correspondance Polémia – 21/07/2011 [/box]