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Chard Education nationale

Comment l’Education nationale se livre à un suicide littéraire

Suicide littéraire : comment appeler autrement l’entreprise de réforme de la grammaire initiée par le ministère de l’Education nationale et racontée par un professeur de lettres dans les colonnes de Télérama ? Impossible, il s’agit bel et bien d’un suicide et l’injection pourrait cette fois-ci être fatale, après avoir été lente et douloureuse pendant des années.

Certes, il s’agit du témoignage d’une jeune femme, rien de plus. Mais personne ne vient le contredire sur le fond, et nombre de professeurs le relaient en dénonçant à leur tour un travail de sape inquiétant de la part des têtes pensantes du ministère. D’autres viennent dénoncer un « buzz » facile, mais sur le fond du problème, rien n’est dit. Et le témoignage est tellement la suite logique des multiples réformes idéologiques menées année après année qu’il est difficile de ne pas le croire.

Ce jeune professeur a donc participé à une formation à cette nouvelle réforme de la grammaire, et il vaut mieux être bien assis avant de lire son compte rendu. Elle revient d’abord sur la « simplification » promise par ce ministère comme par tant d’autres. Exemple frappant : la mise en place du « prédicat ». En clair, il s’agit de « tout ce qui est dit du sujet ». Finis les compléments directs ou indirects, tout n’est plus que prédicat. Sauf qu’une question se pose : comment, dès lors, accorder les participes passés ? Réponse de l’inspection : « Lorsqu’on aborde ces questions d’accords, il faut enseigner aux élèves les différents compléments. » Vous parlez d’une simplification…

Autre décision arbitraire : la suppression des compléments essentiels et circonstanciels. « Maintenant, c’est compléments de verbe et compléments de phrase. Pourquoi ? Je n’ai pas compris. Quelle différence ? Je n’ai pas compris », raconte la jeune enseignante décidemment sceptique. Elle précise d’ailleurs que ce qui leur est enseigné en formation n’apparaît dans aucun manuel… Pratique et cohérent, une fois de plus.

Alors elle se risque à une question : que faut-il enseigner à la place de ce qu’il y a – et qui semble dépassé – dans les manuels ? « Réponse : Kev Adams. Non, je ne plaisante pas. Au stage, on nous a fait travailler sur un extrait d’interview de Kev Adams, idole des jeunes dont les textes peuvent être considérés comme humoristiques, mais sûrement pas littéraires. » Suicide littéraire, disions-nous.

Mais il y a pire encore dans cet inquiétant récit : la solution miracle aux fautes de grammaire et d’accords si difficiles : la négociation. Vous ne rêvez pas, et c’est encore le professeur qui parle : « Si l’élève a fait une faute, mais qu’il est capable de justifier son choix, même de façon totalement erronée, alors nous devons considérer qu’il a raison », lui aurait-on expliqué. On a envie de leur proposer de commencer la manœuvre en cours de mathématique, histoire de rire un peu. Avant de pleurer.

Honnête, la jeune femme a tenu à préciser que les inspecteurs semblaient aussi atterrés que les professeurs lors de cette formation, mais « en fonctionnaires, ils ont fonctionné », conclut-elle.

Marie Pommeret

Article et dessin de Chard parus dans Présent du 5 janvier 2017
sous le titre « Suicide littéraire »