Du rêve d’un empire musulman, par Jean-Gilles Malliarakis

En gare d’Istanbul, ce 6 janvier, on assistait à l’arrivée premier train ITI. À l’heure semble-t-il : en tout cas, le fait est passé inaperçu en occident, et singulièrement en France. Parti le 21 décembre, l’ITI effectue désormais, en 10 jours, sur plus de 6 500 km, la liaison entre la métropole économique de la Turquie, via la capitale de l’Iran, et celle du Pakistan, cette « Islamabad » imaginée en 1959, dans la banlieue de Rawalpindi, et dont le nom n’a pas été choisi par hasard.

La date pourtant pourrait servir de référence à un projet majeur. Volontariste et quasi prométhéen : car il s’agit aussi, en définitive, pour la Chine d’étendre son rayon d’influence à l’ouest. Ceci prolonge le corridor ferroviaire construit par elle jusqu’au port pakistanais de Gwadar. Dans la mythologie gréco-romaine, Prométhée subit une condamnation éternelle pour s’être emparé du feu contre la volonté des dieux. Dans la culture chinoise, on vénère au contraire le premier empereur Qin, qui rêvait d’immortalité taoïste, rasait les montagnes… et qu’admirait tant Mao Tsé-toung, « prophète » du désastreux Grand Bond en avant.

Mais dans l’économie moderne une sanction sans appel finit toujours par se rappeler aux technocrates : les projets et les investissements sans rentabilité aboutissent ordinairement à engloutir dans leur échec récurrent leurs ambitieux promoteurs. Et il est à craindre, pour les finances de la Chine et de son Eximbank, aujourd’hui florissantes grâce aux plus-values de la sous-traitance et à la servitude imposée aux ouvriers de ce pays, qu’elles ne s’effondrent sous la masse d’investissements à fonds perdu.

Le ministre pakistanais des Chemins de fer avait déclaré, lors de sa mise en place, que grâce à cette ligne, le coût du transport se révélerait 50 % moins cher que celui en mer. Affirmation absurde.

Pour des raisons à la fois historiques et géographiques, longtemps nous avons cru à l’émergence d’un empire arabe.

À partir de la double révolution égyptienne de 1952-1954, sous le choc de la guerre d’Algérie, ce qu’on appelait « les événements » aboutissant à l’indépendance, nous avons pensé en fonction des logiciels faux du nassérisme. Échec total.

De l’idée de « Printemps arabe » Benoist-Méchin avait fait en 1959 un beau livre, bien trompeur. Le bégaiement de l’histoire a produit en 2011, l’enthousiasme de certains pour un autre « printemps arabe », tout à fait mythique et destructeur. Outre la guerre de Syrie, cette éphémère saison a surtout produit l’opération de Libye, entérinée aux Nations Unies, grâce aux peines et soins du toujours néfaste Juppé. Elle a engendré les résultats désastreux que l’on sait. Échec total.

Depuis la déroute d’Ennahdha en Tunisie en 2021, suivie de la mise en minorité du gouvernement de Tripoli en Libye, il n’existe plus guère dans le monde arabe, 10 ans après ledit printemps, que le Qatar pour adhérer au projet des Frères musulmans porté par les rêves de califat d’Erdogan.

Et à ce sujet ne serait-il pas bon de réhabiliter un regard français, celui d’une histoire associée à la géographie, ce qui sonne un peu différemment de la géopolitique, trop souvent marquée par un raisonnement matérialiste et simpliste.

Ainsi les « Arabes » nous ont-ils longtemps paru voués à s’unir par la vertu de la version littéraire de leur langue supposée commune. De même les « Turcs », de l’Anatolie au Xinjiang, qu’on appelait autrefois plus justement Turkestan oriental, semblaient constituer, aux yeux kémalistes, une communauté de destin.

Curieusement les stratèges de la révolution bolchévique se montraient plus « réalistes », c’est-à-dire plus près du réel effectif souvent irrationnel, et meilleurs prophètes de ce qui cherche à s’accomplir dans le monde de l’islam.

Dès le congrès de Bakou de septembre 1920, le pouvoir soviétique mit en route, comme force de transformation mondiale, un véritable « nationalisme musulman ». La vraie « nationalité » coranique c’est la communauté des croyants, la « Oumma ». Elle se reconnaît une mosquée sacrée symbolique, « Al-Qods », pour capitale irrédente Jérusalem, ceci en vertu d’un rêve de Mahomet, s’imaginant chevauchant Bouraq, fantastique monture ailée dans le ciel au cours de la nuit du « Miraj ». Folie bien sûr !, du moins aux yeux des disciples de Descartes ou de Hegel. Celui-ci ne disait-il pas doctement que « tout ce qui est rationnel est réel et tout ce qui est réel est rationnel ». Mais c’est objectivement sur cette « légitimité » que se fondent les « nationalistes musulmans ».

L’histoire d’hier ne se répète pas nécessairement dans l’histoire de demain. L’histoire recommence toujours, mais jamais à l’identique. L’empire musulman du rêve d’Erdogan se fracassera sans doute, comme ses mais au prix de quelles destructions ?

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent