L’éclipse du sacré. Sur la trace des dieux disparus – Entretien avec Alain de Benoist

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Drieu La Rochelle, dans Adieu à Gonzague, écrivait que « le païen et le chrétien ont l’ancienne croyance, croient à la réalité du monde ». À coup sûr, c’est de cette race-là, celle des hommes d’une Europe virile mais toujours ouverte à la bonne disputatio, dont sont issues nos deux protagonistes, les philosophes Alain de Benoist et Thomas Molnar, pour ce duel autour de « l’éclipse du sacré », pour reprendre le titre de leur livre, que les éditions de la Nouvelle Librairie viennent de rééditer. Ces deux bretteurs nous offrent une mise au point des plus salutaires sur l’une des questions les plus cruciales de notre époque : la désacralisation. Si des convergences, notamment sur la technique ou sur le fétichisme économique, peuvent parfois réunir nos deux interlocuteurs ; des fractures – indépassables ? – apparaissent vite au détour de l’opposition christianisme-paganisme, transcendance-immanence.

Réjouissons-nous cependant de ce que cette « querelle » qui, bien que rude et soutenue, conserve une courtoisie bienvenue tout en se gardant de tomber dans les mièvreries si répandues par les temps qui courent. Ces deux maîtres, et ce mot est le bon, nous empoignent par la peau du cou au gré de leurs pensées robustes et tonnantes. Et on en redemande ! Ici pas de répit, les entretiens frappent comme des coups de bouclier et chacun de nos deux hoplites philosophes, tels Ulysse et Achille, usent de leurs meilleures ripostes intellectuelles. Retour sur un texte qu’il faudra marquer, et cela est certain, d’une pierre blanche. De celles qui délimitaient, autrefois pour Rome, le « pomerium » – là où la frontière sacrée marquait la différence entre la ville et le territoire alentour.

ÉLEMENTS : Dans votre avant-propos, vous rappelez que Thomas Molnar avait « eu la joie » de retrouver sa véritable patrie qu’était la Hongrie. La patrie prise dans son acception de terre des pères, celle où les hommes prennent leur force comme le titan Antée que vous mentionnez. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lien, qui semble à vos yeux capital pour l’homme, entre l’attachement terrien au sein d’une communauté et le sacré ?

ALAIN DE BENOIST. Le lieu fait lien, c’est bien connu. Et ce lien est d’autant plus fort que le lieu renvoie à un paysage familier ou à une terre natale. C’est ce que j’ai voulu dire en évoquant le retour en Hongrie de mon ami Thomas Molnar après plusieurs décennies d’« exil » aux États-Unis d’Amérique. La civilisation occidentale est par ailleurs une civilisation de l’espace plus qu’une civilisation du temps : c’est si vrai que nous parlons d’un « espace de temps ! » Mais elle est aussi une civilisation où la vue est plus importante que l’écoute. Le mot grec pour « idole » est éidôlon, qui signifie exactement « ce qui se donne à voir ». Carl Schmitt, enfin, a bien montré que l’homme est avant tout un terrien. C’est pour cela que notre planète s’appelle la Terre, et non pas la Mer, alors que les mers et les océans occupent la plus grande partie de sa surface.

ÉLEMENTS : À de nombreuses reprises vous fustigez les droits de l’homme, le mythe du progrès, la doctrine de l’unité de l’humanité, l’arraisonnement technicien ou encore le choix de l’égalité comme boussole de la justice. Or, ce processus, moteur selon vous de la modernité, vous le faites remonter directement aux sources du christianisme. Pourquoi cela ?

ALAIN DE BENOIST. Vaste question, à laquelle je réponds en détail dans L’éclipse du sacré. Mais essayons d’aller à l’essentiel au risque de paraître sommaire. La doctrine de l’unité de l’humanité est impliquée par le monothéisme : s’il n’y a qu’un Dieu unique, et que tous les hommes sont appelés à l’adorer, il faut qu’ils ne forment qu’une grande famille et qu’ils soient égaux au regard de Dieu. Le peuple de Dieu, en d’autres termes, ne connaît pas de frontières. C’est ce que dit saint Paul dans un passage bien connu de l’épître aux Galates : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga 3, 28).

L’idéologie des droits de l’homme résulte de la substitution du droit naturel moderne au droit naturel des Anciens, qui était totalement différent. Ce dernier était extérieur aux individus et visait à établir objectivement un rapport d’équité fondé sur la claire perception de ce qui doit revenir à chacun. Le premier se construit sur l’idée que les individus détiennent des droits subjectifs, inhérents à leur nature au seul motif qu’ils sont des hommes possédant tous dès le départ la même dignité.

L’idéologie du progrès est une simple sécularisation de la conception biblique de l’histoire, qui la conçoit de manière linéaire, vectorielle, avec un début absolu (le Jardin d’Eden) et une fin absolue (la Parousie). C’est une histoire orientée dans une direction nécessaire, pourvue d’un sens et intéressant l’humanité tout entière. On en trouve déjà les rudiments chez saint Augustin.

Enfin, l’arraisonnement technicien est la conséquence naturelle de la désacralisation du monde, de son « désenchantement » (Entzauberung), disait Max Weber, qui a conduit à considérer le monde comme une simple objet dont l’homme serait le sujet. La désacralisation consiste à vider le monde de sa dimension de sacré : il n’y a plus de lieux sacrés, de sources sacrées, de forêts sacrées, etc. Il n’y a plus désormais que du « saint » : le Saint des Saints, le Saint-Père, l’histoire sainte, la Ville sainte… Le saint est une notion morale, le sacré ne l’est pas. C’est parce que le monde a été vidé de sa dimension de sacré que l’homme a pu s’en proclamer le propriétaire et le maître souverain. La technique moderne poursuit et achève le processus : la « faisance » (Machenschaft) permet la soumission générale du monde au principe de calcul et au principe de raison (Gestell). Comme le dit Heidegger, la technique n’est en fin de compte qu’une métaphysique réalisée.

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