Fahrenheit 2022 – Tout-à-l’écran et déshumanisation : l’intuition de Ray Bradbury

Fahrenheit 451

Ray Bradbury est mort il y a dix ans. Il reste à jamais l’auteur de Fahrenheit 451 qui semble annoncer notre monde en voie de déculturation, où la littérature s’affadit pour complaire aux « minorités » et disparaît au profit des écrans et de l’uniformité. Le contrôle des esprits conclut le processus.

De Ray Bradbury (1920-2012), tout le monde connaît au moins de nom Fahrenheit 451, paru en 1953. Le roman décrit un pays – les Etats-Unis au XXIVe siècle de notre ère – où posséder un livre est le crime absolu. Tout livre qui n’a pas encore été détruit doit être brûlé, son propriétaire et la maison avec. Le succès de ce titre fait de l’ombre aux autres livres d’un écrivain prolifique. A dire vrai, ils ne sont pas aussi prenants que Fahrenheit 451. Les nouvelles qui composent Le Pays d’octobre (1943) et Chroniques martiennes (1950) sont inégales. Effet des traductions ? Ou limites du talent d’un auteur de science-fiction ? Il récusait cette étiquette qui le suivit toute sa vie. Bien que Le Pays d’octobre ne soit en rien de la science-fiction, Gallimard l’a mis dans sa collection « Folio SF ». Même Chroniques martiennes, Bradbury ne le considérait pas comme appartenant à ce genre. « Cinq pour cent de science-fiction, le reste étant de la fantasy », expliquera-t-il (introduction au Pays d’octobre, ajoutée en 1996). Fantasy, ou mythologie : « C’est Toutankhamon extrait de sa tombe quand j’avais trois ans, les Eddas islandais quand j’avais six ans et les dieux gréco-romains qui me faisaient rêver quand j’avais dix ans : de la mythologie à l’état pur » (introduction à Chroniques martiennes, datée de 1997).

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Chroniques martiennes ne raconte pas l’invasion de la Terre par les extra-terrestres – ce fantasme à base de petits hommes verts roswelliens devenus un lieu commun –, mais l’invasion de Mars par l’homme, où on croise peu les Martiens dont on devine plutôt la présence mystérieuse. Cette invasion se déroule de 2030 à 2057 – bientôt, donc –, jusqu’à ce que nous appellerons « le grand remplacement » des Martiens par les Terriens. En moins d’une trentaine d’années, tenons-le-nous pour dit…

La distinction entre genres littéraires plus ou moins nobles n’avait aucune valeur aux yeux de Bradbury. Un livre est bon, ou pas – si son histoire captive, ou non. Bradbury ne reniait pas sa passion de jeunesse pour les comics. « Je suis un enfant de ce siècle. Qu’est-ce que cela signifie ? Simplement que j’ai grandi avec Buck Rogers et Flash Gordon. […] Si je n’avais pas baigné dans cette splendide médiocrité, cette lie superbe et merveilleuse, je ne serais certainement pas écrivain aujourd’hui. Je n’ai que du mépris pour ces snobs de la littérature, qui tournent le dos à leurs racines, à leur enfance, à ce qu’ils ont aimé de tout leur cœur. » Et de viser le pop art de Roy Lichtenstein et Andy Warhol : « Les gens de l’art moderne viennent, un peu tard, nous parler bandes dessinées et héros. Mais nous les envoyons paître. Nous leur répondons : nous connaissons tout ça depuis longtemps ! Ne venez pas nous parler de ce que nous avons déjà aimé, et bien aimé ! » (préface à des adaptations en BD, d’ailleurs décevantes, de quelques-unes des chroniques martiennes : Planète rouge, Albin Michel, 1984).

Fahrenheit 451 est-il de la science-fiction ? Un roman d’anticipation ? Une dystopie ? Certains ont voulu y voir un livre engagé : une dénonciation du maccarthysme (1950-1954). L’ambiance soupçonneuse de l’époque aurait pu être le facteur déclenchant la réflexion de Bradbury mais c’est autre chose qu’un gouvernement contrôlant les écrits et les films qui est décrit, c’est une société devenue totalitaire par l’abêtissement de son peuple. Bradbury a clairement expliqué, plus tard, que Fahrenheit 451 était un livre sur les gens « transformés en crétins par la télévision », « une histoire sur la façon dont la télévision détruit l’intérêt de lire de la littérature ». La préface de Jacques Chambon à la traduction française (Denoël, 1995) voit le point de départ du roman dans le maccarthysme et l’exécution des époux Rosenberg en 1953 (« pour avoir prétendument [sic] livré des secrets atomiques au vice-consul soviétique à New York ») : cette double inexactitude fait qu’il y a malhonnêteté à rééditer cette préface (édition « Folio » en 2000 et 2020).

L’Homo festivus en état de mort cérébrale

Imaginer une population décervelée par la télévision constituait déjà, au début des années 1950, une juste intuition. L’intuition devient remarquable lorsque Bradbury conçoit l’invasion des écrans dans la vie quotidienne : on se croirait dans les années 2020. Certes, il n’a pas imaginé que chacun de nous serait vissé à l’écran individuel de son téléphone portable. Mais, outre que dans Fahrenheit 451 tout le monde vit avec un « radio-dé » dans l’oreille (depuis, Apple a réalisé les AirPods), le bonheur ultime est d’avoir chez soi les quatre murs et le plafond du salon devenus écrans plats interactifs qui diffusent des images apaisantes ou des émissions télévisuelles divertissantes, avec des personnages qui deviennent « la famille » et un présentateur qui s’adresse à chaque téléspectateur par son prénom (par le biais d’un petit boîtier ad hoc qui ne fait pas autre chose que ce qu’on nomme de nos jours « hypertrucage » ou deepfake). Cela fait du présentateur « un ami, sans nul doute, un véritable ami ». Comme un, ou cent, ou mille amis Facebook. Les relations humaines existent a minima : amitiés, familles, couples ne sont plus qu’apparences. Chacun vit dans sa bulle d’images sonorisées, soignant un mal-être diffus par l’ingestion supplémentaire d’images ou de calmants – ou par le suicide.

La tâche des pompiers n’est plus d’éteindre les incendies mais de brûler les rares bibliothèques qui subsistent, conservées dans le plus grand secret par des récalcitrants qu’une dénonciation suffira à débusquer. Inversion notable de la vocation de pompier, mais pas plus improbable que celle qui fait des médecins des avorteurs. Les pompiers sont devenus, dit le capitaine Beatty qui est convaincu du bien-fondé de sa mission, « la protection de la paix de l’esprit ».

Le vieux Faber est l’un de ceux qui ouvriront les yeux de Montag sur le monde dans lequel ils vivent, et sur les livres : « N’oubliez pas que les pompiers sont rarement nécessaires. Les gens ont d’eux-mêmes cessé de lire. Vous autres pompiers faites votre petit numéro de cirque de temps en temps ; vous réduisez les maisons en fumée et le joli brasier attire les foules, mais ce n’est là qu’un petit spectacle de foire, à peine nécessaire pour maintenir l’ordre. Il n’y a presque plus personne pour jouer les rebelles. » En effet, car le gouvernement assure un contrôle total par d’autres moyens encore : les parents décervelés s’en remettent à l’école étatique et à la télévision pour l’éducation de leurs enfants. On sait que télés, smartphones, tablettes et consoles de jeux constituent en 2022 un véritable défi au développement des enfants en bas âge, et un sûr abrutissement des enfants plus âgés.

De l’illettrisme à l’esclavage

Comment en est-on arrivé à ce que les livres soient bannis de la Cité ? Il n’y a pas eu de décision gouvernementale datée et brutale. Il y a eu un glissement de la société vers la facilité que Bradbury fait durer cinq siècles, grosso modo. Quelque chose nous dit que cet insidieux nivellement pourrait être bien plus rapide.

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Rap, cannabis, mangas… Qu’avons-nous fait de nos enfants ?

cannabis

Les maux qui nous accablent ne viennent pas tous de l’extérieur, certains, hélas, nous rongent intérieurement et ces derniers sont peut-être plus terribles encore car plus insidieux et pernicieux. La déculturation de la jeunesse et son addiction aux drogues sont de ceux-là et font peser sur l’avenir de lourdes inquiétudes si ces tendances ne sont pas efficacement et énergiquement combattues.

Ainsi, le rap, cette musique d’origine afro-américaine devenue le « mode d’expression » des cités de l’immigration de l’Hexagone, est-il devenu la musique la plus écoutée, et de loin, par la jeunesse française, quelle que soit son origine ethnique ou sociale. Ainsi n’est-il pas rare désormais de voir des minets de Passy se dandiner au son du « gangsta rap » made in Trappes ou la Courneuve, quand bien même celui-ci appelle-t-il à « bolosser les babtous » (tabasser les bancs) ou à « niquer la France ». Les rappeurs dominent aujourd’hui notamment les écoutes sur Spotify, l’un des plus gros fournisseurs de musique en ligne, en trustant l’intégralité des places du « top 10 » 2021.

Ces « poètes de la rue » (pour Libé) sont notamment Jul, suivi par Ninho, SCH, Damso, Naps, Booba, PNL, Djadja & Dinaz, PLK et Nekfeu… Ils représentent collectivement des dizaines de millions d’écoutes. Un phénomène qui ne pourrait être qu’une affaire de « goûts » si, au-delà de la violence et du racisme anti-blancs de certains titres, ce « rap français » ne se révélait pas être d’une totale indigence (onomatopées, borborygmes, sous-argot banlieusard, éloge des drogues, du fric…) sombrant souvent dans la débilité pure et simple. Plus qu’inquiétant pour les neurones de ces millions de fans qui ingurgitent cette soupe émétique à doses pluri-quotidiennes !

Parallèlement, on apprenait que le « chèque culture », ces 300 euros généreusement distribués par le gouvernement à tous les Français de 18 ans pour leurs « achats culturels », avait provoqué une véritable ruée sur les « mangas », les bandes dessinées japonaises, à tel point que certains libraires l’ont rebaptisé le « pass mangas ». Les mangas représenteraient en effet près de 80 % des achats réalisés grâce au dispositif gouvernemental. S’il ne s’agit pas de dénigrer cet art populaire nippon, dont certaines créations sont d’une grande qualité (mais les acheteurs en question ont plutôt tendance à se tourner vers les médiocres « bockbusters » comme One Piece ou Demon Slayer), cette tendance lourde démontre de façon criante la déculturation croissante d’une jeunesse coupée de la littérature classique, voir plus globalement du livre, et de la culture nationale et européenne.

Pour parfaire le tableau, le baromètre santé 2020 de Santé publique France nous rappelle que le cannabis reste la drogue illicite la plus consommée en France et que son usage est largement banalisé notamment dans les couches les plus jeunes de la société.

Ainsi, à 17 ans, plus de 40 % des adolescents indiquent en avoir consommé dans l’année, et chez les 18-24 ans, ils sont près de 26 %. La France est par ailleurs le pays qui compte le plus de consommateurs de cannabis parmi les pays de l’Union européenne.

Cet accablant état des lieux ne peut pas être uniquement imputé à « l’époque », au matraquage publicitaire et médiatique ou à une quelconque « fatalité », il est aussi d’évidence le fruit d’une démission collective, notamment éducative et parentale. Il est plus que temps de réagir et la période de Noël peut justement être l’occasion, notamment au travers de cadeaux utiles et intelligents, de tenter d’orienter positivement les plus jeunes et de les éveiller à autre chose qu’à la sous-culture mondialisée dans laquelle ils se complaisent.

Xavier Eman

Article paru dans Présent daté du 3 décembre 2021