L’analyse de Christopher Lasch sur la fracture entre les « élites progressistes » et le peuple

Christopher Lasch

Avec Christopher Lasch – Face au progrès, Laurent Ottavi, qui exerce habituellement ses talents de journaliste au magazine Marianne et dans le média indépendant Élucid, nous propose un livre passionnant sur l’œuvre de l’historien et sociologue américain Christopher Lasch (1932-1994). En France, ce critique trop souvent méconnu de la modernité occidentale a influencé des penseurs de sensibilités aussi diverses que Philippe Muray, Jean-Claude Michéa, Thibault Isabel, Renaud Garcia ou Olivier Rey.
Par Johan Hardoy.

L’origine de l’idéologie du progrès

Dans le monde anglo-saxon, l’origine de ce que l’auteur définit comme une « promesse d’abondance et de jouissance destinée à s’accomplir ici-bas » est moins à rechercher chez les philosophes des Lumières français que chez leurs homologues écossais et les pères du libéralisme moderne Bernard de Mandeville (1670-1733), David Hume (1711-1776) et Adam Smith (1723-1790).

L’idéologie du progrès, qui déborde largement le seul domaine économique, prend modèle sur la science moderne où les connaissances acquises sont régulièrement remises en question. Selon un sens de l’Histoire tourné vers l’avenir, demain sera mieux qu’aujourd’hui, qui est déjà mieux qu’hier.
Cette promesse de bonheur, où chaque individu est censé être guidé par son intérêt personnel « bien compris », sera assouvie par les principes du libre marché. En effet, « les vices privés font les vertus publiques » (Bernard de Mandeville) et la « main invisible » transforme les désirs privés en bien public (Adam Smith).
Loin d’être immoraux, ces penseurs jugent indispensable la transmission des vertus par l’éducation. Dans la « Théorie des sentiments moraux », Adam Smith affirme également que l’homme se caractérise par la « sympathie », définie par un « principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres ».

Les paradoxes de l’individualisme libéral

Pour les penseurs libéraux, les citoyens représentent des atomes liés de façon minimale par un contrat social basé sur le droit. Néanmoins, pendant longtemps, les mœurs se sont largement appuyées sur des traditions religieuses, familiales et morales antérieures à l’avènement de leur théorie philosophique et économique.

De nos jours, le capitalisme, initialement orienté vers la production industrielle, a changé de nature en devenant globalisé, bureaucratique, financier, industriel et numérique. En outre, la consommation est sans cesse encouragée par le crédit et l’obsolescence programmée, malgré le fait généralement admis que l’écologie de la planète ne supportera pas indéfiniment une croissance illimitée.

Cette « évolution » du mode vie capitaliste exhorte les individus à s’émanciper des cadres d’appartenance et des vieilles valeurs fondés sur la religion, la famille « patriarcale », les institutions, etc.
Ce processus est tel que le progressiste d’hier devient souvent le réactionnaire du jour. Le féminisme américain est emblématique de cette surenchère permanente vers le « progrès ».
L’émancipation générale, favorisée par le « marché » et les « médias de grand chemin » (selon l’expression de Slobodan Despot, reprise par l’OJIM et Jean-Yves Le Gallou dans I-Média), entraîne également un reflux de la vie privée, une valeur pourtant primordiale pour les premiers libéraux.

Ce paradoxe s’explique en grande partie par la remise en question véhémente de la légitimité sociale des différentes figures du père, auxquelles s’est substitué un véritable « État thérapeutique » animé par une armée d’experts et de spécialistes en tous genres. Sous des traits doux et amicaux, une bureaucratie publique empiète toujours plus sur les domaines relevant auparavant des individus, des familles et du voisinage, entraînant une infantilisation des comportements.

De même, à l’opposé des valeurs prônées jadis par les réformateurs progressistes du système scolaire américain, l’ignorance des élèves de « l’école thérapeutique » favorise la passivité de ceux qui sont invités à devenir des consommateurs plutôt que des citoyens. L’auteur constate que « Notre système d’éducation repose de plus en plus sur ce principe implicite qui veut que les démocraties puissent fonctionner même lorsque les citoyens ne sont pas éduqués. »

Le capitalisme de masse et ses institutions thérapeutiques aboutissent ainsi à la généralisation de la figure de « Narcisse », « le dernier avatar de l’individualisme bourgeois ».

Du fait de son absence d’ancrage dans le passé, ce type de personnalité évolue dans un monde qui lui semble toujours plus instable et hostile. Il est donc amené à se réfugier dans un présent qui lui apparaît comme un moindre mal, tout en demeurant incapable de nouer des liens solides avec autrui. Faute de mieux, son occupation principale consiste à travailler à la « gestion de son image » pour devenir « populaire » auprès de ses pairs, sans rechercher un quelconque dépassement vers l’excellence.

La démocratie libérale convient très bien à « Narcisse », mais un chaos économique, politique ou sanitaire pourrait le conduire aussi bien à adhérer à un régime totalitaire du type de celui décrit par George Orwell dans « 1984 », dans lequel la population serait soumise à de multiples contrôles tout en étant privée des libertés individuelles et d’expression.

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