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Jeunesse aux cœurs ardents : c’est ce que tu risques qui te montre ce que tu vaux

Encore un film de Cheyenne Carron, me direz-vous ! Ce n’est tout de même pas de ma faute si cette dame, véritable stakhanoviste du film d’auteur, réalise plus vite que son ombre et enchaîne les longs métrages sans jamais prendre le temps de souffler !

D’autant que chez elle la quantité (rapidité de la réalisation, longue durée des films) ne sacrifie jamais la qualité, et que j’ai au contraire tendance à penser, surtout depuis ses deux ou trois derniers films, que sa cinématographie se bonifie et qu’elle tend à atteindre un certain état de maturité – encore que le terme ne soit pas des plus appropriés pour une cinéaste qui a fait de la fougue et des idéaux de la jeunesse non seulement un des thèmes principaux de son œuvre mais aussi le moteur de son travail.

David, un jeune Parisien issu de la petite bourgeoisie, termine ses études sans enthousiasme et sans savoir ce qu’il souhaite faire par la suite. Un peu par désœuvrement et mu par un vague sentiment de révolte sociale, il participe avec quelques amis à des braquages avant de distribuer leur butin à des nécessiteux. Impressionné un jour par l’aplomb d’Henri, un vieil homme qu’ils détroussent et qui refuse de baisser les yeux devant leur arme, il est amené à retrouver cet homme et à se lier d’amitié avec lui. Henri est un ancien de la Légion étrangère, vétéran de l’Indochine et de l’Algérie. A son contact, David trouve peu à peu sa voie et décide de s’orienter vers une carrière militaire, persuadé que « c’est ce que tu risques qui te montre ce que tu vaux ». Il part alors proposer ses services à la Légion étrangère et, au recruteur qui lui demande quelles sont ses motivations, il répond simplement : « Je veux donner un sens à ma vie » – et c’est sur cette phrase que se termine le film.

On trouve, dans Jeunesse aux cœurs ardents encore plus que dans les précédents films de Cheyenne Carron, un heureux mélange de romantisme et de naturalisme, deux formes a priori antagonistes et difficiles à faire cohabiter et qui pointaient déjà dans La Morsure des dieux. Les chants nostalgiques de légionnaires, la flamme au soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, la statue de Napoléon surplombant les personnages venus se recueillir dans la cour des Invalides, les entrainements physiques de la bande d’amis filmés au ralenti, l’immense poster du chevalier de Dürer affiché dans la chambre de David, le clairon dont il joue seul dans la rue nocturne, le décès d’Henri trépassant au son des tambours tandis que le spectre d’un soldat mort au champ d’honneur lui tend la main : autant d’éléments émouvants qui participent à ce qu’on pourrait appeler un certain romantisme de droite. Et pourtant, par ses choix formels, la cinéaste s’oriente plutôt vers une approche réaliste, et même naturaliste, grâce à une esthétique plutôt brute et sans filtre touchant au plus près du réel et surtout grâce à une direction d’acteurs qui, en prenant le temps et en laissant aux comédiens une certaine marge de manœuvre (du moins je le suppose), parvient à créer un vrai effet d’immersion. Les scènes de conversation sont ainsi sans doute parmi les plus réussies du film : nous ne sommes plus dans le cinéma mais dans l’authentique propos de table, la dispute ordinaire dans ce qu’elle a de plus trivial et de plus quotidien. Qu’il s’agisse des conversations de David et ses amis débattant dans un bar de la galanterie – « c’est du féminisme préhistorique ! » s’exclame un personnage –, d’un jeune homme lisant à haute voix un passage de Pasolini en étant sans cesse interrompu par une sonnerie de téléphone mobile ou d’une prise de bec un peu vive sur une terrasse avec des Algériens au sujet des vices et des vertus de la colonisation (ces dernières étant paradoxalement défendues par le même acteur qui jouait un chef djihadiste dans La Chute des hommes !), l’immersion joue à plein. Ces scènes prennent une tournure si naturelle, si spontanée, que le spectateur se surprendrait presque à élever la voix pour pouvoir placer son grain de sel dans la controverse. Je ne me souviens pas d’avoir vu au cinéma une telle maîtrise des scènes de conversation depuis Ken Loach et Robert Guédiguian, deux autres grands cinéastes naturalistes.

Le film insiste à plusieurs reprises sur la crise de prestige de l’armée française, nous montrant des tombes militaires vandalisées ou évoquant les difficultés financières de l’institution. Entre un soldat que David rencontre à l’hôpital et qui a perdu sa jambe au combat et une scène au cours de laquelle Henri se faisant traiter d’assassin dans le métro par une jeune Maghrébine ayant reconnu sa médaille, le moral de la grande muette n’est pas au beau fixe. Cheyenne Carron ne cache pas l’affection qu’elle lui porte, même si elle fait toujours la part des choses (sauf peut-être lorsqu’elle essaie à travers un personnage de justifier, un peu sommairement, l’intervention française au Mali…) et ne tombe jamais dans le fétichisme. Cette prise en compte de la complexité est patente dans plusieurs conversations mettant en scène les amis de David ou ses parents, au cours desquelles ces derniers rappellent que le patriotisme et l’armée sont souvent deux choses bien distinctes et que les guerres sont souvent faites dans l’intérêt des affairistes plus que des peuples. Henri le sait et le déplore mais son rapport à l’armée n’est pas de l’ordre du politique, il est de l’ordre de l’humain : il ne parle pas en terme d’intérêts mais de camaraderie, de solidarité, d’esprit de corps, de sens du sacrifice.

Jeunesse aux cœurs ardents est aussi un film sur la transmission, ou plutôt sur la rupture de la transmission. David apprend que son arrière-grand-père est mort à Verdun et que personne ne le lui a jamais dit car, comme le lui explique sa mère professeur de philosophie, « on ne pensait pas que ça pouvait t’intéresser ». Son père, pur produit de 68 qui s’occupe de marketing pour commercialiser des gels douche au parfum d’air iodé, décide un jour de mettre du rouge à lèvres pour manifester son soutien aux femmes victimes de violences, initiative qui laisse sa femme sceptique. « Je préférerais un chevalier » souffle-t-elle, à la grande déconvenue de son mari. Cela, David le sait, lui dont le t-shirt arbore une formule sans équivoque : The men love war, the women love warriors. Son père accepte le choix de son fils mais de mauvaise grâce et le jeune homme a des paroles très dures envers cet homme avec lequel il se sent « sans filiation morale ». Cette filiation, c’est Henri, un homme qui aurait l’âge d’être son grand-père, qui la rend possible en lui racontant ses souvenirs, en lui communicant son expérience, en lui présentant ses camarades de combat et en lui léguant son clairon. Comme l’explique un ami de David qui s’est tatoué cette devise sur le bras – et cela sera la conclusion de ma chronique : « Malheur à la jeunesse dont les héros sont oubliés, elle est condamnée à mourir de froid. »

David L’Épée

Texte repris du Blog éléments

Critique ciné : L’Apôtre, de Cheyenne Carron

La fin angélique, trop rare dans la réalité, affiche une réconciliation familiale heureuse dans un œcuménisme qui n’existe guère et porte à faire croire que seule la religion est un frein à un “vivre-ensemble” entre indigènes et exogènes, mais que finalement l’amour triomphe de tout.

25/02/2015 – PARIS (NOVOpress) – Le 1er octobre 2014 sortait sur les écrans le film L’Apôtre, de la réalisatrice Cheyenne Carron. L’Apôtre, c’est la tranche de vie d’une famille musulmane pratiquante installée en France, ancrée pleinement dans la tradition religieuse. Le fils aîné, promis à la relève cultuelle de son oncle imam, est touché par la foi catholique au point de finir après doutes et tourments par apostasier.

La réalisatrice, les acteurs et la caméra restituent à merveille l’univers oppressant, agressif, désespéré, morne du scénario. C’est avec talent que l’acteur principal Faycal Safi interprète Hakim, un jeune Français d’origine algérienne, ayant un emploi, pratiquant l’alpinisme, ayant une vie sans histoire. Il n’y a presque rien à redire, non plus, sur l’ensemble des protagonistes gravitant autour du héros le long du film. On peut toutefois regretter la féminité du prêtre laissant fortement penser à de l’homosexualité et plongeant cet acte de foi dans la marmite bouillante des nouveaux préjugés. Il est visiblement confondu dans ce jeu sensibilité, humanité, compassion chrétienne et féminisation de l’homme, notions pouvant sans mal être parfaitement distinctes.

L'Apôtre, de Cheyenne Carron

L’Apôtre, de Cheyenne Carron

Hakim allant faire des courses pour sa mère à vélo est choqué en étant confronté au corps d’une femme assassinée par un voyou à qui elle avait refusé de l’argent. Il voit au milieu des ambulanciers et de la police sortir le frère de celle-ci, prêtre de son état. Il est, un peu plus tard, victime d’un accident et un Français de souche intercède en sa faveur auprès du policier devant l’automobiliste indélicat. Nait et progresse alors une amitié entre les deux hommes faite de rencontres hasardeuses comme de petits services rendus si bien qu’Hakim va se trouver invité au baptême du fils de son nouveau copain.

Ce sont deux terres étrangères qui se rejoignent avec le même cataclysme que la tectonique des plaques. Car troublé par la lecture des évangiles comme par les retrouvailles avec le prêtre frère de la défunte qui officie en ce lieu, Hakim est interrogé en son cœur et sa raison à la fois par la beauté du message d’amour christique, à la fois par l’attitude du curé qui a choisi de résider près de la famille du meurtrier de sa sœur afin de l’aider à vivre l’épreuve. Il est inexorablement piqué de curiosité, mais aussi attiré par le christianisme, et chaque lecture, chaque parole de cette religion l’éloigne dans le même temps de sa foi musulmane qui était jusqu’alors sans failles. Dire que cela ne va pas sans heurts est un euphémisme puisqu’il essuie la tristesse de sa famille, la colère de son très impulsif frère cadet, la déception de son oncle imam qui projetait sur lui l’orgueil d’une transmission de pouvoir. Le contact d’autres apostats devenus comme lui catholiques l’aide à supporter honte, rejet, violence de sa famille et de ses anciens amis de mosquée.

La fin angélique, trop rare dans la réalité, affiche une réconciliation familiale heureuse dans un œcuménisme qui n’existe guère et porte à faire croire que seule la religion est un frein à un “vivre-ensemble” entre indigènes et exogènes, mais que finalement l’amour triomphe de tout. Des assassins, meurtriers, délinquants venus d’ailleurs n’oublient pas de nous rappeler que s’ils sont volontiers musulmans, ils peuvent être également catholiques, animistes, athées, et que cela ne change pas grand chose à leur comportement dans le pays d’accueil.

Cela reste un bon film, élément rare dans un cinéma français qui ne donne plus envie de se rendre dans les salles, tant il es perdu entre propagande, dynastie d’acteurs médiocres, scénarios alambiqués de psychanalyse et de métaphysique pour imbéciles malheureux, hurlements de petites sottes surjouant comme un cabot de théâtre, de comédies vulgaires et pas drôles.

Par malchance, L’Apôtre souffre de l’effet post Charlie où l’on défile pour la liberté d’expression pourtant si malmenée, tout en se dépêchant de l’enlever encore un peu plus tout de suite après. Pour des raisons de sécurité, le film est déprogrammé des salles de Neuilly et de Nantes. Une soirée débat organisée le 23 janvier par la Fédération des Associations Familiales Catholiques de Loire-Atlantique a de même été annulée sur les conseils de la DGSI.

Louis Chaumont
Pour Novopress

Publié le
[Lu sur le Net] Cheyenne-Marie Carron : "Mon prochain film traitera du racisme anti-blanc"

[Lu sur le Net] Cheyenne-Marie Carron : “Mon prochain film traitera du racisme anti-blanc”

16/10/2014 – PARIS (via Causeur)
Jacques de Guillebon : Le personnage principal de votre film L’Apôtre est un musulman qui se convertit au christianisme. Eût-ce pu être quelqu’un de n’importe quelle autre religion que l’islam, voire un athée ?

Cheyenne Carron (photo) : Non ! Mon film a été fait en hommage à la sœur du prêtre du village d’où je viens. Cette femme a été étranglée par un musulman, et le prêtre, son frère, a souhaité vivre auprès de la famille du tueur pour, disait-il, « les aider à vivre ». Alors, il était naturel que le héros de l’histoire soit un musulman qui, touché par la beauté de ce geste de charité, décide de devenir catholique.

Votre film a été accueilli par une presse élogieuse, mais il est diffusé dans une seule salle à Paris. Est-ce à cause de son sujet – un musulman qui se convertit au catholicisme – ou de votre place marginale dans le cinéma français ?

Je n’ai pas trouvé de distributeur pour ce film car le sujet faisait peur. Alors, avec mon film sous le bras, je suis allée frapper à la porte d’un cinéma parisien qui soutient mon travail depuis toujours, Le Lincoln, qui l’a accepté.

(…)

Mon prochain film traitera, lui aussi, d’un sujet qui n’est pas autobiographique : le racisme anti-blanc, car ce sujet n’a jamais été traité au cinéma. Il y a beaucoup de très beaux films faits sur le racisme contre les noirs, mais aucun sur celui pratiqué contre les blancs. Alors je vais corriger cela.

Dans votre film précédent, La Fille publique (2013), comme dans l’Apôtre, les éléments autobiographiques sont évidents. Serez-vous encore, d’une façon ou d’une autre, le sujet de votre prochain film ?

La Fille publique était, effectivement, le récit de ma vie à l’assistance publique mais L’Apôtre est, comme je l’ai dit, un hommage à un prêtre que j’ai connu, et non pas le récit de ma propre conversion. Mon prochain film traitera, lui aussi, d’un sujet qui n’est pas autobiographique : le racisme anti-blanc, car ce sujet n’a jamais été traité au cinéma. Il y a beaucoup de très beaux films faits sur le racisme contre les noirs, mais aucun sur celui pratiqué contre les blancs. Alors je vais corriger cela.

Je viens d’une famille qui a adopté des enfants. J’ai la peau marron clair et un petit frère indien, Maya, noir de peau. J’ai également un frère et une sœur blonds aux yeux bleus. Le racisme est très loin de moi, alors je n’ai aucun complexe ni culpabilité à m’attaquer à ce sujet qui pour beaucoup de gens est tabou.

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