Censure du net : la grande hypocrisie

censure réseaux sociaux

Nous reproduisons une tribune d’Anne-Sophie Chazaud parue dans L’Antipresse du 17 janvier 2021.

Les citoyens premières victimes

Les réactions saines de condamnation face à la censure totalement décomplexée qui s’abat sur les usagers dissidents des grandes plateformes du numérique, ne doivent pas masquer l’immense hypocrisie de la scène à laquelle nous assistons et dont nous sommes, en tant que citoyens libres, d’ores et déjà les victimes.

Entendre Bruno Le Maire ou Cédric O prendre des airs de vierges effarouchées pour fustiger le pouvoir trop grand des géants du Net pourrait donner envie de rire si ce n’était si grave.

Loi Avia bis

Rappelons donc une nouvelle fois ce fait essentiel : ce qui est en train de se passer n’est rien d’autre que l’application de ce que tous les parlementaires, nombreux, qui ont voté la loi Avia, rêvaient de mettre en place.

Le projet était et demeure bel et bien de transmettre les clés de la censure, par pure hypocrisie et pour ne pas trop se salir les mains, à ces géants d’internet avec lesquels les gouvernements néolibéraux, mondialistes, antipopulistes et procommunautaristes partagent toutes les caractéristiques idéologiques.

C’est cette porosité idéologique qui permet l’entente entre ces gouvernances de riches geeks hipsters californiens et ces gouvernements profondément liberticides qui n’ont qu’une obsession : museler l’expression libre et souveraine des peuples.

Depuis quelques jours, de nombreux médias mainstream fustigent pareillement, en ahanant tous le même discours convenu, le «pouvoir des géants du net», sans jamais avoir le courage de remettre en cause la dimension véritablement politique et permise par le pouvoir politique, de cette censure.

Les médias prisonniers des GAFA

Normal : tout d’abord, la plupart de ces médias touchent de grasses subventions et n’ont guère intérêt à se montrer trop critiques à l’égard dudit pouvoir politique. D’autre part, la plupart d’entre eux touchent de l’argent directement de la part des Gafa dans leur pseudo chasse aux pseudo fake news : les checknews, decodex et compagnie sont en cheville financièrement avec ces Gafa et ces systèmes malsains ont été encouragés et promus par des programmes de l’Union européenne lors des élections européennes de 2019 (autant s’immiscer directement dans les processus électoraux, c’est plus clair) à grands renforts d’argent versé pour cela par ces grandes entreprises et autres intervenants transatlantiques y compris par la fondation Soros dont la rôle nocif, propagandiste, de déconstruction des souverainetés populaires n’est plus à démontrer.

Il règne donc dans le traitement public de cette affaire de maccarthysme néoprogressiste une immense hypocrisie : il s’agit d’une censure politique, souhaitée et rendue possible par le pouvoir politique. Les Gafa n’ont que le pouvoir qu’on leur accorde. Et la veulerie du monde médiatique pour dénoncer la véritable nature de cette censure est immense.

Un exemple concret

J’ai, par exemple, été longuement interviewée, à sa demande, par un grand magazine national que je ne nommerais pas, il y a quelques jours, sur ce sujet. Ne voyant rien venir au bout d’un certain temps, je suis allée aux nouvelles afin de savoir où était publié cet interview. Il me fut répondu, dans une gêne manifeste, que l’entretien s’était avéré «trop politique», et qu’on aurait plutôt dû aborder les choses de manière «technique» (c’était le moment de ne pas rire…).

Heidegger et Bernard Stiegler ont dû se retourner dans leurs tombes : comme si la question était technique. Comme si les techniques mises en place pour exercer la censure n’étaient pas d’abord et avant tout décidées par des humains poursuivant des buts politiques et idéologiques ! Et surtout, surtout, ne pas dénoncer la grande hypocrisie politique française sur le sujet non plus que la complicité active des principaux médias mainstream dans toute cette affaire.

Dernier point : plus les heures passent et plus je constate d’une part la fermeture de comptes à tire-larigot, mais aussi la fuite volontaire d’usagers dégoûtés par ces pratiques.

Une censure de trop ?

Il se pourrait bien que cette censure massive soit l’erreur de trop, celle qui va en réalité marquer la fin du règne de ces Gafa. De plateformes libres, ils sont devenus de simples éditeurs propagandistes comme les autres, et cela n’intéressera plus les citoyens qui iront désormais chercher leur liberté progressivement ailleurs.

Enfin, je le redis, l’enjeu pour nous en France est le contrôle de la libre expression dans le cadre de l’élection présidentielle de 2022. Cette censure en cours représente peut-être une chance : celle pour les citoyens français de se préparer à transférer leurs agoras de débat public ailleurs, là où ils se seraient sinon fait piéger.

Il se pourrait bien, pour finir, que la vraie dissidence trouve désormais à s’exprimer en revenant à la bonne vieille imprimerie et aux réunions de citoyens dans la vraie vie (pour peu qu’on parvienne à reconquérir cette liberté qui a elle aussi été confisquée sous prétexte sanitaire), laquelle échappe à toutes les manipulations technologiques.

En attendant, se servir de la force adverse pour avancer, ce sera la moindre de nos ironies.

Texte repris du site Antipresse

Liberté d’inexpression : entretien avec Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud a publié à l’automne un ouvrage remarquable sur la liberté d’expression ou plutôt son substitut contraire, Liberté d’inexpression : Des formes contemporaines de la censure (éditions de l’Artilleur). Le site de l’OJIM publie un court entretien qui ne rend compte qu’imparfaitement de son ouvrage, un excellent cadeau de fin d’année pour illustrer la liberté d’opinion.

Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ? Quelle a été sa genèse ?

Ce projet de travail est issu d’un constat qui s’est imposé à moi de manière à la fois insidieuse et violente. Insidieuse car je percevais, comme beaucoup de nos concitoyens, depuis des années, le sentiment d’un étau se resserrant autour de notre liberté de parole, laquelle demeure toujours une porte d’entrée (et de sortie) ouvrant sur notre liberté d’opinion. A mesure que le gauchisme culturel devenait hégémonique (ce qui est sa position objective et constamment renforcée depuis plus de 40 ans) et confortait sa rente de situation dominante — dans toutes les instances du pouvoir notamment culturel, médiatique, éducatif mais aussi, en dépit des « alternances » politiques de façade, au sein même du pouvoir politique -, il devenait de plus en plus difficile de tenir un discours critique sur de nombreux sujets, toujours plus nombreux d’ailleurs : qu’il s’agisse des questions liées au genre, aux rapports hommes/femmes, aux problèmes causés par la crise migratoire, aux dangers du communautarisme, aux questions d’identité culturelle, à la critique de l’islam (par-delà même la dénonciation de l’islamisme) ou encore à de nombreux autres sujets couvrant toute la gamme des questions sociétales. Il n’est pas jusqu’à la langue elle-même qui ne fasse désormais l’objet d’une sorte de redoutable police de la pensée à travers les tripatouillages ineptes de l’écriture dite inclusive ou les constantes reformulations et euphémisations qu’elle subit.

Mais ce constat s’est également imposé de manière violente à travers notamment le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo dont les membres furent tués pour avoir caricaturé l’islam malgré les menaces, ou encore les très nombreux lynchages subis par tous ceux, célèbres ou anonymes, qui ont osé porter courageusement une parole non collaborationniste sur cette question. Les affaires Mila ou Samuel Paty sont une illustration de ce phénomène qui peut s’abattre désormais sur chacun. L’autocensure devenant le point d’intersection précis des censures insidieuses et des censures violentes.
J’ai donc souhaité comprendre comment fonctionnait cette nouvelle inquisition, quels en étaient les mécanismes, les formes diverses, les ressorts et en mesurer également l’étendue.

Vous dites que les « censures font système » pouvez-vous préciser ?

À mesure que je travaillais, cherchais, analysais, il m’est en effet apparu que la censure contemporaine fonctionnait, en France, grâce à une articulation très particulière entre différentes formes de pressions. Il y a la censure sociétale, évoquée plus haut, issue du monopole idéologique du gauchisme culturel. Cette forme de censure est la plus évidente à mettre en lumière, la plus « facile » à cerner, d’autant qu’elle s’exprime au grand jour, de manière volontiers hystérique et vindicative (et souvent grotesque), militante, bruyante. Mais cette censure ne serait rien si elle ne pouvait compter sur la pression juridico-judiciaire d’une part, et politique d’autre part, ces trois mécanismes fonctionnant ensemble comme larrons en foire du fait d’une grande porosité idéologique.

Au plan juridique, le régime de la liberté d’expression est protégé en France par la fameuse loi de 1881 dite loi sur la liberté de la presse. Mais celle-ci n’a cessé de subir de très nombreuses modifications, amendée par plus de 400 textes, visant à en limiter la portée, si bien qu’elle finit par porter assez mal son nom. Par ailleurs, nous souffrons d’une pathologie nationale spécifique caractérisée par l’inflation législative mais aussi par le fléau des lois dites mémorielles, qui viennent se mêler de censurer la possibilité même du débat historique (par exemple). L’empilement de lois liberticides (partant toujours de bons sentiments dont l’enfer est pavé) a fini par procurer aux activistes militants toutes les armes nécessaires afin d’instrumentaliser la justice dans un but inquisitorial et l’on a tôt fait désormais de se retrouver sur les bancs de la 17è chambre correctionnelle… C’est ce qu’on a par exemple appelé le jihad des tribunaux, avec pour exemple le procès abject tentant (finalement en vain) d’éreinter Georges Bensoussan. Cette privatisation de la censure, confiée aux mains des associations, militants etc, n’aurait toutefois pas été possible sans que le pouvoir politique (législatif en l’occurrence) ne leur en ait fourni tous les outils juridiques.

Pour finir, la censure politique elle-même, dans son acception classique, opère un grand retour assez caractéristique du post-socialisme macronien, très fertile en dispositifs liberticides de toutes sortes, et toujours, bien sûr au nom du Bien. Les lois anti fake news, les dispositifs prévus par la loi Avia (qui, ne l’oublions pas, prévoyait dans son exposé des motifs –et donc, dans son « esprit », pour reprendre l’expression de Montesquieu- de censurer l’ « islamophobie », c’est-à-dire le droit français imprescriptible de critiquer les religions), certes retoquée par le Conseil Constitutionnel mais qu’on ressort des cartons en instrumentalisant de manière assez honteuse l’assassinat de Samuel Paty, l’obsession idéologique pour des dispositifs prétendant lutter contre la « haine » (et permettant en réalité une censure de type politique et idéologique contre toute pensée dissidente), la répression brutale des oppositions sociales, la loi sur le secret des affaires (qui vient impacter lourdement le journalisme d’instigation et la liberté des sources et lanceurs d’alerte), le fameux article 24 de la loi de sécurité globale, le renforcement des mécanismes de censure sur les réseaux sociaux qui interviennent désormais directement dans le jeu politique (campagne électorale américaine, inquisition menée contre la liberté d’expression sur la gestion de la crise sanitaire etc.) par porosité idéologique entre la gouvernance des GAFA et le pouvoir politique néo-libéral/mondialiste… : tout cela permet d’affirmer que le paysage de la liberté d’expression est particulièrement sinistré.
Il importe de bien comprendre que ces trois types de censures forment un système, une mécanique bien huilée dont il est extrêmement difficile de s’extraire : censure sociétale/militante, censure juridico-judiciaire, censure politique.

Les choses bougent depuis trois ans dans le monde médiatique, dans le bon ou le mauvais sens ?

Les médias sont au cœur (à leur corps défendant, le plus souvent) d’un remaniement complet des pratiques d’expression et d’accès à l’information, à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Les espaces de débat public libre se sont diversifiés, démocratisés, et le « monde médiatique » (entendons par là les médias traditionnels mainstream) a perdu sa situation monopolistique en termes de prescription et de fabrique de l’opinion. Votre propre site en est l’illustration, permettant de jeter un éclairage critique sur les pratiques médiatiques.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, souvent, ces mêmes médias sont les premiers à conspuer lesdits réseaux sociaux accusés de tous les maux, sous couvert de lutte contre les fausses informations, de lutte contre la haine etc. (relayant ainsi bon pied bon œil la vulgate du pouvoir sur ce sujet) : il s’agit surtout de protéger son territoire. Pourtant, ces réseaux, qui donnent certes parfois l’occasion à certains de déverser leur « haine » (ce qui est puni d’ores et déjà par la loi, à supposer qu’on veuille bien se donner la peine de l’appliquer) sont un lieu désormais incontournable d’exercice de la démocratie, une agora indispensable et qui permet souvent de faire surgir des vérités qui, sinon, sommeilleraient au fond des bois. Le numérique permet quant à lui à des supports d’information alternatifs (pure players par exemple) de voir le jour, dans une réelle indépendance par rapport à la concentration caractérisant les médias traditionnels (et leur proximité entre milieux d’affaires qui les possèdent et pouvoir politique).

Sous l’effet de cette dynamique bienvenue, la pensée unique, le politiquement correct sont contraints de reculer même s’ils demeurent encore très présents (songeons par exemple à la calamiteuse absence de réel pluralisme au sein de l’audiovisuel public, pétri de bons sentiments et donneur de leçons).
En dépit des pressions (généreusement relayées par le CSA), le succès d’une émission comme celle d’Eric Zemmour sur CNews, ou encore du lancement de la revue Front Populaire (dans un autre style), démontrent qu’il y a désormais de la place pour une information réellement diversifiée au plan idéologique. Pour autant, cette « libération » d’une parole non consensuelle, contraignant le discours médiatique à un réel débat dialectique auquel il n’était plus habitué, ne signifie pas que la partie démocratique est gagnée. Les procès en disqualification pour complotisme supposé, pour « fake news » et autres obsessions du « système » traditionnel sont à l’offensive, renforcés par l’hystérie sanitaire et la tentative de verrouillage du débat sur cette question.
Le maintien ou la reconquête de la liberté d’expression contre les pressions de la censure seront donc à mener sans la moindre faiblesse et avec une vigilance accrue dans les temps chaotiques que nous traversons.

Liberté d’inexpression : nouvelles formes de la censure contemporaine, 2020, L’Artilleur, 204 p., 18 €
Anne-Sophie Chazaud est philosophe et essayiste.

Publication reprise du site OJIM