Angèle, visage de notre honte

Angèle Houin

Son visage est celui de la honte française. BFM TV est allé interroger Angèle Houin, 89 ans, dont l’agression, filmée par une vidéosurveillance, a horrifié le pays.

Il n’est pas la peine d’habiter Cannes pour la connaître : sous les tuméfactions, elle ressemble à des milliers d’autres Angèle – son prénom, très en vogue dans les années 30, fleure bon le roman de Pagnol – que l’on voit, cahin-caha, tirer un Caddie™ et faire leurs menues courses dans le quartier. Elles ne sont pas de la génération hypermarchés et, du reste, seraient bien en peine d’y aller. Elle sont encore coquettes malgré le grand âge avec leur collier de perles et leur brushing apprêté, le circuit de cette promenade à petits pas est d’ailleurs toujours le même : coiffeur, boulanger, banque – pour « retirer des sous » -, église, parfois, cimetière, souvent, car les Angèle comptent désormais plus de parentèle là-haut qu’ici-bas. Les Angèle – ou les Josette, Nicole, Suzanne – sont sacrées, on les protège, on les aide à monter et descendre leur Caddie™ même quand il n’y a que deux marches, on leur tient grand la porte, on les rattrape pour leur rendre la canne oubliée près de la caisse et on houspille les enfants quand ils chahutent à côté d’elles : ne voient-ils pas qu’elles sont des vases de Chine ! Parce qu’Angèle pourrait être notre mère, notre grand-mère. Que nous en sommes parfois loin et que nous aimerions que celle-ci soit traitée par le passant qui la croise avec le même soin attentif. Sauf que ce « nous » inclusif ne l’est pas. Ne l’est plus. Il disparaît avec le reflux de nos mœurs communes, de nos codes, héritiers de la chrétienté et de la chevalerie, de notre conception du bien et du mal, de l’honneur et du déshonneur. Exit la défense de la veuve et de l’orphelin, du plus fort qui protège le plus faible.

Pauvre et fragile Angèle. Sur son lit d’hôpital, elle a « mal partout ». Apparemment, sa lourde chute n’a pas eu de graves conséquences, mais à cet âge, qui peut affirmer que psychologiquement et physiquement, elle se remettra ? Elle affirme ne pas comprendre pourquoi « ils » l’ont agressée. Ils lui ont volé 10 euros : « J’ai rien fait à ces jeunes. » Elle affirme ne pas être « trop en colère ». « Est-ce que c’est leur faute, ou celle de leurs parents ? » Du temps d’Angèle, les parents prenaient leurs responsabilités. Mais quelle sorte de parents responsables proposent en douce de l’argent pour que la plainte soit retirée ?

Comme le maire, agressé à Châteauneuf-sur-Cher, qui ne voulait pas « gâcher l’avenir » d’un « gamin de 19 ans » par une trop lourde sanction, Angèle fait preuve de grandeur d’âme. Sauf que dans le processus de décivilisation qui est le nôtre, la magnanimité est hélas prise pour de la faiblesse.

Gabrielle Cluzel

Tribune reprise de Boulevard Voltaire