Les bons covidistes, ou ces nouveaux citoyens altruistes

masques covidistes

Depuis le début de la crise du Covid-19, en observant l’évolution du discours politique, sanitaire et médiatique ainsi que son impact sur la population, le phénomène qui m’interpelle le plus est ce que je qualifierais comme étant le renversement des notions d’altruisme et de citoyenneté.

Avant mars 2020, le Français moyen n’est pas particulièrement altruiste. En tout cas, il ne se définit pas comme tel. L’argent qu’il gagne lui sert à consommer et le temps dont il dispose lui permet de « profiter ». Ce Français-là n’oriente pas les gestes de son quotidien pour servir directement son prochain et plus largement le bien commun ou l’intérêt collectif. Il n’est pas engagé dans des associations pour les pauvres, les sans-abri ou les personnes fragiles.

De fait, avant mars 2020, l’engagement social et humain, au sens d’un engagement réel de temps et d’énergie, reste l’apanage d’une gauche empathique ainsi que celui des communautés chrétiennes. En bref, l’altruisme n’intéresse pas vraiment le Français moyen.

Mais à partir de mars 2020, tout bascule et le renversement s’opère. En effet, par une subtile pirouette politique et médiatique, ce Français moyen se transforme subitement en parangon d’altruisme et s’érige, en quelques semaines, en véritable protecteur et garant de la vie d’autrui. Ainsi, ceux qui ne faisaient rien pour les autres jusqu’à présent continuent à ne rien faire mais deviennent, par état de fait, les nouvelles figures de l’altruisme post-Covid.

De mon point de vue, le meilleur slogan gouvernemental, véritable symbole de cette révolution, est le célèbre « Je reste chez moi, je sauve des vies ». C’est-à-dire que je me constitue en sauveur des autres par mon inaction et par mon absence de prise de risque. Ainsi, ma conscience reste intacte, m’assure-t-on, et je peux ainsi légitimement continuer à me concentrer entièrement sur mon plaisir et ma consommation.

Pire encore, le nouvel altruiste fait un pas de plus lorsque ce dernier se découvre subitement une profonde empathie pour autrui. C’est pourquoi il signe, désormais, l’ensemble de ses mails professionnels ou administratifs par ce « Prenez soin de vous » tout à fait impersonnel mais démontrant, par ces quatre mots transposables à loisir, sa profonde considération toute neuve pour la santé d’autrui. Empathie véritable découverte sur le tard ? Ou simple conformisme à cette nouvelle citoyenneté sanitaire ?

En effet, le rapport à la citoyenneté s’est lui aussi complètement renversé en quelques mois. Le citoyen, avec ses droits et ses devoirs, acteur libre et critique de la vie sociale et politique de la cité, est désormais devenu une personne dont le degré de citoyenneté se mesure par sa capacité d’application et de respect des directives sanitaires. Ainsi, le Français qui respecte les gestes barrières, les règles du confinement, le port du masque, les horaires du couvre-feu, et qui n’a pas mangé à plus de six à table à Noël, ce Français-là se voit décerner le prix du citoyen modèle. Mieux encore, s’il est vacciné, il devient un des fers de lance du combat acharné contre « la » Covid-19, faisant de lui la fierté de la République sanitaire française.

Peu importe si ce Français fait partie des 70 % d’abstentionnistes des élections régionales et départementales de juin 2021. Malheureusement, l’enjeu de la citoyenneté n’est plus là et le bon citoyen n’est plus celui qui vote et paie ses impôts mais celui qui applaudit les soignants à 20 heures. Il montre l’exemple en portant fidèlement son masque à l’extérieur, effectue le bon nombre de doses de vaccin, garde activée son application « TousAntiCovid » et présente fièrement son passe sanitaire valide. Si son voisin fait un écart, il préviendra les forces de l’ordre qui agiront en conséquence contre ce mauvais citoyen de la République sanitaire française.

En conclusion, dans ces nouvelles notions d’altruisme et de citoyenneté, il y a bel et bien un renversement. L’altruisme est passé d’une définition active par la prise de risque à une définition passive par le paraître. Et la citoyenneté, quant à elle, n’est plus une participation incarnée à la vie de la cité, elle est devenue la simple quantification d’un niveau d’adhésion à la doxa politico-sanitaire actuelle.

Jean de Chastel

Tribune reprise de Boulevard Voltaire