Jean Raspail au-delà des mers, par Alain Sanders

Depuis quelques jours, des « réseaux sociaux », qui se piquent d’aller plus vite que la musique, annonçaient la mort de Jean Raspail, hospitalisé (en fait réhospitalisé plusieurs fois depuis janvier) à Paris. Alors, à force, même si on avait fini par le croire immortel, Jean Raspail s’est éteint.

Il s’est éteint ce samedi 13 juin. A midi. Comme si lui, l’auteur du « controversé Camp des Saints », comme le répètent à l’envi les commentateurs qui se recopient les uns les autres, n’avait pas supporté de voir une fois encore, une fois de plus, une fois de trop, les débarqués du Camp des Saints, justement, déferler dans Paris, avec l’aval et même la complicité du gouvernement. Et il est vrai que tout est annoncé et décrit de ce que nous vivons dans ce livre prophétique.

En pensant à Jean, par-delà le chagrin (plus de quarante ans d’amitié et de complicité sans faille), une expression me vient à l’esprit : « En avant, calme et droit » (les cavaliers savent ce que je veux dire). Il disait : « Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe. C’est pourquoi la gauche nous hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. »

Plus avant, je disais que nous avions fini par le croire immortel. Mais pas au sens de l’Académie française qui, pour des raisons politiques misérables, avait refusé de l’accueillir en son sein. Qu’importe… La place nous manquerait pour décliner ici tous les prix littéraires qui lui ont été décernés, à commencer par celui de l’Académie française (à deux reprises, 1981 et 2003) : du prix Chateaubriand au prix littéraire de l’armée de terre en passant par le grand prix Jean-Giono, le prix Daudet, le prix Jules-Verne, le prix Combourg, le prix Prince-Pierre-de-Monaco, etc.

Deux, trois fois par semaine, à 19 heures (pour parler comme les chefs de gare jadis), on s’appelait. Notre rendez-vous colonial, genre club anglais du mythique Raffles de Singapour avant qu’il ne soit salopé par des sagouins. « Tu t’es servi ton bourbon, j’imagine ? » Une taquinerie rituelle : je suis assez bourbon (à tous les sens du mot) alors qu’il était inconditionnel des whiskies écossais très tourbés, les Laphroaig, Ardbeg, Kilchoman… Et puis, très régulièrement, ces dîners de mousquetaires, chez nos chers Tulli, où Jean rivalisait de gentillesse et de drôlerie sous le regard affectueux d’Aliette Raspail.

D’autres vous diront, avec une science convenue et convenable, ce que nous savons depuis toujours avec le cœur : Jean Raspail est certes un immense écrivain, mais il fut aussi un scout audacieux, un aventurier, un explorateur, un conférencier hors pair (ses conférences pour Connaissance du monde ont fait salle comble des années durant). Et il fut cet ami, ce complice, ce confident qui, pour les trente-cinq ans de notre journal, nous envoya ce message : « Journal ou livre, même boulot : tout commence par l’écriture, l’écriture pensée, le tri des idées, exercice noble, quasi magique. Naissent ainsi ce qu’on appelle en journalisme les grandes plumes. Présent n’en manque pas, et l’écrivain que je suis est leur frère. »

Jean Raspail est un passeur d’âmes. Ce nautonier, ce nocher, ce marin de las tierras del fuego, n’aura jamais cessé de nous raconter – de nous inventer – de belles histoires pour nous consoler des laideurs du temps. Il avait conservé l’esprit d’enfance, le panache du Capitaine Fracasse (son livre de chevet), le goût du jeu (du roi). Il a porté tous ces trésors jusqu’à son dernier souffle. Jusqu’au dernier voyage sur le chemin du Bon Dieu.

A son épouse, Aliette, à sa fille et à son fils, Marion et Quentin, nous disons, même si les mots sont dérisoires en de telles circonstances, notre fidèle et indéfectible affection.

Alain Sanders

Article paru dans Présent daté du 15 juin 2020

Aéroport d’Alger : panique des « binationaux » coincés au bled…

On aura assisté, ces derniers jours, à des scènes qualifiées de « sidérantes » par le quotidien El Watan, à l’aéroport Houari-Boumédiène d’Alger. Au début de la pandémie, on avait vu, à l’aéroport d’Orly et sur le port de Marseille, des centaines d’Algériens et de binationaux franco-algériens, tenter de rejoindre le bled (supposé alors moins touché par le virus).

Depuis avril, mouvement inverse : des milliers de personnes essaient, dans une cohue et une promiscuité indescriptibles, de rejoindre l’hexagone supposé, malgré des ratés impressionnants, mieux encadré médicalement et sanitairement. On rappellera au passage que l’Algérie ne reconnaît pas la double nationalité : pour Alger, un Algérien, même doté d’un passeport français, reste un Algérien, point barre.

Depuis la fermeture de l’espace aérien pour cause de coronavirus, l’aéroport Houari-Boumédiène est fermé. Sauf pour des vols d’Air France dits « de rapatriement (sic) ». Le 15 avril dernier, Air France avait affrété un avion pour récupérer ce que, pour la circonstance, El Watan appelle des ressortissants français. Quelque 200 places disponibles. Et la promesse d’autres vols par la suite. Mais ils auront été des milliers à investir l’aérogare ce jour-là. Ce qui arrache ce cri du cœur à El Watan : « Le spectacle est humiliant pour ces citoyens et ces familles qui vivent le calvaire loin de leurs chez-soi. Sans compter le risque aggravé d’une contamination au virus corona dans la promiscuité imposée dans de telles circonstances. »

Le couvre-feu ayant été instauré à Alger de 15 heures à 7 heures du matin, des centaines de gens avaient passé, dans des conditions qu’on imagine, la nuit à l’aéroport pour avoir une chance de prendre l’avion du lendemain. Qui sont ces candidats au retour que El Watan nous donne comme des « ressortissants d’Air France », donc des « Français » si on comprend bien ? Des binationaux et des détenteurs de titres de séjour. Qui tiennent la France pour « responsable de leur calvaire » comme le dit avec colère l’un de ces binationaux : « Les autorités ont rapatrié les Français de souche en premier et nous, les binationaux, nous sommes le dernier de leurs soucis. Nous payons pourtant nos impôts en France ! ».

Ce qui arrache ce trémolo à El Watan : « Pour ces gens, leur vie est en France, ils y travaillent, ils y ont leur famille, leur maison ; et beaucoup rencontrent des complications dans leur emploi, comme Naïma B., une architecte venue enterrer son père le 15 mars et qui n’a pas pu rentrer suite à la suspension des vols d’Air France, et à qui son employeur a refusé le télétravail en la mettant de fait en congé. Ces drames se comptent par centaines et se racontent sur une page Facebook nommée Binationaux bloqués en Algérie et créée à l’occasion par des concernés. »

A noter que ces binationaux ayant par définition deux nationalités, ils ne sont pas en terre étrangère en Algérie… Certains qui, il y a peu de temps encore, portaient – en France – le maillot de l’équipe de foot algérienne et qui – en France – déployaient des drapeaux FLN, se découvrent soudain furieusement hexagonaux : « Il y a des personnes malades et privées de leurs médicaments introuvables en Algérie. »

Cela ne les empêche pas de s’en prendre à l’ambassade de France et à ses consulats et de poser cette question pour le moins hors-sol de la part de gens qui crient, à chaque occasion, que l’Algérie est leur vraie patrie : « Pourquoi la France nous abandonne ? » Côté ambassade, on invite « tous ceux qui n’ont pas une raison impérieuse de rentrer en France à éviter autant que possible les déplacements internationaux, même pour revenir sur le territoire national ». C’est un conseil judicieux. On pourrait peut-être le prolonger après la fin de la pandémie, non ?

Alain Sanders

Article paru dans Présent daté du 29 avril 2020

Ce que dit la guérilla de Mantes-la-Jolie – par Alain Sanders

Un clou chasse l’autre. Les gesticulations de Macron tous azimuts, celles d’Edouard Philippe en Seine-Saint-Denis, le papy flingueur de Bayonne, le service public façon CGT à la SNCF, les petites lâchetés de Blanquer, etc. ont remisé les actes de guerre perpétrés le 25 octobre dernier à Mantes-la-Jolie (sic) au rayon des faits divers « trois p’tits tours et puis s’en vont ». Et pourtant…

Ce n’est pas la première fois que Mantes-la-Jolie, située à une encablure de Magnanville où a été égorgé par un islamiste (avec de nombreuses complicités dans le coin) un couple de policiers, tristement connue pour son quartier ethnique du Val Fourré (sur lequel des millions d’euros ont été déversés depuis vingt ans), défraie la chronique.

Mais dans le contexte préinsurrectionnel actuel où l’on voit les quartiers dits « sensibles » s’enflammer au moindre prétexte (Les Mureaux, Trappes, Limeil-Brévannes, Etampes, Chanteloup-les-Vignes, etc.), les scènes de guerre de Mantes-la-Jolie et, plus récemment encore, celles de Béziers, sont le signe très fort de ce qui nous pend au nez – et plus seulement dans les zones de non-droit – si on n’y répond pas autrement qu’en faisant du bruit avec la bouche. Le coup du karcher sarkozien et les rodomontades du kéké marseillais Castaner, personne n’y croit plus depuis longtemps.

« Des actes de guerre civile », a dit Gilbert Collard au lendemain des « heurts » (comme ont dit les médias de la dhimmitude). Il n’a pas tort. Sauf que le mot civile est de trop. Les racailles ont attaqué avec des mortiers et des cocktails Molotov aux cris de « Tuez-les, tuez-les tous ! Tuez les flics de l’Etat colonial ! » : on est au-delà de l’habituel racisme anti-flics. Ils ne se sentent pas Français – ce qui accréditerait, si tel était le cas, l’appellation « guerre civile » – mais comme des « colonisés » en guerre, une guerre assumée et revendiquée, contre l’Etat français étiqueté « colonial ».

On ne va donc pas régler tout ça à la Castaner ou à la Nuñez, féroces contre les Gilets jaunes (le « de souche », ça se trique sans états d’âme), mais tétanisés face aux « d’origine ». Ils se gardent d’ailleurs bien d’aller au-delà de la condamnation (manquerait plus qu’ils les approuvent…) de ce qu’ils appellent des « violences ». Au Val Fourré, les émeutiers sont chez eux, comme des poissons dans l’eau, protégés, inassimilés et fiers de l’être, comme dirait Yassine Belattar (cet « humoriste » très proche de Macron). Ce n’est pas un hasard si l’une des aventures du Hussard, Le Hussard fonce dans le tas (Auda Isarn), commence devant la gare de Mantes-la-Jolie, un véritable caravansérail qui provoque cette réaction d’un des personnages : « Je vous écoute. Mais je ne vais pas rester seule dans un quartier qui ferait passer la casbah d’Alger pour la promenade des Anglais… »

Le guet-apens (mashadat apens en arabe), qui est le b.a.-ba de la guérilla, est devenu tellement habituel que les pompiers, comme cela a été le cas à Mantes-la-Jolie, ne se dérangent plus quand on les appelle pour des voitures en feu. Des policiers entraînés qui reculent (faute d’ordres musclés, il faut bien le dire) devant des assaillants prêts à tout, alors des pompiers armés de leurs lances à eau, macache…

En 1364, Du Guesclin fit rentrer Mantes (maintes fois pillée et occupée par les Anglais) sous la domination du roi de France. La ville doit son surnom de « jolie » à Henri IV qui y retrouvait Gabrielle d’Estrées. Mon Dieu, rendez-nous Du Guesclin et ses fidèles Bretons ! Pour faire le job qui s’impose et que leur République est incapable de faire…

Alain Sanders

Article paru dans Présent daté du 4 novembre 2019