Commission d’enquête sur la crise du coronavirus – Buzyn « assume totalement » sa gestion calamiteuse de l’épidémie

Dure semaine pour l’ex-ministre de la Santé : après sa déroute dimanche aux élections municipales dans la capitale, Agnès Buzyn était en effet invitée à s’expliquer mardi devant la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la gestion de la crise du COVID. Une audition de plus de trois heures qui aura tourné au véritable cauchemar pour l’ex-ministre de la Santé, dont la défense et les affirmations maladroites n’auront guère convaincu les députés.

Manque d’anticipation et de réactivité

Il faut dire que, malgré l’incompétence et les défaillances flagrantes affichées par le ministère au cours de cette crise, celle qui a quitté le navire en catastrophe le 16 février n’a pas hésité à marteler devant les députés avoir toujours fait preuve d’« anticipation » et de « réactivité » pour préparer notre pays à l’épidémie. En effet, a affirmé – sans rire – Buzyn, l’« anticipation » en France a été « sans commune mesure avec les autres pays européens » et « toujours en avance » par rapport aux alertes des organisations internationales… C’est ainsi que, dès l’annonce par la Chine, « autour du 11 janvier », d’un premier décès lié à cette nouvelle maladie, elle aurait aussitôt alerté l’Elysée et Matignon. Mieux : disant avoir « pressenti » dès le 22 janvier la potentielle gravité de l’épidémie, lorsque l’information selon laquelle le nouveau coronavirus pouvait se transmettre d’un être humain à un autre a été connue, elle aurait alors immédiatement demandé « un état des lieux de tous les stocks d’équipements de protection et de nos capacités de prise en charge des malades », avant d’appeler « dès le lendemain » les autorités de santé à se préparer à « une éventuelle épidémie ». Surtout, a-t-elle insisté, elle aurait « le 28 janvier » lancé une première commande d’un million de masques FFP2, absents des stocks stratégiques d’Etat. Très bien. Mais alors comment expliquer ce manque cruel de matériel qui aura marqué la crise du début à la fin ?

Buzyn dans le déni complet

Interrogée justement sur l’« évaporation » de ce fameux stock stratégique, Agnès Buzyn, un tantinet embarrassée, s’est alors piteusement défaussée de sa responsabilité, en répondant que « cette gestion de stocks (…) ne revient pas à un niveau ministre » et que « la doctrine de 2011 remet la responsabilité des masques FFP2 aux employeurs, aux hôpitaux, aux indépendants ». Plus fort encore : à l’en croire, elle n’aurait jamais eu connaissance du rapport adressé par Santé publique France à la Direction générale de la Santé en septembre 2018 avertissant cette dernière que la majorité des masques restants du stock stratégique d’Etat étaient périmés et recommandant de racheter ces équipements pour porter de nouveau le stock à un milliard de masques ! Quant à la destruction, en pleine épidémie et alors que ce stock n’avait pas encore été reconstitué, de masques jugés non conformes, si l’ex-ministre a nié être à l’origine de cette décision, elle n’en a pas moins déclaré « assumer totalement » les décisions prises par ses services entre mai 2017 et février 2020, ainsi que son choix, pour le moins désastreux, de Jérôme Salomon comme Directeur général de la Santé.

Franck Deletraz

Article paru dans Présent daté du 1er juillet 2020

Il faudra demander des comptes : il est hors de question que le pouvoir se défausse !, par Philippe Bilger

Il y a un consensus total sur le fait qu’il faudra faire les comptes. À cause de toutes les maladresses, imprudences, pénuries, imprévoyances, misères et surcharges politiques, économiques et sociales, de l’état angoissant de l’univers hospitalier et des tragiques carences que la montée du fléau révèle, du délitement des services publics.

En n’oubliant pas les méfaits de la mondialisation et l’exigence de la souveraineté.

La formidable énergie, l’incroyable dévouement de professionnels, dans la santé comme ailleurs – je songe aux policiers et aux gendarmes occupés à verbaliser parce que des irresponsables, à l’île de Ré ou ailleurs, ne veulent rien comprendre ni respecter -, constituent un arbre qui cache la forêt.

Tout le monde s’accorde : il faudra faire les comptes.

La seule controverse porte sur le moment.

Certains, par exemple la talentueuse Élisabeth Lévy, considèrent que même en pleine crise du coronavirus, on a le droit de questionner, de critiquer, voire de dénoncer, qu’on n’est pas tenu, par une sorte de décence, à la moindre obligation de réserve. Qu’on n’a pas à se priver de citoyennes récriminations, quitte à affaiblir un mouvement qui doit être tout entier concentré sur le combat capital à mener.

D’autres, dont je suis, estiment au contraire qu’il est plus sage d’attendre la fin de ce qui menace et tue beaucoup trop pour qu’on se laisse détourner aujourd’hui par des révoltes périphériques. Mais demain, il faudra faire les comptes, à tous points de vue et pour tous.

Nous sommes confrontés à une tragédie sanitaire inouïe mais conjoncturelle qui impose que l’ensemble des énergies soient bandées dans le même sens. Obéissance des citoyens et respect de ceux qui nous conseillent et nous sauvent.

Quand le fléau sera éradiqué, le temps sera venu des responsabilités à établir. En effet, tout ce qu’on déplore aujourd’hui permet de vérifier rétrospectivement la validité des revendications d’hier, notamment de la part du personnel soignant. On ne peut plus douter qu’il avait raison quand il mettait en cause l’absence de politique d’Agnès Buzyn et prévenait de la difficulté de gérer le quotidien et, bien davantage, des catastrophes qui se réaliseraient face à un pire inopiné.

Tout a été dit avant de ce qui est décrié à juste titre après. En amont, le désastre était déjà plus que virtuel. En aval, toutes les infrastructures et les services ont explosé.

Il faudra faire les comptes. Pas maintenant, au cœur de la tempête, mais la tranquillité revenue.

Alors, il sera hors de question que le pouvoir se défausse. La note sera à payer.

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Covid-19 : soupçons sur un mensonge d’Etat, par Ivan Rioufol

Agnès Buzyn a menti. Envahie par le remords, elle le reconnait à ma consoeur Ariane Chemin, dans Le Monde daté de ce mercredi. Alors qu’elle était encore ministre de la Santé, elle avoue qu’elle n’aurait pas dû dire, le 24 janvier, parlant du coronavirus apparu en Chine : “Le risque d’importation de cas depuis Wuhan (…) est maintenant pratiquement nul (…) Le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible“. Disant cela, Agnès Buzyn savait qu’elle trompait l’opinion. Aujourd’hui, elle explique en effet :

Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine. Le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumonies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections (municipales) ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein.

Elle ajoute aussi : “Quand j’ai quitté le ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu. (…) On aurait du tout arrêter, c’était une mascarade (…)“. Dans un communiqué, celle qui est devenue candidate (LREM) à la maire de Paris dit regretter ce terme de mascarade. Elle assure : “Le gouvernement a été pleinement à la hauteur des défis pour affronter le virus”. Son esquisse de repenti l’honore. Cependant, il est politiquement dévastateur pour la macronie et son chef.

Une fois la crise passée, une commission d’enquête aura, j’espère, à établir le degré de connaissance de la pandémie de la part du gouvernement, dès le mois de janvier. Légitime est bien sûr l’argument faisant valoir (mais c’est à vérifier) qu’à l’époque les certitudes scientifiques étaient contradictoires. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) n’a pas brillé initialement par sa lucidité. Reste néanmoins ce terrible soupçon d’incompétence, d’irresponsabilité, de légèreté gouvernementales, insufflé par la contrition de Buzyn. D’autant que son mensonge personnel se révèle être plus généralement un mode de communication sur le virus. C’est la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, qui a successivement soutenu, en dépit des faits et du bon sens, que les frontières n’arrêtaient pas le virus, que les tests n’étaient pas utiles, que les masques n’étaient pas nécessaires pour les non malades. Cette politique du déni, appliquée à cette épreuve sanitaire, est aussi celle du président.

Lundi soir, Emmanuel Macron n’a pas même osé employer le mot de “confinement”, afin d’éviter un terme anxiogène. En réalité, l’idéologie macronienne, virevoltante et ouatée, n’est pas préparée à affronter le tragique de l’histoire. “Pensez printemps !”, répétait le candidat à la présidentielle en fustigeant les “esprits tristes”, coupables d’être réalistes. “Soyez fiers d’être des amateurs !”, a-t-il lancé dernièrement aux députés LREM. Il a été reproché avec raison à la Chine communiste d’avoir confondu information et propagande, en faisant perdre du temps dans la riposte au Covid-19. En France, le mensonge ne saurait être un prétexte pour rassurer la population. Ce n’est pas ainsi que la crise de confiance se résorbera, même s’il est nécessaire de soutenir pour l’instant le pouvoir dans sa “guerre”.

Ivan Rioufol

Texte daté du 9 mars 2020 et repris du blog d’Ivan Rioufol

La « mascarade » de Buzyn ? Une affaire d’Etat, par Francis Bergeron

Ce qui se passe actuellement sous nos yeux est tout simplement une affaire d’Etat. Et elle se déclenche au pire moment. Agnès Buzyn, l’ex-ministre de la Santé, dans un entretien au Monde, fait des révélations stupéfiantes, à propos de la crise du coronavirus, et à propos de sa candidature à la mairie de Paris. Elle distille en outre des petites phrases très dangereuses pour ce gouvernement dont elle était, il y a très exactement un mois, l’un des membres les plus éminents.

Depuis le lieu de leur confinement, les Français assistent à un tremblement de terre : Madame Buzyn avoue qu’elle connaissait depuis le 11 janvier la gravité de l’épidémie, et que le gouvernement a menti au pays. Et du même coup elle dévoile ses propres mensonges, ses errements.

Après cette confession, elle a annoncé son retrait de la compétition électorale, et laissé deviner un retrait de la politique. « Je me demande ce que je vais faire de ma vie » s’interroge-t-elle, en effet.

Rappelez-vous : le 16 février, alors qu’était annoncée une déculottée (au figuré) de Griveaux, dans la compétition pour la conquête de la mairie de Paris, le gouvernement annonçait que la populaire ministre de la Santé, Agnès Buzyn, allait le remplacer au pied levé. Les grands médias avaient applaudi ce choix.

Le 15 mars, la candidate LREM était largement distancée par Hidalgo et Dati. De cela, elle aurait pu se relever. Mais de ses propos au Monde, elle ne se relèvera pas : « Quand j’ai quitté le ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Il va y avoir des milliers de morts (…). On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade. La dernière semaine a été un cauchemar. J’avais peur à chaque meeting. » Peur d’être contaminée ? Peur qu’elle soit rattrapée par ses mensonges ? Par les mensonges d’Etat ?

« Scandale sanitaire majeur »

Jordan Bardella a parfaitement résumé la situation ainsi créée : « Si ces affirmations sont exactes, la crise sanitaire peut désormais se doubler d’un véritable scandale sanitaire majeur, que la nécessaire unité nationale en cette période trouble ne pourra mettre sous le tapis. Ont-ils minimisé la crise, tardé à prendre les mesures nécessaires malgré un risque connu ? Pour quelles raisons ? »

Madame Buzyn affirme qu’elle avait prévenu, dès le 11 janvier, le chef de l’Etat de la gravité de la crise qui s’annonçait. Le 30 janvier, elle dit avoir indiqué à Edouard Philippe qu’il fallait suspendre les municipales. Pourtant quand elle a quitté son ministère, elle a prétendu que tout était maîtrisé, sous contrôle

Dans un communiqué, Agnès Buzyn, affolée par l’impact de ses propos, a tenté de les nuancer. « Je regrette l’utilisation du terme de « mascarade » (…). Je regrette la tonalité de cet article et l’utilisation qui en est faite. » Dans le 20 heures de France 2, Edouard Philippe a lui aussi essayé de calmer les esprits. Il a expliqué que les opinions étaient divergentes, au début de la crise, et que la décision de maintenir le premier tour des municipales n’avait pas suscité d’objection de la part des scientifiques. Il a soutenu en outre que l’opposition avait demandé ce maintien. Ce qui n’est pas faux.

Il n’empêche que les propos de Buzyn, s’ils sont exacts, exposent les responsables (dont elle-même) à des poursuites pénales, un peu comme dans l’affaire du sang contaminé. Et s’ils sont faux, il faut alors s’interroger, une fois de plus, sur les choix de la garde rapprochée du macronisme.

Francis Bergeron

Article paru dans Présent daté du 18 mars 2020