Antonin Scalia, juge à la Cour suprême américaine

Antonin Scalia, juge à la Cour suprême américaine

04/10/2011 – 08h00
NEW YORK (NOVOpress) —
Antonin Scalia, juge à la Cour suprême américaine : « Si je pensais que la doctrine catholique tient la peine de mort pour immorale, je démissionnerais »

Dans la galerie des bêtes noires de la gauche américaine, et plus encore européenne, Antonin Scalia tient une place de choix. Les médias français lui collent systématiquement l’étiquette d’« ultra-conservateur ». La débauche d’émotion sélective créée par l’exécution de Troy Davis, après le refus d’un ultime sursis par la Cour suprême, dont Scalia est le plus ancien membre, n’a fait qu’aggraver les choses.

Il y a huit jours, Scalia a prononcé un discours très remarqué devant la faculté de droit de l’Université Duquesne de Pittsburgh. Le juge, fils d’un immigré sicilien et fervent catholique, père de neuf enfants, avait été invité pour célébrer à la fois le centenaire de cette université catholique, fondée par les Pères du Saint-Esprit – elle porte le nom de Michel-Ange Du Quesne de Menneville, gouverneur général de la Nouvelle France sous Louis XV –, et les 25 ans de sa propre nomination à la Cour suprême, par Ronald Reagan en 1986.

Une poignée d’abolitionnistes (9 personnes selon la presse) a saisi cette occasion pour monter une protestation contre la peine de mort. Le juge Scalia a alors expliqué à ses auditeurs : « Si je pensais que la doctrine catholique tient la peine de mort pour immorale, je démissionnerais. Je ne pourrais pas faire partie d’un système qui l’impose. »

Cette déclaration vaut depuis au juge un déluge de critiques. Certains catholiques progressistes ont appelé les évêques américains à le reprendre publiquement : « un des catholiques les plus influents du pays a clairement déformé la doctrine catholique sur une question fondamentale de droit à la vie, et les évêques répondent par le silence. Vont-ils continuer à laisser Scalia égarer les catholiques ? »

Dans le magazine Time, sous une vaste photo d’une manifestation en faveur de Troy Davis, la journaliste Amy Sullivan oppose à Scalia la dernière version du Catéchisme de l’Église catholique, avec le paragraphe ajouté en 1998, d’après l’encylique Evangelium vitae de Jean-Paul II (1995) :

« L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains.

Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine.

Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’État dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable “sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants” (Evangelium vitae, n. 56) ».

Evangelium vitae disait exactement : « Aujourd’hui, cependant, à la suite d’une organisation toujours plus efficiente de l’institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants ».

Amy Sullivan accuse dès lors Scalia de vouloir défendre la peine de mort en profitant « de la plus petite échappatoire » offerte par la doctrine catholique, à savoir le mot « pratiquement » dans le Catéchisme.

Qu’on soit ou non d’accord avec les idées de Scalia, l’honnêteté devrait pourtant obliger à rappeler qu’il s’était expliqué avec beaucoup de clarté et de rigueur dans un article célèbre, « La justice de Dieu et la nôtre », paru en mai 2002 dans la revue First Things, où il avait déjà souligné qu’il ne revenait pas à un juge d’être pour la peine de mort mais qu’un juge qui croirait la peine de mort immorale n’aurait pas d’autre choix que de démissionner.

Citant saint Paul (Romains 13, 4 : « le prince est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains ; car ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal, et le punir »), Scalia souligne que ce passage « représente le consensus de la pensée occidentale jusqu’à une époque très récente ». Le juge déclare franchement qu’il n’est donc « pas d’accord avec l’enyclique Evangelium Vitae et avec le nouveau Catéchisme de l’Église catholique (ou plutôt la toute dernière version du nouveau Catéchisme de l’Église catholique), selon lesquels la peine de mort peut seulement être imposée pour protéger plutôt que pour venger et, puisque (dans la plupart des sociétés modernes) elle n’est pas nécessaire pour ce premier objet, elle est mauvaise ».

Scalia relève que la position sur la peine de mort d’Evangelium Vitae et du Catéchisme de l’Église catholique ne constitue pas un enseignement obligatoire pour les catholiques, qui sont seulement tenus de « lui prêter une attention sérieuse et respectueuse. Il serait remarquable qu’il en fût autrement – à savoir que deux paragraphes dans une encyclique [Evangelium Vitae] qui est presque entièrement consacrée, non au crime et au châtiment, mais à l’avortement et à l’euthanasie, visent à écarter avec autorité (si cela se pouvait) deux mille ans de doctrine chrétienne. 
J’ai donc prêté à cette nouvelle position une attention sérieuse et respectueuse – et je ne suis pas d’accord ».

La majorité des catholiques américains semble être de l’avis de Scalia. D’après une enquête de 2010 du Pew Research Center de Washington, 60% des catholiques (contre 62% de l’ensemble des Américains) sont pour la peine de mort, 32% opposés (contre 30% de l’ensemble des Américains). L’origine ethnique plus que la religion est le critère décisif : parmi les Blancs, 74% des protestants évangéliques, 71% des protestants non-évangéliques, 68% des catholiques sont pour la peine de mort ; la proportion est de seulement 37% chez les protestants noirs et de 43% chez les catholiques hispaniques.

Crédit photo : mission américaine à Genève. Auteur : Eric Bridiers, via Flickr