Syrie : le témoignage d'un Français sur place

Syrie : le témoignage d’un Français sur place

05/09/2011 – 9h45
DAMAS (via InfoSyrie.fr) — Info Syrie publie le témoignage d’un autre Français sur la visite de presse à Damas et Hama organisée par une association patronale syrienne entre le 21 et le 24 août. Alain Corvez a déjà donné une contribution à notre site, au tout début de notre aventure (voir l’article « La Syrie, objet de toutes les attaques » , mis en ligne le 2 juin). Colonel du cadre de réserve, conseiller en géostratégie internationale, Alain Corvez est un spécialiste des questions de terrorisme et de géopolitique. Un spécialiste engagé, qui a pris position contre le retour de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN et la participation de notre pays au conflit afghan. On ne s’étonnera donc pas qu’il n’apprécie guère l’attitude de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé vis-à-vis de la Syrie, non plus que le traitement médiatique dont celle-ci est la victime depuis six mois. Voici, après celle de Guy Delorme et d’Alain Soral (voir les articles « Infosyrie et Alain Soral : ce que nous avons vu à Damas et Hama » et sa suite mis en ligne les 25 et 27 août), ses impressions de voyage, assortis d’une analyse sur ce qui est en jeu en Syrie, et ce qui a été mis en œuvre par ses ennemis et ses faux-amis.

Les intertitres et les passages soulignés sont de la rédaction de Info Syrie.

« La population sent l’existence d’un complot contre le pays »

« Lassés, voire excédés de lire et d’entendre les mensonges, d’une outrance rarement atteinte jusqu’alors, des acteurs divers de la vie économique syrienne ont constitué une Organisation Non Gouvernementale afin de rétablir la vérité sur la situation en Syrie. Dénommée « Syria is fine », « La Syrie est belle », cette ONG a invité entre cent cinquante et deux cents personnes d’une vingtaine de nationalités différentes, parmi lesquelles de nombreux journalistes, à venir constater sur place la réalité de la situation, du 21 au 24 août.

Nous avons ainsi pu visiter Damas où la vie continue comme par le passé, les habitants s’adonnant à leurs activités habituelles, petits ou grands commerces, de constructions de bâtiments ou de routes dans la périphérie, ou de « farniente » à la terrasse des cafés ou des échoppes. Discutant librement avec les uns ou les autres lors de mes promenades individuelles dans les rues et dans les souks, je retiens l’idée générale que la population sent l’existence d’un complot contre le pays et souhaite seulement qu’on la laisse mener sa vie, modeste certes, mais non miséreuse, dans le calme et sans monter les Syriens les uns contre les autres. Si certains réclament plus de libertés, économiques, administratives et policières, ils reconnaissent  au Président Bachar el-Assad la volonté sincère de mettre en œuvre ces réformes indispensables à une vie démocratique moderne.

Bachar : des revendications légitimes, un complot manifeste, des actes de terrorisme avérés

D’ailleurs, dans l’entretien télévisé  avec des journalistes le 21 août  au soir, le Président a répondu à ces souhaits en annonçant les réformes de la Constitution et des élections législatives avant fin février, le temps que se constituent les nouveaux partis politiques désormais autorisés, répondant ainsi à ceux qui  réclamaient ces mesures. Dans cet entretien, il a fait le point de la situation dans le pays, reconnaissant l’aspiration authentique à des réformes démocratiques  de la part de certains manifestants, aspirations qu’il comprenait et auxquelles le régime répondait justement par les mesures déjà prises, notamment l’autorisation de manifester dans le calme, auxquelles s’ajoutaient celles qu’il venait d’annoncer, qui demandaient du temps et du calme pour organiser le fonctionnement démocratique des pouvoirs publics.

Bachar el-Assad dénonçait en même temps le complot organisé et soutenu de l’étranger, utilisant les milices terroristes islamiques pour tenter de renverser le pouvoir. Là, il disait que les forces de sécurité avaient pu être surprises initialement mais qu’elles avaient désormais la situation bien en mains et pouvaient contrôler la situation.

Évidemment, les comploteurs contre le régime peuvent continuer à nier la véracité d’avancées politiques évidentes, puisque leur but n’est pas une Syrie libre et démocratique mais un pays à la solde de « l’Occident », éventuellement dirigé par des islamistes soutenus pas l’Arabie Séoudite et les services américains, cessant de soutenir la cause arabe authentique, et notamment la lutte des Palestiniens pour leur cause.

Évidemment, ces comploteurs dont beaucoup sont sans doute inconscients d’être des marionnettes entre les mains de manipulateurs spécialisés et entraînés à soulever les foules au nom de vertueux principes, – tandis que d’autres escomptent établir un régime ayant pour règle la charia sunnite – se gardent bien de dire quels sont leurs buts ultimes. Ils utilisent en tout cas les moyens de communication sophistiqués et onéreux qui leur ont été distribués par de bonnes âmes démocratiques, trouvés par les forces de l’ordre sur  des manifestants qui n’auraient pas eu les moyens de les payer, à Deraa ou Hama.

A Hama justement, l’ONG nous a emmené visiter les lieux qui montrent clairement que ce ne sont pas seulement des moyens de télécommunication sophistiqués qui ont permis de monter les opérations de commandos, organisées militairement, et qui, le 31 juillet, ont détruit  le commissariat de police et tué sauvagement les 17 policiers qui l’occupaient, les décapitant avant d’aller jeter leurs corps dans la rivière Oronte (Nahr el Assi), brûlé le Palais de Justice et fait exploser le Cercle de garnison en tuant 20 autres personnes. A l’évidence ces opérations ont été montées avec des armements importés par des filières franchissant les frontières et n’avaient pas pour but  de faire avancer la démocratie en Syrie. Le Gouverneur de la ville  nous expliqua que ces opérations militaires avaient été organisées pour bloquer le centre ville et laisser agir ces groupes, composés d’après lui de salafistes hors-la-loi, assortis de trafiquants divers. Il ajoutait que les responsables de sa ville avaient autorisé les manifestations pacifiques et dialogué avec  les meneurs mais que ces opérations terroristes avaient nécessité une réponse militaire appropriée. Les médias occidentaux avaient présenté les évènements de façon mensongère en disant que les forces de l’ordre tiraient sur la foule pacifique. Comment expliquer alors les centaines de soldats tués et les nombreux blessés, dont nous avons visité quelques uns à l’hôpital militaire de Tichrine, dans la banlieue de Damas, qui nous ont expliqué comment ils avaient été agressés à Hama, Deraa, Deir El Zor, après avoir été isolés à dessein du gros de leur formation.

Inconséquences & incohérences de la diplomatie française

Ancienne civilisation mondiale, stratégiquement située au Moyen-Orient, la Syrie ne peut être ignorée si l’on veut mener une politique arabe cohérente. Ce fut l’erreur commise par Jacques Chirac, coupant totalement les relations avec Bachar el-Assad après l’avoir accusé sans preuves de l’assassinat de son ami Rafic Hariri en 2005, faute géopolitique intelligemment corrigée par Nicolas Sarkozy dès son arrivée à l’Elysée en 2007, hélas reconduite un an plus tard de façon incompréhensible pour les Syriens et pour les observateurs politiques, à moins d’y voir un alignement encore plus marqué sur la vision impériale américaine du monde. Que s’est-il passé pour que celui (Bachar) qui était invité d’honneur sur les Champs Elysées le 14 juillet 2010, soit devenu un ennemi à abattre quelques mois plus tard ?

Pourtant les spécialistes savent bien que le problème de l’Iran ne peut être résolu qu’en liaison avec  la Syrie, problème pour lequel le Président syrien avait promis son aide au Président français. Les Etats-Unis et Israël savent bien que ce serait folie de faire la guerre à l’Iran, et il reste suffisamment de sages à Washington pour dissuader l’administration américaine de se lancer dans une telle folie.

Mettre des islamistes sunnites au pouvoir à Damas ne permettrait pas de marquer des points utiles contre l’Iran chiite dont l’alliance actuelle avec la Syrie est conjoncturellement stratégique et nullement confessionnelle. C’est contre la domination de la « démocratie américaine » que les deux pays s’entendent, et avec eux de nombreux pays qui partagent cet antagonisme, ouvertement ou plus discrètement comme la Russie et la Chine. Comme l’avait dit Vladimir Poutine en 2007 à Munich, un monde unipolaire n’est plus possible et il faut impérativement organiser des relations équilibrées basées sur la justice entre les nouveaux et les anciens pôles de puissance. Poutine avait ajouté que la démocratie ne peut pas être la domination  d’une majorité sur les autres mais la prise en compte des aspirations des diverses minorités.

Lors du dernier dîner en commun le 23 août, le Vice-ministre des Affaires Etrangères syrien, Fayçal  Makded, nous disait qu’il était clair que la Syrie était attaquée  parce qu’elle était opposée à la politique américano-israélienne en Palestine. Mon voisin, Ismail Muftuoglu, ministre de la Justice de Turquie en 1995-96, après avoir fait sa courte prière de rupture du jeune, demandait à prendre la parole pour dire à tous au micro qu’il dénonçait l’ambigüité de la politique de son gouvernement, qui en venait à soutenir des terroristes islamistes contre un pays frère dont l’islam est la religion majoritaire mais qui a toujours préservé le multiconfessionnalisme. Pour lui, l’AKP d’Erdogan prenait même des risques énormes pour l’avenir de la Turquie.

Des points de vue – éminents – chrétiens

Les chrétiens rencontrés nous avaient déjà fait part de leur crainte de voir les islamistes les attaquer, comme ils l’ont d’ailleurs fait à Rabareb, près de Deraa, quand 500 d’entre eux environ ont attaqué un commissariat tenu par des policiers chrétiens. Nous recevant dans sa basilique  grecque-orthodoxe Sainte Marie, Mgr Luca Al Khoury nous raconta comment il en avait refusé l’accès à l’ambassadeur américain après que ce dernier se soit solidarisé avec les mutins de Hama. Le Patriarche Ignatius IV nous expliquait ensuite les erreurs d’appréciation de l’Occident sur la culture orientale et notamment syrienne : les chrétiens étaient les premiers en Syrie dit-il, puis l’islam est arrivé ensuite et depuis lors il n’y a jamais eu de luttes entre les habitants qui se sentent d’abord et avant tout Syriens. Vantant l’ouverture d’esprit et la jeunesse du Président Bachar, il se disait convaincu que c’était lui le mieux à même de moderniser le pays en respectant ses diversités et sa culture de la plus ancienne civilisation du monde. S’il y avait des différences d’appréciation, il fallait les résoudre par le dialogue ajoutait-il. On remarquera à ce sujet que le nouveau Ministre de la Défense est un général chrétien, Daoud Raghah. Une traductrice en français, chrétienne, me précisait que dans sa région d’origine près de Tartous,  le danger de subversion renforçait l’amitié entre musulmans et chrétiens.

Cette offensive de l’islamisme terroriste en Syrie a été bien sûr soutenue par les sunnites les plus excités d’Arabie, du Liban, de Turquie et de Jordanie, offensive d’ailleurs préparée par ce qu’il faut bien appeler un laisser-faire complaisant du régime pour ne pas engendrer d’affrontements, je pense notamment à la construction de 1 134 mosquées illégales financées par l’Arabie Séoudite.

Edward Lionel Peck, ancien ambassadeur des Etats-Unis dans de nombreux pays arabes et donc excellent connaisseur, me disait dans un français presque parfait que son pays ne comprenait pas l’Orient et pensait de bonne foi que « l’American way of life » était la meilleure au monde et qu’il avait le devoir de l’exporter dans toute la planète….

La société syrienne aspire à la réforme ET au calme

En conclusion de ce voyage, il me semble clair que la Syrie est l’objet d’un complot visant à renverser un régime qui n’a pas l’heur de plaire à Washington, en utilisant les aspirations légitimes d’un peuple à davantage de libertés, économiques, administratives, politiques et de l’information. Le régime a enclenché les réformes souhaitées et maîtrise désormais la subversion terroriste. Si les sanctions feront souffrir le peuple, le gouvernement n’a pas à craindre d’intervention militaire de l’Occident  qui n’en a plus les moyens, se demandant sans doute comment il va gérer le chaos installé en Libye.

Or, contrairement à certaines idées reçues d’observateurs soi-disant éclairés, l’actuel  Président contrôle et dirige son pays sans devoir composer avec telle ou telle « vieille garde » ou lobby influent. Ayant circonscrit la menace islamiste et en mesure de la contrôler, il peut engager les réformes et semble d’ailleurs être le mieux à même de les mener à leur terme. Si certains milieux sunnites lui restent hostiles par tradition, la majorité du peuple semble souhaiter le calme et l’harmonie entre toutes les composantes de la société syrienne.

A Damas comme à Hama, nous avons vu des habitants calmes et travaillant normalement, sentiment partagé par les journalistes russes, hongrois, turcs, avec lesquels j’ai pu discuter. Il y a un désir de réforme chez certains, mais peu nombreux sont ceux qui veulent le renversement du régime. Ces données sont, il est vrai, difficiles à évaluer, et nous entendrons des journalistes, français notamment, estimer l’opposition comme plus intense qu’elle n’est, et interpréter tous les faits et déclarations dans le sens de leurs idées préconçues qui sont que ce régime doit être renversé et que le peuple syrien est de cet avis. Pourtant la Syrie de Bachar el-Assad est une plaque tournante qui possède de nombreux appuis dans le monde et la volonté occidentale pourrait se heurter au mur des réalités. D’autant plus que l’immense majorité de la population ne s’est pas manifestée pour l’instant, elle qui se sent solidaire de la lutte des Palestiniens pour leur Etat et en accueille plusieurs centaines de milliers depuis des années, comme elle a accueilli un million et demi d’Irakiens depuis 2003. Cette solidarité arabe est à prendre en considération dans toutes les évaluations que peuvent faire les experts et stratèges auto-proclamés. »

[box class=”warning”]Auteur : Alain Corvez, 31 août 2011, pour Info Syrie. Reproduit avec l’aimable autorisation de Info Syrie.[/box]
Photo : le président Lula en compagnie de Bachar el-Assad, le 30 juin 2010. Crédit : Roosewelt Pinheiro/ABr