[Tribune libre] Bilan de dépôt

[Tribune libre] Bilan de dépôt

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Si la prégnance de la marchandise est si néfaste à l’homme, c’est sans doute en premier lieu parce que cette prolifération matérielle forme un voile entre lui et le réel, entre lui et sa condition, entre lui et ses possibilités. Un voile qui s’épaissit chaque jour un peu plus jusqu’à devenir un véritable mur infranchissable, derrière lequel on ne peut qu’étouffer et désespérer. L’amoncellement de marchandises nous coupe de tous les questionnements fondamentaux qui déterminent la spécificité humaine : Qui suis-je ? Que dois-je faire de ma vie ? Quel est le sens de mes jours ? Que puis-je réaliser dans ce monde ?

La marchandise réduit drastiquement le champ des préoccupations humaines par hypertrophie des fonctionnalités animales et anesthésie de la pensée. La marchandise, c’est le soma du « meilleur des mondes », le tranquillisant universel, l’analgésique absolu, la réponse mécanique et simpliste à toutes les interrogations complexes.

Pour la première fois dans l’histoire, l’accumulation crée le vide. Vide spirituel, vide affectif, vide culturel, vide relationnel…

Il suffit pour s’en convaincre d’observer ces humanoïdes errant névrotiquement dans les rues ou les allées des magasins, sans but mais toujours pressés, harnachés de gadgets lumineux et sifflants, sous perfusion électronique permanente, casques gigantesques vissés sur les oreilles, passant à chaque instant d’un écran à l’autre, de celui de leur Blackberry à celui de leur Ipod, de celui de leur Nintendo DS à ceux de ces nouveaux panneaux publicitaires à plasma qui cornaquent désormais les troupeaux salariés dans les couloirs du métro.

Le silence et le calme sont définitivement bannis de notre monde. Tout comme sont limités à l’extrême les possibilités de « nouer des relations » au cœur de ce colossal autisme collectif où chacun s’est précautionneusement emmitouflé dans sa camisole technologique personnelle. Sa musique, ses SMS, son Tetris, sa vidéo… tout un dispositif rigoureusement élaboré pour meubler le plus efficacement possible ses plongées dans l’espace public en évitant ces deux terrifiants écueils : la confrontation à l’altérité et le temps de vacuité, de latence, propice à la réflexion et au questionnement.

Lady Gaga ou Pavarotti hurlant inlassablement dans mes oreilles m’évitent pareillement d’entendre les injures adressées par un voyou à cette jeune fille ou cette vieille dame, tout comme ils m’empêchent de réfléchir à l’inanité de ma journée de travail, à ces longues heures passées à accomplir une tâche obscure à la finalité incertaine quand elle n’est pas carrément odieuse (vendre, faire du chiffre, diffuser une nouvelle inutilité, optimiser des coûts, rationaliser des organigrammes, analyser des bilans comptables, préparer un plan social, fixer des objectifs financiers, établir un powerpoint sur les performances managériales trimestrielles, remplir des formulaires, classer des dossiers, photocopier des rapports, programmer des réunions d’étape, organiser des brainstorming, relayer de l’info, gérer des flux, planifier des événements …).

C’est l’abject spectacle de cette humanité robotisée, ne frémissant plus, à l’instar de grenouilles de laboratoires, qu’à des stimuli électriques – en l’occurrence ceux des enseignes commerciales – qui justifie, hors de tout débat idéologique, l’impérieuse urgence « d’en finir avec la marchandise ».

Spectacle qui atteignit peut-être son paroxysme tératologique lors de l’ouverture de « l’Apple Store » de Paris, séquence d’une obscénité suffocante durant laquelle on pût observer sans masque, dans sa terrifiante crudité, le visage glaçant du post humain marchandisé. A cette occasion, des hommes trentenaires ou quarantenaires, que l’on imaginait fort bien cadres et pères de famille, s’adonnèrent à une séance d’hystérie collective où la démence mercantile frôlait la ferveur religieuse. Larmes aux yeux, mains tremblantes, voix gorgées d’émotion non feinte, les fidèles de la marque à la pomme avaient attendu plusieurs heures en face de la porte encore fermée de leur nouveau temple. A peine celle-ci s’est-elle entrouverte que se fut une ruée telle qu’on aurait pu croire observer quelque peuplade affamée se jetant sur les dernières denrées d’un magasin d’alimentation du tiers monde. Ce n’était d’ailleurs pas seulement pour acheter que se pressaient ce jour là ces milliers de fanatiques, mais surtout pour rendre un culte, un hommage à cette marchandise bienfaitrice, ces appareils rédempteurs, ces gadgets curatifs qui font le sel de leur existence, occupant aussi bien leurs esprits que leurs discussions, leurs ambitions et leurs projets.

Certains étaient venus là, fébriles et déférents, comme l’on se rend dans un musée ou une cathédrale, pour admirer et toucher du bout des doigts ces merveilles de la création, espérant un jour, par la grâce merveilleuse d’une augmentation ou d’un crédit Cetelem, être digne d’en posséder certaines. Ainsi, autour d’un Iphone nouvelle génération trônant au sommet d’une colonne immaculée et écrasée des lumières aveuglantes des projecteurs, des hommes et des femmes prétendument éduqués, civilisés, diplômés, « socialement intégrés », participaient, à moitié en transe, à une célébration mystico-thaumaturgique digne des plus caricaturales dérives sectaires.

L’acte d’achat viendrait plus tard, bien sûr, point culminant de l’anagogie, car le but final reste toujours le même, les boutiques « Apple » représentant un chiffre d’affaires de 6,6 ( 6?) milliards de dollars par an.

L’homme moderne ne cherche plus à acquérir ce dont il a besoin pour vivre, il a besoin d’acquérir pour se sentir encore un peu vivant. Comme le dit Gunther Anders dans L’obsolescence de l’homme : « Les temps où ceux qui n’avaient rien à avaler étaient considérés comme de « pauvres diables » sont depuis longtemps révolus. Aujourd’hui, au contraire, les « pauvres diables » sont ceux qui ne peuvent opposer aucune résistance au gavage terroriste, ceux qui, à chaque bouchée qu’ils avalent, doivent également avaler le fait qu’on leur dérobe un peu de leur liberté. Qui ne consomme pas librement consomme de la non-liberté. »

[box]Crédit photo : Eugene Mah (photo sous licence creative commons)[/box]