Salvador Allende lors de la campagne présidentielle de 1964 / crédit photo : Biblioteca del Congreso Nacional - Chile

Salvador Allende fut-il antisémite, raciste et eugéniste ? [1/2]

[box class=”warning”]Les informations sur la confirmation du suicide de l’ancien président chilien Salvador Allende risquent de raviver les polémiques récentes sur son passé. Voici quelques années, des controverses avaient sérieusement entaché l’icône du monde progressiste, tombé les armes à la main contre la réaction. En 2005, la revue Aventures de l’histoire publiait un entretien réalisé par son rédacteur en chef avec l’universitaire chilien Victor Farias, l’homme par lequel le scandale est arrivé. Nous remercions aventuresdelhistoire.blogspot.com de nous avoir autorisé à reproduire ce texte.[/box]

[box]Salvador Allende, le président socialiste du Chili victime de Pinochet, mérite-t-il sa place au sommet du panthéon de la gauche bien-pensante ? Un ouvrage polémique, mais bien documenté, de Victor Farias l’accuse d’être un eugéniste convaincu, un antisémite radical, un agent stipendié de l’Allemagne hitlérienne, un capitaliste sans scrupules et un protecteur de nazis en fuite. Info ou intox ? Nous sommes allés interviewer Victor Farias pour en savoir plus.[/box]

Salvador Allende, l’ancien président du Chili, est un des rares révolutionnaires qui ait voulu imposer le socialisme en respectant les règles du jeu démocratique. Depuis sa mort lors du coup d’État militaire qui l’a renversé en septembre 1973, il est devenu une des seules icônes présentables de la gauche internationale, bénéficiant, avec le Che Guevara, d’une des dernières formes de culte à la personnalité.

On comprend mieux le scandale déclenché par Victor Farias, philosophe et universitaire chilien, qui accuse Allende, preuves en main, dans son dernier livre Salvador Allende : contra los judios, los homosexuales y otros « degenerados », d’avoir dans sa jeunesse partagé les idées racistes et eugénistes d’une fraction des médecins de son temps.

Pire, ministre de la Santé du gouvernement de Front populaire entre 1939 et 1942, Allende a cherché à faire adopter une loi eugéniste plus radicale encore que celle en vigueur dans l’Allemagne hitlérienne.

L’imprécateur de Berlin

Victor Farias dans les locaux de l’université Libre de Berlin

Victor Farias dans les locaux de l’université Libre de Berlin

Victor Farias, brun et râblé, est un petit homme qui semble s’être quelque peu étiolé sous le pâle soleil du Brandebourg. Mais il ne faut pas se laisser prendre à son apparence physique. Il recèle en lui une énergie insoupçonnée, une soif de justice qui en fait un visiteur infatigable des archives où sommeillent les preuves des errements de nos sociétés.

Homme de gauche, professeur de littérature à la très militante université Libre de Berlin, Victor Farias fait parler de lui pour la première fois en 1987 en publiant à Paris Heidegger et le nazisme, un livre réquisitoire dans lequel il cherche à démontrer que le lien existant entre le grand philosophe allemand et le national-socialisme ne se limitait pas à des contacts administratifs et à un bref moment d’égarement, mais que l’universitaire et le régime partageaient l’essentiel, une vue du monde commune.

Accueilli favorablement par la gauche parisienne qui trouvait dans cet exilé chilien un allié de poids pour combattre le puissant clan des heideggeriens français, Victor Farias n’est plus en odeur de sainteté dans le microcosme depuis qu’il a publié plusieurs volumes sur l’histoire de la gauche chilienne de 1969 à 1973 où il analyse sans concessions les causes de la défaite. Son verdict est sans appel : l’échec du socialisme chilien est principalement dû à son incapacité politique et révolutionnaire.

Il aggrave son cas en 2000 en sortant un dossier solidement documenté intitulé Los Nazis en Chile où il dévoile un pan interdit de la mémoire de son pays, les liens entretenus par ses élites avec l’Allemagne hitlérienne, impliquant des personnalités comme le pianiste Claudio Arrau, le général Pinochet et même le président Allende dont il questionne les motifs de son refus d’expulser Walter Rauff, réclamé pour crime contre l’humanité à la fois par la République fédérale d’Allemagne et par Israël.

Toujours soucieux d’aller aux sources, l’universitaire profite de sa facilité d’accès aux archives de la période national-socialiste. Quelle n’est pas sa surprise quand il découvre dans les dossiers poussiéreux de l’Auswartige Amt, le ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich que Marmaduke Grove, le fondateur du Parti socialiste chilien était stipendié par Berlin tout comme les ministres socialistes du gouvernement du front populaire dont… Salvador Allende !

Avant de porter un jugement sur Allende, il faut se garder de tout anachronisme. Nous sommes en pleine idylle entre le mouvement communiste et l’Allemagne hitlérienne. Le pacte de non-agression entre Berlin et Moscou a été signé en août 1939. En France, les militants communistes restés fidèles à Moscou sabotent allégrement l’effort de guerre de leur pays.

En Amérique latine, l’Allemagne est bien loin et l’argent est toujours bon à prendre pour des politiciens dans l’ensemble assez largement financés par des groupes de pression. Berlin n’aurait-il été pour Allende qu’un lobby de plus ?

Tenaillé par le doute, et encouragé par Simon Wiesenthal, Victor Farias cherche à mieux connaître l’homme Allende tel qu’il était au début de sa vie militante et publique.

A la suite d’une recherche minutieuse dans les archives des universités et des institutions médicales du Chili, Victor Farias exhume la thèse de doctorat soutenue en 1933 par Salvador Allende à la faculté de Médecine de Santiago du Chili et intitulée Higiene Mental y Delincuencia (« Hygiène mentale et délinquance »). Cette soutenance était le résultat d’abondantes lectures et de son travail d’interne à l’asile psychiatrique de la capitale. En analysant la littérature médicale de son temps, Victor Farias a non seulement replacé ce travail universitaire dans son contexte local, mais plus largement dans le débat d’idées et d’influences entre le Chili et l’Europe, plus particulièrement avec l’Allemagne.

Le Salvador Allende révélé par ces textes est un médecin qui adopte résolument la vision la plus conservatrice et autoritaire de la pratique professionnelle de son époque. Rappelons qu’au moment où Allende soutient sa thèse, Alexis Carrel triomphe tant en Europe qu’aux États-Unis.
En lisant le texte, on découvre que l’étudiant Allende reprend à son compte les thèses de chercheurs comme Cesare Lombroso associant certains types de délinquance avec une origine ethnique ou raciale.

Comme Allende cite ses auteurs de référence sans guillemets ni notes, il est difficile au lecteur de savoir si l’étudiant en médecine cite ses illustres prédécesseurs pour information ou bien s’il reprend à son compte leurs opinions. Un étudiant contemporain n’oserait pas présenter une thèse en l’état devant un jury, même dans une faculté de Médecine.

Dans le texte on trouve des commentaires peu amènes sur les Gitans, les Arabes, les Juifs. Ces derniers « se caractérisant par des formes déterminées de délinquance : l’escroquerie, la diffamation, la calomnie et, surtout, l’usure. » Allende conclut : « Ces informations laissent soupçonner que la race influe sur la délinquance ». Il ajoute toutefois que l’on manque de données pour quantifier cet impact.

Dans son analyse, Victor Farias souligne qu’Allende écrit que les Juifs sont dans leur ensemble naturellement délinquants, ce qui est à ses yeux la caractéristique indiscutable d’une pensée antisémite.

Autre exemple, quand Allende évoque les travaux du médecin uruguayen Jose Maria Estape identifiant un atavisme biologique dans le vagabondage chez les Gitans et quelques tribus de Bohème, l’étudiant prend l’initiative d’ajouter à l’énumération les Juifs alors que ces derniers ne figurent pas dans les textes d’Estape.

Victor Farias n’hésite pas à écrire que la thèse du jeune Salvador Allende révèle que celui-ci a dépassé l’antijudaisme catholique traditionnel, condamnant les Juifs comme peuple déicide, pour adopter le pire des racismes scientifiques, y compris dans son versant antisémite.
Quand Allende affirme au début la quatrième partie : « L’individu est l’unité de la race », il ne cite aucun auteur. Il l’énonce comme un fait. Précisons qu’il entend le terme espagnol raza dans le même sens que le français « race » et non pas dans le sens allégorique qu’il peut avoir dans l’expression Día de la raza dans laquelle le mot désigne l’ensemble des peuples métis issus de la colonisation espagnole. Toutefois, à cette époque, dans un pays comme le Chili le mot « race » a un sens plus large que la stricte interprétation biologique en vigueur, par exemple, dans l’Allemagne hitlérienne.
En soi, il n’est guère étonnant qu’un jeune homme issu de la bonne bourgeoisie chilienne catholique soit habité par des préjugés antisémites. En revanche, il est plus étonnant que ces sentiments trouvent leur traduction scientifique chez un futur médecin qui est déjà connu pour son engagement à gauche et qui revendique sa connaissance des classiques marxistes.

En 1971, dans la version originale de ses « Entretiens avec Allende » (Punto Final, 1971), Régis Debray rapporte que le président affirmait avoir été en 1933 un des fondateurs du Parti socialiste chilien, qu’il définissait comme une organisation marxiste reposant sur la dictature de travailleurs organisés. Quelques années plus tard, devenu chef de l’État, Allende parlera de la révolution chilienne comme de la « fille cadette de la révolution soviétique ».
Victor Farias ajoute qu’il faudrait également s’interroger sur la date réelle de l’adhésion d’Allende au marxisme dans la mesure où la reprise à son compte des idées de Cesar Lombroso sur l’individu et la masse sont difficilement compatibles, non seulement avec les thèses de Marx, mais aussi avec un système démocratique.

Dans son texte, Allende dépasse la pensée de Lombroso pour critiquer le phénomène révolutionnaire, criminogène en soi, sans que l’on y puisse lire, d’après Farias, une critique voilée des mouvements fasciste et national-socialiste. Le jeune médecin envisage même d’interner les révolutionnaires dans des asiles psychiatriques spécialisés. Cette idée sera reprise par les Soviétiques pour y « traiter » les dissidents.

Un eugéniste au pouvoir

Six ans plus tard, Salvador Allende devient ministre de la Santé du gouvernement de Front populaire du président Pedro Aguirre Cerda.
Le jeune médecin, devenu homme politique de gauche, n’a rien perdu de ses convictions acquises lors de son travail à l’asile psychiatrique de Santiago et qui ont été mises en valeur dans sa thèse.

Le ministre doit mettre en pratique les orientations présidentielles en politique de santé détaillées dans le décret de 1939 sur l’« amélioration de la race » dans le cadre d’un « Institut national pour la défense de la race et pour la mise en valeur du temps libre » dont les points communs avec le Doppolavoro de Mussolini et avec le Kraft durch Freude hitlérien sont évidents. Parmi les personnalités choisies par Allende pour diriger cet institut, on trouve le général Francisco Javier Diaz Valderrama, créateur en 1932 du premier parti national-socialiste chilien, reconnu comme tel par la maison mère allemande.

Ci-dessus : un des passages les plus incroyables de la thèse soutenue par Salvador Allende, où le futur ministre de la Santé et futur président révolutionnaire du Chili se fait le porte-parole de l’antisémitisme le plus rétrograde en dénonçant les « tares » des Juifs : « escroquerie, falsification, calomnie et, surtout, usure ».

Ci-dessus : un des passages les plus incroyables de la thèse soutenue par Salvador Allende, où le futur ministre de la Santé et futur président révolutionnaire du Chili se fait le porte-parole de l’antisémitisme le plus rétrograde en dénonçant les « tares » des Juifs : « escroquerie, falsification, calomnie et, surtout, usure ».

La même année, Allende publie La Realidad Medico-Social chilena, un vibrant panégyrique de la « race » et de la « virilité » du peuple, mises en péril par le système capitaliste. Selon Victor Farias, le plan mis au point par Salvador Allende pour rendre aux Chiliens leur « race » et leur « virilité » passe par une politique active d’eugénisme négatif conduisant à la stérilisation forcée de milliers de malades mentaux.

Allende se fait ainsi le reflet des idées les plus polémiques de son temps. Alexis Carrel écrit en 1935 dans l’Homme cet inconnu : « Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments ». Le philosophe Martin Heidegger, compagnon de route du national-socialisme, se prononce lui aussi en 1934 en faveur de l’eugénisme devant l’institut de Pathologie de l’université de Fribourg.

Dans une lettre au quotidien socialiste La Nacion, le ministre Allende explique que sa politique de santé repose sur trois mesures phare pour « défendre et améliorer la race » : le traitement obligatoire des toxicomanies, la lutte contre les maladies vénériennes et la criminalisation de toute contamination et, enfin, la stérilisation d’office des aliénés.

Victor Farias en déduit que le projet de loi eugénique résulte d’une initiative personnelle de Salvador Allende qui trouve ainsi l’occasion de mettre en pratique les idées ébauchées dans sa thèse. Il serait faux de penser que la législation légalisant l’eugénisme négatif est l’apanage de l’Allemagne national-socialiste ou de l’Italie fasciste. Les États-Unis font figure de pionniers dans ce domaine. En 1907, l’Indiana adopte une loi de stérilisation obligatoire des dégénérés héréditaires. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, plus de trente États sont dotés d’une telle législation. L’opposant le plus virulent de l’eugénisme est l’Église catholique qui a condamné formellement cette pratique en 1931, interdiction renouvelée par Pie XII en 1933 puis ultérieurement en 1958.

Un parallélisme inquiétant

Le projet de loi d’eugénisme négatif, voulu et encouragé par Salvador Allende, est élaboré entre 1939 et 1941 par une commission nommée par lui et composée notamment de Hans Betzhold et d’Eduardo Brücher, deux médecins adeptes des méthodes mises en œuvre en Allemagne.
Dans son livre Eugenesia, non seulement Hans Betzhold cite Mein Kampf à l’appui de ce projet, mais il rend hommage à Salvador Allende sans lequel il n’aurait jamais vu le jour !

Dans son livre, Victor Farias s’applique à mettre en parallèle la loi allemande et le projet chilien. Les similitudes sont frappantes et le texte sud-américain va même plus loin que la loi allemande en autorisant la stérilisation forcée des alcooliques chroniques. A la grande déception de Salvador Allende, le texte est enterré grâce à la démolition du projet, menée non par la gauche, mais par les mandarins humanistes et maçons de la Société chilienne de neurologie, psychiatrie et médecine légale qui mettent en lumière ses incohérences scientifiques et morales.

Retrouver le vrai Allende

Sans être un historien patenté, Victor Farias est un universitaire réputé. Dans sa brève enquête sur les jeunes années de Salvador Allende, il a mis le doigt sur des points précis de l’histoire de son pays qui devraient interpeller les historiens professionnels.
Par exemple, dans quelle mesure les idées racistes avancées par Allende dans sa thèse se retrouvent-elles dans ses papiers personnels ? La rédaction hasardeuse de ce texte ne permet pas de trancher avec certitude entre les citations qui sont données à titre informatif et celles qui reflètent sa pensée.
Il est moralement impératif de mieux connaître les bénéficiaires de l’argent de la corruption versé par le gouvernement national-socialiste allemand aux ministres socialistes chiliens entre 1939 et 1941 parmi lesquels figurait Salvador Allende.

Les archives du ministère de la Santé contiennent probablement tout l’échange de correspondance entre Salvador Allende et la commission chargée de rédiger le projet de loi eugéniste. Leur étude permettrait de mieux comprendre l’évolution des idées du futur président.

Enfin, une enquête approfondie sur les sénatoriales de Chiloé, Magallanes et Aysen, à la veille de sa victoire aux présidentielles, trancherait la question de ses liens personnels avec Walter Rauff qui, selon l’hypothèse de Victor Farias, aurait largement financé sa campagne électorale.

Cette relation clientéliste expliquerait le refus du gouvernement d’Unité populaire de donner une suite aux propositions de syndicalistes du sud du pays (défendues alors par Victor Farias), d’occuper les entreprises gérées par Walter Rauff. Ces relations ambiguës seront à nouveau à l’œuvre quand Allende n’expulsera pas l’Allemand comme le demandait Simon Wiesenthal.

Victor Farias a mis publiquement au défi les historiens, et en premier lieu ceux de son pays, de répondre à ces questions en s’attelant à un véritable travail universitaire sur la vie de Salvador Allende.

Avec un passé si compliqué et si éloigné de l’image d’Épinal diffusé par la vulgate révolutionnaire, il n’est pas étonnant, plus de trente ans après la mort du président chilien, qu’il n’existe pas biographie sérieuse sur lui et, qu’à notre connaissance, il n’y en ait aucune en projet.

Pour en savoir plus

Salvador Allende : contra los judios, los homosexuales y otros « degenerados », Victor Farias, 174 p., Altera, Barcelona, ISBN 84-89779-67-8.
Le texte original de la thèse en médecine de Salvador Allende est disponible en format pdf sur le site : http://www.elclarin.cl/hemeroteca.html.
« De Manicomio Nacional a Hospital Psiquiátrico », Eduardo Medina, Revista chilena neuro-psiquiatrica, 2001, vol. 39, n° 1, pp. 78 à 81.
Entretiens avec Allende sur la situation au Chili, Régis Debray, 179 p., F. Maspero, 1971.
« The Eugenic Temptation in Socialism : Sweden, Germany, and the Soviet Union », Alberto Spektorowski, Comparative Studies in Society and History, vol. 46, n° 1, Cambridge 2004.
« The politics of human heredity in the USSR, 1920-1940 » Adams, Mark B., Genome 31, pp. 879-884.
Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Emmanuel Faye, Albin Michel, 2005, ISBN 2-226-14252-5.
Lyssenko, histoire réelle d’une « science prolétarienne », Dominique Lecourt, Presses universitaires de France, 1995, ISBN 2130473024.
Heidegger et le nazisme, Victor Farias, Verdier, 1987, 332 p., ISBN 2-86432-063-0.

[box class=”info”]A suivre : l’entretien avec Victor Farias.[/box]