Sauver le soldat Papandreou, c’est sauver le Crédit Agricole

Sauver le soldat Papandreou, c’est sauver le Crédit Agricole

Une grande question agite les milieux financiers : la Grèce fera-t-elle défaut ? Cette possible faillite préoccupe les banquiers mais devrait également tracasser tout contribuable « averti ». En procédant à un petit tour d’horizon des chiffres portés à la connaissance du public, on comprend pourquoi. A tout seigneur tout honneur, commençons par l’Etat français.

Dimanche 2 mai 2011 à Bruxelles

euro grecLes ministres des finances de la zone euro décident de mettre en place un plan de sauvetage de la Grèce ; il s’agit pour les quinze pays en question de signer des contrats de prêts bilatéraux avec la Grèce. Le plan porte sur 110 milliards d’euros qui seront alloués par tranche, pendant trois ans, au fur et à mesure des besoins, à Athènes ; la zone euro en prend 80 à sa charge et le FMI 30.

La contribution par pays est calculée sur la base de la participation de chacun au capital de la Banque centrale européenne (hors Grèce). Ce qui signifie 21% pour la France, soit 16,8 milliards d’euros – c’est-à-dire l’équivalent d’un petit tiers de l’impôt sur le revenu.

À ce jour quatre tranches ont été versées à la Grèce : 8,9 milliards pour la participation hexagonale (4,4 milliards en 2010 et 4,5 milliards depuis le 1er janvier 2011). L’octroi d’une cinquième tranche – douze milliards d’euros (8,7 pour les pays de la zone euro et 3,3 pour le FMI) – est prévue début juillet. La facture de ces prêts à la Grèce atteindra donc 7,6 milliards pour Paris. C’est le prix à payer pour permettre à la Grèce de passer l’été sans être acculée à un défaut de paiement.

À mesure qu’ils sont décaissés, ces prêts augmentent le déficit budgétaire, la dette de l’Etat et « stimulent » les émissions obligataires. En clair la France prête à la Grèce de l’argent qu’elle ne possède pas ; situation surréaliste, elle emprunte sur les marchés pour pouvoir prêter à la Grèce…C’est l’histoire du pauvre qui emprunte pour pouvoir prêter à plus pauvre que lui.

Notons au passage que le déficit prévu de l’Etat français en 2011 s’établit à 91,6 milliards d’euros. A fin 2010, notre dette publique atteignait 1591,2 milliards d’euros ; un chiffre en progression de 98,4 milliards en un an. Conclusion : les Grecs nous aident à creuser notre trou…

Il n’y a pas de petits profits

Les banques françaisesBien sûr, les optimistes nous feront remarquer que les prêts à la Grèce nous rapportent des intérêts : 84,3 millions d’euros en 2010 ; ils devraient nous « enrichir ». L’astuce mérite d’être racontée; grâce à sa note AAA, la France emprunte en ce moment sur les marchés à 3,20 % (taux pour les obligations d’Etat à 10 ans). Puis prête à la Grèce à 4,2%. La France emprunte même à 2% lorsqu’il s’agit de bons du Trésor à deux ans. Cette petite manœuvre arrange tout de même Athènes qui est incapable de retourner se financer sur les marchés. Qu’on en juge : le jeudi 16 juin 2011, la Grèce a été obligée de consentir 17,68 % pour ses emprunts à 10 ans. Un record dû à l’absence de confiance des investisseurs. Il est vrai que sa note est catastrophique : « CCC » pour l’agence de notation Standard & Poor’s (14 juin 2011) ; c’est le plus bas de l’échelle. Désormais S & P ne pourra plus dégrader la Grèce…

En résumé, pour ce premier plan de sauvetage de la Grèce, l’Etat français est exposé à hauteur de 16,8 milliards d’euros. Mais son activité de prêteur lui rapporte des intérêts. Lesquels proviennent des crédits que nous accordons par tranche à Athènes. Lesquels fonds sont empruntés sur les marchés par l’Agence France Trésor (Bercy). Tant que les investisseurs nous font confiance, la roue peut continuer à tourner. Pourtant il ne faudrait pas qu’ils deviennent gourmands et se mettent à réclamer une meilleure rémunération de leurs prêts ; par exemple suite à une dégradation de notre note par les agences de notation. En effet une hausse de 100 points de base (1%) du taux moyen de la dette nous coûterait 15 milliards d’euros par an. Coût supplémentaire qui gonflerait notablement la charge de la dette de l’Etat : 45 milliards prévus en 2011.

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Emporiki, une filiale grecque du Crédit Agricole très exposéePourtant, les Etats de la zone euro possèdent de sérieuses raisons de maintenir sous perfusion la Grèce : à la fin 2010, les prêts publics et privés consentis par les dix principaux pays créanciers d’Athènes dépassaient les 200 milliards d’euros – dont 62 pour la France.

Il est possible de fournir quelques précisions sur ces 62 milliards. Ainsi à la fin 2010, les établissements français (banques, assurances, fonds) possédaient dans leurs bilans 15 milliards de dette publique grecque. Soit au 31 mars 2011, 4,5 milliards d’euros pour BNP Paribas, 2,5 milliards pour la Société Générale, 1,2 milliard pour la BPCE, et 0,6 milliard pour le Crédit Agricole. On peut également citer la banque franco-belge Dexia avec 3,4 milliards d’euros.

Une revue de détail s’impose. BNP Paribas limite son exposition à 4,5 milliards d’euros – parfois on avance le chiffre de 5 milliards – de dette souveraine grecque puisqu’elle ne possède pas de filiale locale. On cherche tout de même à rassurer les actionnaires : une restructuration de la dette grecque coûterait 1,2 milliard d’euros à la BNP si une décote de 25 à 30% sur le prix des obligations était appliquée. « C’est un impact qui serait tout à fait absorbable pour BNP Paribas », affirme le directeur général, Baudouin Prot. En effet au premier trimestre 2011, la banque a annoncé un bénéfice net de 2,6 milliards d’euros. Sur cette base-là, la perte de 1,2 milliard d’euros ne représenterait que 40 jours d’exploitation.

Ce qu’on devrait raconter aux sociétaires du Crédit Agricole lors des assemblées générales

À la Société Générale, on ne possède que 2,5 milliards d’euros de dette souveraine grecque; en cas de décote de 25 à 30% sur le prix des obligations grecques l’impact se monterait à 800 millions d’euros sur les résultats avant impôt (500 millions après impôt). Mais la Socgé possède une petite filiale grecque, la banque Géniki, qui a prêté 3,4 milliards d’euros aux clients locaux.

Jean-Claude Juncker, président de l'EurogroupeL’exposition du Crédit Agricole à la dette souveraine grecque semble modeste : 0, 6 milliard d’euros. Mais le danger se trouve sur place : sa filiale grecque Emporiki, sixième banque du pays, possède 21,1 milliards d’euros d’engagements. Un effondrement de l’économie grecque porterait un coup terrible à la banque verte.

Il serait inéquitable d’oublier les assurances françaises, elles aussi concernées par le risque grec. A la fin 2010, 2 milliards d’euros pour Groupama en dette souveraine grecque, même chiffre pour CNP et 1,9 pour Axa. Les assureurs mutualistes ont également leur part du gâteau avec une exposition nette à la dette de l’Etat grec de 520 millions d’euros pour le groupe COVEA (MMA, MAAF, GMF).

Sauver la Grèce revient donc à sauver les banques françaises. Même si les experts estiment qu’elles sont en mesure d’affronter le gros temps. En effet, l’ensemble des dettes grecques publiques et privées pèsent pour 11% des fonds propres chez BNP Paribas et pour 16,5% à la Société Générale. Mais il y aurait impossibilité d’absorber le choc s’il y avait propagation du défaut à l’Irlande et au Portugal. L’Espagne et l’Italie venant s’ajouter à la liste, cela mettrait l’ensemble du système bancaire européen en dépôt de bilan. On n’en est pas là.

Provisoirement la Grèce est sauvée puisque le 2 juillet l’Eurogroupe a décidé de débloquer la prochaine tranche de prêt à la Grèce (12 milliards d’euros au total). Mais il faut que le deuxième contributeur du plan de sauvetage, le FMI, qui fournit environ un tiers de l’enveloppe donne son accord. En principe ce sera chose faite le 8 juillet lors de son conseil d’administration. Le premier gros dossier de madame Lagarde.