Íngrid Betancourt allumant une bougie dans le sanctuaire de Lourdes, le 12 juillet 2008, 10 jours après sa libération.

Interview avec le commandant de “l’Opération Jaque” de libération d’otages en Colombie

Par Eduardo Mackenzie, 2 juillet 2011.

La discrète réunion a eu lieu dans la salle de restaurant d’un hôtel parisien le 1er juillet 2011. Sept journalistes des média les plus prestigieux de France et moi-même avions été invités par l’Association des Journalistes de Défense pour un déjeuner avec le militaire colombien qui avait joué, le 2 juillet 2008, sous le pseudonyme de José Luis Russi Caballero, le rôle d’un expert colombo-italien en droit international humanitaire et négociateur en chef, alors qu’il était, en fait, le commandant tactique de l’opération Jaque, aujourd’hui mondialement célèbre.

Íngrid Betancourt allumant une bougie dans le sanctuaire de Lourdes, le 12 juillet 2008, 10 jours après sa libération.

Íngrid Betancourt allumant une bougie dans le sanctuaire de Lourdes, le 12 juillet 2008, 10 jours après sa libération.

Âgé de 39 ans, et sous le pseudonyme de «Fernando», cet acteur primordial de la libération d’Ingrid Betancourt, des trois otages américains et des onze soldats et policiers qui étaient dans les mains des FARC, a accepté, pour la première fois depuis cette date inoubliable, de parler à des journalistes étrangers.

La raison de cette entorse, intentionnelle bien que limitée, à l’hermétisme que gardent jalousement les protagonistes de cette singulière opération ne fut pas seulement l’arrivée du troisième anniversaire de celle-ci, mais, d’une part, la parution de Libération d’Otages en Colombie, L’Opération Jaque, la véritable histoire racontée par les protagonistes (Ed. Lavauzelle), traduction française de l’excellent ouvrage de Juan Carlos Torres.

L’autre raison, plus pressante, c’est la diffusion en Équateur d’un documentaire de Télé Amazonas destiné à semer la confusion au sujet de ce coup spectaculaire contre les FARC. «Il fallait faire quelque chose pour répondre à ce truc bidon », m’a dit «Fernando» après le déjeuner. « J’ai donc demandé et obtenu l’autorisation de mes supérieurs pour vous rencontrer », a t-il ajouté.

Pendant les trois heures intenses du repas nul n’a perdu une minute, ni un seul détail, de ce que «Fernando» a dit, tantôt en français, tantôt en espagnol et parfois un peu dans le désordre, car certains voulaient l’orienter vers l’anecdote minimaliste, d’autres vers les aspects stratégiques de l’opération. En tout cas, l’officier de renseignement a pu passer en revue les thèmes centraux de cette opération unique et battre en brèche les mensonges de la vidéo de Télé Amazonas.

Localisation de l'opération

Localisation de l'opération

Les journalistes voulaient tout vérifier. S’agissait-il d’un plan exclusivement colombien ? Y avait-il eu des militaires américains ? Et des militaires Israéliens ? Y-avait-il eu des négociations avec des chefs des FARC ? Comment ces gens ont-ils été bernés ? Comment avez-vous intégré la fausse équipe humanitaire ? Quel fut le degré de dangerosité encouru par les militaires et par les otages ? Quelle a été l’action personnelle de «Fernando» ?

Celui-ci a répondu à chaque question. Il a insisté sur le fait qu’il n’y a eu aucune implication militaire étrangère, ni de conseillers étrangers, tant dans la conception que dans la mise en œuvre du plan. Il a détaillé ainsi, avec précision, les trois éléments qui à son avis avaient été «fondamentaux» pour la réussite de l’entreprise : l’excellent moral des soldats qui ont accepté de participer à cette opération à haut risque, la manœuvre impeccable de tromperie et de désinformation que l’armée de terre colombienne avait accompli depuis plusieurs semaines et par des moyens électroniques, et enfin, la décision politique prise par le président Alvaro Uribe d’autoriser l’exécution de cette opération non armée.

«Vingt jours avant, mes supérieurs m’ont demandé si je voulais faire partie d’une opération très risquée et sans armes. Un autre officier avait dit non quand ils lui avaient proposé la même chose. Au début, ils avaient envisagé la possibilité de faire un raid avec des forces spéciales, un peu comme l’opération israélienne à Entebbe en 1976. Mais cette option a été écartée parce que l’idée d’une opération basée sur la tromperie avait gagné les esprits. Toutefois, un plan B avec des forces spéciales et des hélicoptères de combat était prêt à être lancé si notre opération échouait. »

Les journalistes ont même obtenu un scoop car « Fernando » a évoqué un détail, inédit, de ce qui s’est passé au moment de l’arrestation des chefs guérilleros « César » et « Gafas », quand l’hélicoptère MI 17 prenait de la hauteur. Si « Gafas » n’a pas opposé une très grande résistance, “César”, en revanche, a tenté par tous les moyens de se libérer et d’attaquer trois hommes du commando qui tentaient de le maîtriser. « ‘César’ s’est battu comme un lion», a rappelé «Fernando». « Il a essayé de gagner la porte arrière-droite de l’hélico, qui a une fenêtre d’où un technicien contrôle le rotor de queue, pour l’ouvrir et sauter dans le vide. »

En d’autres termes, le chef guérillero, se sachant perdu, voulait se suicider. Il voulait se suicider, certes, mais aussi faire tomber l’hélicoptère avec tous ses passagers, car briser une fenêtre ou une porte en plein vol aurait été fatal. Le mélange de panique et de honte pour avoir été capturé de cette façon, au terme d’une énorme supercherie, et la crainte de représailles terribles qui allaient s’abattre sur lui de la part des FARC, fut si grand que « César » est tombé dans un accès de désespoir. La bagarre, violente, a duré plusieurs minutes. Bien que maintenu par trois personnes, « César » cherchait à se « traîner jusqu’à la fenêtre pour la briser et se jeter dans le vide», a expliqué «Fernando». «Je me suis approché de lui et je lui ai dit qu’il devait réaliser qu’il était inutile d’insister, qu’il devait d’admettre qu’il avait perdu. ‘Je veux mourir’, m’a-t-il répondu, sans cesser de se battre, jusqu’à ce qu’il soit définitivement ceinturé », ajouta le militaire.

Les otages détestaient surtout « Gafas » ; c’était une espèce de brute sadique qui avait menacé l’un des otages américains avec son pistolet, quelques jours auparavant. Alors, lorsque l’échauffourée a éclaté, certains des ex-otages ont demandé d’appliquer la manière forte plutôt sur «Gafas ».

Un autre fait que «Fernando» a confirmé est celui en relation avec la démarche unilatérale que deux diplomates européens faisaient à l’époque, le français Noel Saez et le suisse Jean-Pierre Gontard, et qui cherchaient même un rendez-vous avec «Alfonso Cano», le chef des FARC. L’armée colombienne a exploité à fond et avec beaucoup de succès cette affaire qui avait irrité jadis le gouvernement colombien. «Cette initiative a donné du crédit à l’idée d’une réunification des otages et de leur transfert sous le prétexte d’une action humanitaire », a t-il dit.

Un de ces diplomates a juré de se venger du gouvernement colombien pour ce fait qu’il a pris comme un « affront » et il est arrivé à en parler lors d’un cocktail sans savoir exactement avec qui il parlait. La vidéo de Télé Amazonas a à voir avec cela, m’a confié l’officier du renseignement, après que la réunion se soit terminée.

Devant l’insistance des journalistes, « Fernando » a évoqué que l’équipée «humanitaire», où il y avait même un ancien guérillero repenti des FARC, avait craint, jusqu’à la dernière minute, que « César », dont les analystes du renseignement militaire disaient qu’il était quelqu’un de très rusé et de très dangereux, capable de déceler les subterfuges les plus subtils de l’armée, découvre la ruse et tente, à son tour, de tromper et de capturer les militaires sur le terrain.

Bien sûr, avant le jour J, les décideurs de l’armée colombienne avaient constaté que les responsables du front numéro un, celui dont « César » était le chef, avaient mordu à l’hameçon, car ils avaient reçu des ordres et des instructions qu’ils avaient accompli sans broncher, croyant qu’elles venaient de «Mono Jojoy», le chef du Bloc Oriental des FARC.
Cependant, le doute subsistait encore, vu que « la tromperie est une constante dans la guerre, en particulier dans la guerre asymétrique, et parce que ‘César’ n’avait pas respecté certaines de nos conditions : les otages ne portaient pas des chemisettes blanches et les communications radio au sol n’étaient pas audibles », a précisé l’officier.

Cependant, après l’atterrissage, quand « Fernando » a vu le visage souriant de «César», qui était convaincu que son jour de gloire était arrivé, «la peur est retombée et tout le monde a été capable d’interpréter son personnage comme prévu. » « César » a reçu le cadeau que «Fernando» lui apportait : un livre sur la libération d’autres d’otages. L’intoxication électronique avait fonctionné à fond, au point que «Fernando», voyant que le temps s’écoulait, a pu donner même des ordres à la guérilla pour aider les otages avant de monter dans l’hélicoptère.

« Fernando » a raconté les difficultés que certains otages avaient posées, car ils n’ont pas cru qu’il s’agissait d’une mission humanitaire et ils furent à deux doigts de créer un incident, car l’ordre de se laisser attacher les mains les ont mis en colère. « Ingrid était en colère contre moi. Elle pensait qu’il s’agissait d’un autre acte de propagande des FARC. Mais après, une fois à bord, quand nous avons dit que nous étions l’armée nationale de Colombie et qu’ils étaient libres, elle a fondu en larmes de joie et de reconnaissance, comme tous les autres. »

«L’Opération Jaque a montré le grand professionnalisme de l’armée colombienne et lui a donné un avantage stratégique dans la lutte contre les FARC. Elle a amélioré encore plus la bonne image qu’elle a auprès des Colombiens », a conclu « Fernando ». Un journaliste a ajouté: « Cette opération a changé aussi en France l’image de l’armée colombienne. »

Novopress remercie Eduardo Mackenzie pour cette version en français de son article en espagnol paru dans El Mundo.