Tremblante ou troublante, l’identité?

23 janvier 2023 | Culture

Il y a des livres qu’on espère ou qu’on attend comme certains matchs de boxe ou un tournoi de chevalerie médiévale. On sait qu’un règlement de compte fatal et un affrontement entre puissances adverses vont s’y jouer, mais aussi qu’au terme de la lutte l’essence la plus obscure du combat qui se donne à voir vous sera livrée comme par surcroît. Le dernier livre du philosophe Paul Audi, « Troublante identité » (Stock), est de ceux-là.

La dénonciation des passions ou des combats identitaires – que ce soit de la part de la gauche internationaliste ou altermondialiste, du libéralisme cosmopolite et progressiste ou de la droite républicaine et universaliste – font certes partie des parcours du combattant obligés pour un large spectre de l’intelligentsia occidentale, sur les campus des deux rives de l’Atlantique. Car à force de constater que la fin de l’Histoire annoncée par Fukuyama et ses disciples en 1992 ne cessait d’être reportée sine die, il a bien fallu, et il faut toujours, trouver une explication ; dès lors la persistance ou le réveil des identités nationales, religieuses, ethniques, sociales ou sexuelles est souvent convoquée par nos clercs kantiens ou libéraux sur le banc des accusés pour expliquer l’ajournement de la parousie dominicale qui aurait dû être celle de la grande réconciliation des consciences mondialisées.

En général, ce genre d’exercice rhétorique se termine à la façon d’une sorte de tauromachie parodique sans mise à mort : on dresse à grande peine la muleta devant les monstres taurins de l’identité collective, mais l’épée du matador ne trouve jamais où se planter avec assez de fermeté pour clore le combat.

La plupart du temps, le progressisme se contente de considérer les récits, les représentations ou les passions identitaires comme autant de maladies pathologiques suscitées par la dureté du capitalisme global, la méchanceté archaïque des êtres violents et radicaux, ou bien par on ne sait quelle perversion confusionniste issue d’un marxisme culturel dévoyé et revanchard. Supprimons capitalisme et/ou marxisme, et les pulsions identitaires, reflets évanescents de toutes les frustrations historiques ressenties par les âmes ou les peuples aliénés, disparaîtront comme face au soleil de la Vérité les ombres de la caverne platonicienne.

Condamné à être libre

L’œuvre de Paul Audi est plus intéressante parce qu’elle est à la fois plus ambitieuse, plus intime, plus originale, plus complexe et plus honnête : au lieu de décliner de façon traditionnelle tous les catéchismes républicains, libéraux ou révolutionnaires au nom desquels sera ensuite prononcée la cérémonie d’exorcisme du démon identitaire dont la traque est requise, l’exégète savant de Jean-Jacques Rousseau, Romain Gary ou Thomas Bernhard (ses trois auteurs-fétiches, avec Sartre et Lacan dont il sera question plus loin) préfère partir de son expérience personnelle : celle d’un jeune Libanais exilé et déraciné arrivé en France à l’âge de onze ans, au début de la guerre civile, en 1975, fils d’un célèbre et richissime banquier gréco-catholique du pays du Cèdre (Raymond Audi), naturalisé français à l’orée de l’adolescence, et qui s’évertuera, à la fois par amour de son pays d’adoption et haine assumée de son pays d’origine, de rompre les amarres avec toute sorte d’allégeance filiale ou d’appartenance identitaire, quelles qu’elles soient.

Ce qui est intéressant (parfois aussi exaspérant, mais il faut bien jouer le jeu), c’est justement ce parti pris assumé par l’auteur, après tout pas très différent de celui de Montaigne ou de ses auteurs classiques de prédilection, d’essayer de penser et de combattre l’emprise des identités nationales ou religieuses – les autres l’intéressent peu, à vrai dire, car peu présentes dans son Levant arabe originaire – à partir de sa propre biographie, de ses propres malaises intimes, de ses angoisses récurrentes les plus personnelles ou les plus manifestement idiosyncrasiques, et du combat douloureux et improbable qu’il prétend avoir mené pendant un demi-siècle, au risque de l’effondrement psychique, contre l’emprise de ses deux identités séparées presque contradictoires, la libanaise et la française.

Fortement inspiré par l’œuvre philosophique de Jean-Paul Sartre, notamment les célèbres et géniales analyses psychologiques du sado-masochisme et de la haine de soi déployées dans L’Être et le Néant, mais aussi dans Les Mots ou les essais critiques sur Baudelaire, Mallarmé, Flaubert et Genet, Paul Audi place d’emblée la question identitaire au carrefour de deux expériences humaines qu’il juge complémentaires et indissociables : celles de l’amour-propre et de la honte, antichambre morbide de la haine de soi.

Le syndrome du naturalisé

Ces expériences psychologiques peuvent toucher à peu près tout le monde, mais selon lui de façon particulièrement douloureuse et féroce les êtres écartelés entre deux mondes culturels et historiques distincts, dont l’un relève d’un passé familial honni et à jamais crépusculaire (le Liban, dit-il, ancienne Phénicie, est devenue au XXe siècle la « Finicie », la nation artificielle, sanguinaire et clanique qui n’en finit pas d’agoniser et de sacrifier ses fils) et l’autre (la France républicaine, hugolienne ou gaulliste) d’une mythologie littéraire, personnelle et fantasmatique élaborée elle aussi depuis les premiers récits de l’enfance levantine.

C’est ce qu’il appelle le syndrome du naturalisé, ce malaise de l’âme qui frappe tout citoyen allogène redoutant de n’être jamais suffisamment bien assimilé aux yeux de ses nouveaux compatriotes, craignant dès lors d’être ramené malgré lui sous l’effet du regard des autres dans l’enfermement identitaire ancestral qu’il voulait fuir à toute force (arabe, libanais, catholique uniate, grand bourgeois).

Dans un passage assez évocateur, Audi se compare à Charlton Heston à la fin de La Planète des singes, lorsqu’il comprend devant les ruines de la statue de la Liberté abandonnée sur les rives de ce qui fut le fleuve Hudson que c’est bien sa propre race, et non celle des singes cruels, qui est responsable du désastre présent sous ses yeux depuis la fin de son voyage spatial. Toute sa vie, l’auteur prétend avoir ressenti le sentiment de désespoir et de honte mêlés du héros de Pierre Boulle à chaque fois que le passé de sa famille ou de son pays natal parvenait à son insu à détruire l’amour-propre et l’estime de soi qu’il croyait avoir affermis par la vertu de son « baptême » français, universitaire et laïc.

Grand lecteur de Jacques Lacan (on comprend pourquoi : rien de ce qui relève de la forclusion ne lui est étranger), Paul Audi tente un coup de force, comme un janissaire déserteur qui partirait seul à l’assaut de la forteresse du sultan.

Les identités nationales, religieuses, historiques ou sociales selon lui ne peuvent se cristalliser que sous les auspices des deux premiers pôles de la topique lacanienne : le grand A et l’objet petit a, le Symbolique et l’Imaginaire, l’Autre de l’Idéal du Moi construit par l’inconscient à partir du Nom du Père ou des montages symboliques qui en découlent et l’image autre, liée à la promesse de jouissance, qui dessine dans le miroir de l’âme la projection narcissique et fatale du Moi idéal.

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