Faire face à la laideur, par Renaud Camus [Forum de la Dissidence]

8 décembre 2022 | France, Politique

Le 8e Forum de la Dissidence s’est tenu à Paris ce samedi 3 décembre devant plusieurs centaines de personnes réunies pour écouter des figures de l’opposition au « système Macron ». Voici le texte de la brillante intervention de Renaud Camus.


Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

comme j’ai eu l’imprudence d’élaborer finalement, en particulier avec l’énorme volume intitulé La Dépossession, si ce n’est tout à fait un système, du moins une grille d’interprétation générale des sociétés modernes et contemporaines, toutes les questions que l’on me pose, et les sujets qu’on me propose, vont s’inscrire immédiatement dans cette structure herméneutique, ce qui m’oblige chaque fois à quelques explications sommaires, et aussi rapides que possible, pour les lecteurs ou auditeurs — et ils sont bien sûr l’immense majorité — qui n’auraient pas idée de mes élaborations “théoriques”. Et si l’on me suggère “Faire face à la laideur”, l’inscription est automatique, la mise en place s’opère d’elle-même. Laideur et remplacisme global, de même que mensonge et remplacisme global, sont en effet consubstantiels.

Ce que j’appelle remplacisme global repose sur l’observation que le remplacement, la substitution, sont le geste central des sociétés contemporaines davocratiques, celles qui relèvent de la gestion du parc humain par Davos, du management de la Terre et de ses habitants par une conception purement économique des modes de la présence — encore cette conception économique est-elle à son tour remplacée, avec le temps, par une version rigoureusement abstraite d’elle-même, fictive, financière, à laquelle sont de plus en plus substituées le moment venu des modalités de calcul entièrement numériques, cybernétiques. Les matériaux sont remplacés par leur double moins onéreux et plus pratiques, les originaux sont remplacés par cette reproduction à l’infini dont Walter Benjamin s’est fait en son temps le chroniqueur alarmé, les peuples indigènes sont remplacés par des peuples allogènes moins coûteux mais aussi plus reproductifs, c’est-à–dire plus à même d’offrir à la davocratie ce dont elle a besoin comme un drogué de sa drogue, à savoir des consommateurs toujours plus nombreux. Artificialisation est l’autre nom du remplacisme global.

Le remplacement ouvre l’ère du faux, bien sûr, puisque la chose ou l’être de substitution ne sont plus la chose, par définition, ne sont plus l’être, mais sont leur imitation, leur double, leur contrefaçon, leur fac-similé. Il ouvre aussi l’ère du laid, un laid qui d’emblée relève de l’ordre moral autant que de l’ordre esthétique, puisqu’il est laid aussi, ou même d’abord, parce qu’il est faux. Il y a un mot qui résume bien ce double caractère de fausseté et de laideur de l’objet et de l’être de remplacement, leur mauvaise qualité, leur nature de camelote : c’est celui d’ersatz. Ce mot allemand s’est popularisé en France et dans le monde anglo-saxon durant la Première Guerre mondiale car on le disait alors d’un grand usage en Allemagne pour désigner ce qui devait remplacer tous les produits de première nécessité devenus indisponibles du fait du conflit. Le traducteur récent de William Morris commet sans doute un anachronisme en appelant L’Âge de l’ersatz la conférence prononcée par l’artiste le 18 novembre 1894 au New Islington Hall de Manchester, dans le quartier populaire d’Ancoats, même s’il faut reconnaître que le terme est parlant, plus parlant que succédané ou pis-aller : en 1894 la langue française ne connaissait pas encore ersatz, et la langue anglaise non plus. William Morris dit makeshift, The Age of Makeshift. De même qu’il a existé un âge de la chevalerie et un âge de la foi, ses contemporains, selon lui, entraient dans l’âge du makeshift, l’âge de l’ersatz, de la substitution. Nous y sommes en plein.

William Morris est particulièrement intéressant pour le sujet qui nous intéresse à présent parce qu’il est au carrefour exact de toutes les façons de l’embrasser. Même s’il est surtout connu de nos jours pour ses tissus et ses papiers peints à motifs végétaux, c’est un peintre, un décorateur, un poète, un pionnier de divers genres littéraire aujourd’hui très prospères tels que la romance et la fantaisie, un architecte amateur, on pourrait dire, au prix d’un autre anachronisme, un militant écologiste, un précoce champion de la conservation des bâtiments anciens, parmi lesquels le merveilleux Kelmscott Manor, dans l’Oxfordshire, où il installa sa famille en 1871 et qui est aujourd’hui une des plus séduisantes demeures de l’esprit qu’on puisse visiter dans le monde. Disciple de Ruskin et lui-même une source d’inspiration pour les Fabiens comme pour les conservationnistes, étroitement lié au mouvement préraphaélite et plus étroitement encore à l’Arts & Crafts dont il est la principale figure et qui essaimé sur tous les continents, Morris, qui fait actuellement l’objet d’une grande exposition à la Piscine, à Roubaix, est aussi un théoricien politique et un théoricien tout court, obsédé par la question de la beauté et celle de la laideur, de la résistance à la laideur, qu’il associe, donc, dans les matériaux, dans les meubles, dans les tissus, dans la nourriture, dans les vies, dans les âmes, à l’ersatz, au remplacement, au makeshift.

Dans makeshift il faut certes entendre shift, changement, substitution, mais on aurait grand tort de délaisser make, to make, faire, et plus précisément fabriquer, forger. Il est étonnant de constater à quel point les mots qui désignent la fabrication sont étroitement apparentés à ceux du mensonge, du faux. Pour ce qui est de forger c’est plus sensible en anglais, je l’avoue, où forgery c’est précisément le faux, la falsification, la contrefaçon. En français on forge ses mensonges, ou ses vérités de rechange. On ne songerait pas à forger la vérité elle-même. Dans les parcs, et spécialement au XVIIIe siècle, mais encore au XXe, au château de Groussay, par exemple, à Montfort-l’Amaury, on a multiplié, suivant une mode venue d’Angleterre, je crois bien, de l’Angleterre de la Révolution industrielle, les fabriques, qui souvent nous paraissent délicieuses, comme celles du désert de Retz, à Chambourcy, ou celles de Méréville, aujourd’hui transportées à Jeurre, dans l’Essonne, mais qui n’étaient rien d’autre en somme que de faux monuments, de fausses laiteries, de faux hameaux, de faux temples antiques, de fausses pyramides égyptiennes, de faux tombeaux, de faux ponts des Soupirs qui quelquefois pouvaient servir de ponts, et même parfois, par un prodige de la fabrication au carré, de fausses fabriques. J’ai quelquefois l’ambition, dans les moments de découragement, ou d’élan mystique, de me laisser bien davantage pousser la barbe et de me faire engager dans un parc à fabriques en tant que faux ermite, ermite d’ornementation, ornemental ermit, comme il y en eut quelques-uns, qui paraissaient hors de leurs grottes à heure fixe, pour les visiteurs et les promeneurs, dans l’Angleterre néo-classique. [Notons que le néoclassicisme est le premier, dans l’histoire des styles, et comme son nom l’indique, à se constituer par référence expresse à autre chose que lui-même et à procéder par citations, imitations, reproduction. Dans l’Angleterre georgienne qui le voit naître au temps de la première Révolution industrielle il aligne et multiplie crescents, terraces, circuses, malls, prospects, à Bath, à Cheltenham, à Harrogate, à Brighton, à Londres bien sûr, du côté de Regent’s Park — élégantes théories d’immeubles tous semblables dont le seul défaut est qu’elles n’ont aucune raison de s’arrêter].

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