Au pays des réformes impossibles, par Jean-Gilles Malliarakis

Dans notre précédente chronique nous ironisions sur la ferme volonté prêtée à Emmanuel Macron dans son projet de « réformer » les retraites.

La gestion lamentable par les pouvoirs publics du blocage des raffineries et de la pénurie du carburant que la grève scandaleuse occasionne cet automne nous donne une idée de la détermination avec laquelle le gouvernement pourra imposer une éventuelle réforme des retraites.

Répétons d’abord qu’il ne faut pas se leurrer sur la valeur du mot « réforme » : on ne « réforme » pas l’Ecole nationale d’administration en la rebaptisant « Institut de la Fonction publique » ; on ne « réforme » pas vraiment l’archaïque « patente » devenue « taxe professionnelle » en 1975, ni en la transformant en 2010 en « contribution économique territoriale ». Le principe reste ici le même, très lourd, pénalisant pour les petites entreprises artisanales.

Or, on disait autrefois de la France qu’elle adorait les révolutions et avait horreur des réformes. C’était certes déjà évidemment vrai au XIXe siècle. Et il n’est même pas impossible que la grande catastrophe que notre pays a connue à la fin du XVIIIe, et qui donna naissance en 1792 à la Première république, puisse s’expliquer précisément par ce tropisme, confirmé en 1830, en 1848, en 1870, et, depuis lors, à nouveau au cours du siècle écoulé.

Le mal vient donc de loin…

Une réforme authentique cela suppose en effet un pouvoir législatif et un pouvoir exécutif, séparés mais l’un comme l’autre, à la fois forts, cohérents et doués d’un minimum de savoir-faire.

Nous venons de constater en Angleterre, après l’expérience Liz Truss de 44 jours qu’une détermination purement idéologique clairement affirmée, cela ne suffit pas : portée par les adhérents de base du parti conservateur, l’éphémère locataire du 10 Downing street cochait toutes les cases doctrinales, mais elle ne possédait aucune des dispositions permettant de les mettre en pratique.

Mais quels qu’aient été les défauts et/ou les carences de Mrs Truss, au moins avait-elle manifesté durant toute sa carrière antérieure – comme parlementaire, élue d’une circonscription du comté rural de Norfolk depuis 2010 ; comme ministre à divers postes de 2014 à 2021 – certaines qualités politiques qu’on chercherait vainement chez nos dirigeants parisiens, hors-sol et hyper-diplômés.

Dès novembre 2016 certes l’actuel président Macron publiait un livre de 268 pages, parfaitement creux, sous le titre « Révolution ». Il laissait alors entendre qu’il allait bouleverser nos régimes de retraite. On allait voir ce qu’on allait voir. Et on a vu, en effet.

Erreur fondamentale : le « maître des horloges » caressait l’idée d’une fusion des systèmes du privé et du public et de la suppression des régimes particuliers, dérogatoires et subventionnaires. Égalité intégrale ! Quoi de plus séducteur dans un pays, le seul sans doute parmi les 193 États représentés aux Nations Unies, qui fait figurer le mot Égalité dans sa devise nationale.

Il y avait donc de quoi faire : abolir les 12 (principales) différences pour la retraite entre le secteur public* et le secteur privé, autant se proposer d’accomplir les 12 travaux d’Hercule. Pour capturer la biche aux pieds d’airain, et autres exploits, son auxiliaire désigné s’appelait nécessairement Laurent Berger, la CFDT majoritaire dans le secteur privé adhérant aux principes de cette réforme qualifiée de « systémique ».

Hélas les technocrates de Bercy se préoccupaient de longue date d’une tout autre « réforme », celle d’un report de 2 ans de l’âge [théorique] de la retraite afin de diminuer les déficits de nos « comptes sociaux ». Qualifiée de « paramétrique » cette réforme-là braquait la CFDT, et vexait même Laurent Berger. Or, elle répondait à une urgence du point de vue des engagements européens, pris par un pays qui ne les a jamais tenus depuis 30 ans de traité de Maastricht, ce qui indispose évidemment nos voisins et partenaires. Parmi toutes les discordances franco-allemandes que l’on découvre ces temps-ci, en voilà une difficile à rectifier sauf à changer de mode de gouvernance.

Il fallait choisir, et, comme à son habitude, Macron n’a pas su choisir.

« En même temps » ! : une telle périphrase irritait déjà un personnage dont Brigitte Macron a sans doute entendu parler dans l’établissement jésuite où elle enseignait naguère. Ignace de Loyola en effet s’était fortement insurgé, en face d’une attitude ambivalente du type de celles de notre cher président. Il proclamait en latin « volo et nolo, non habitant in haec domo ». Traduisons : « dans cette demeure ne sauraient cohabiter je veux et je ne veux pas ». Cet homme du XVIe siècle était décidément bien loin de la Macronie.

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent