[Entretien] Philippe Bilger : « On est passé de l’exemplarité au narcissisme »

Réagissant à la double mise en examen pour prise illégale d’intérêts d’Éric Dupond-Moretti et Alexis Kohler, le magistrat Philippe Bilger acte le changement de cap entre les deux mandats d’Emmanuel Macron. De la République exemplaire à celle des affaires, la Macronie prend l’eau.

Marc Eynaud. Alexis Kohler et Éric Dupond-Moretti ont chacun affaire à la Justice. Qu’est-ce que cela révèle de la Macronie ?

Philippe Bilger. Je pourrais dénoncer que pour Emmanuel Macron, toute contestation de son autorité est plus importante que le respect de l’État de droit et le respect du sentiment populaire. Je pourrais aussi regretter que le Premier ministre soit obsédé par les agressions sexuelles mais beaucoup moins par les graves transgressions de l’éthique et de la probité publique. Je voudrais surtout attirer l’attention sur autre chose. Je ne crois pas qu’il y ait l’exemple d’un régime qui soit passé d’une éthique voulue exemplaire à une éthique en régression. Avant de devenir Président, Emmanuel Macron avait dit que la République serait irréprochable et que tout ministre mis en examen devrait démissionner. Un certain nombre de ministres ont été mis en examen et ont dû partir. Dans la suite du premier mandat, puis dans le mandat actuel, on a eu une régression très surprenante, comme s’il y avait trop de mises en examen pour qu’on tienne une ligne de rigueur.

M. E. Comment se traduit cette régression ?

P. B. On est passé d’une volonté d’exemplarité manifestée par des mises en examen durant un certain temps à une volonté de dénier toute volonté éthique. En effet, maintenant, on peut être mis en examen et demeurer au pouvoir, de telle manière que le garde des Sceaux peut affirmer que sa démission n’est pas à l’ordre du jour car il tient sa légitimité du Président et du Premier ministre. Lorsqu’un choix de ministre a été aberrant dès le départ, il tire tout de même sa légitimité de cette aberration. Et c’est inquiétant, au moins révélateur d’une évolution.

M. E. On se souvient de la démission de François de Rugy après la simple publication d’une photo avec des homards… Il y a donc une évolution.

P. B. Là, il n’y avait rien. Également, pour Julien Bayou, c’est un scandale car il n’a rien à se reprocher. Il y a une dénonciation scandaleuse à partir de rien, invoquant le témoignage d’une ex-compagne. Il a eu l’élégance de se retirer de ses fonctions, de la même manière qu’Adrien Quatennens qui a reconnu avoir porté une gifle et s’est rendu coupable de harcèlement. Pour les violences et les intimidations sexuelles, le mouvement MeToo a eu des effets très positifs et il continuera à les avoir si on convient qu’une femme n’est pas forcément victime lorsqu’elle le déclare et qu’un homme n’est pas forcément coupable lorsqu’il est mis en cause. Il ne faut pas que cette justice devienne une justice d’exception, ce serait catastrophique. Pour revenir à Emmanuel Macron, il est dramatique, dans la France d’aujourd’hui, de passer d’une volonté d’exemplarité au narcissisme présidentiel qui considère que ce qui vaut, c’est ce qu’il décide, et le reste n’a pas d’importance.

Tribune reprise de Boulevard Voltaire