Guerre d’Ukraine, l’impasse intellectuelle, par Maxime Tandonnet

L’un des grands problèmes de ce conflit tient au déclin intellectuel du monde occidental. Les débats sur les chaînes d’information en sont une illustration. Voyez par exemple la sottise des stratèges de plateau, comme nous avions jusqu’alors des médecins de plateau au plus fort de l’épidémie de covid. Et même parfois les mêmes: ils vont récupérer d’anciens médecins de plateau pour commenter la guerre d’Ukraine!

Tout se passe comme si l’une des causes de l’impasse tenait à l’affaiblissement de la capacité à penser les choses. Il ne se trouve presque personne, ou bien peu de monde, pour réfléchir, apporter une lueur d’intelligence dans ce conflit. Ou alors, ceux qui s’y essayent sont marginalisés, ignorés, insultés.

Depuis le début de cette guerre la position du monde occidental est entre deux chaises. Elle s’éloigne du principe de réalité pour se soumettre à l’émotionnel. Que faudrait-il faire si l’on décidait de mettre fin le plus vite possible à cette guerre? Deux alternatives viennent à l’esprit:

Soit l’occident estime que l’un de ses intérêts vitaux est menacé par l’annexion des 4 régions russophones ukrainiennes par la Russie et il choisit de les reconquérir intégralement – en y ajoutant peut-être la Crimée. Dans ce cas, il doit entrer ouvertement en guerre contre la Russie, former une coalition occidentale pour la combattre (comme contre l’Irak en 1991). Cela revient à assumer que des soldats occidentaux vont mourir pour le Donbass, une déflagration majeure, peut-être à terme la mobilisation des jeunes Français non militaires de carrière qui iront eux aussi se faire tuer, des bombardements de villes (nucléaires ou non nucléaires), de gigantesques destructions et pénuries. C’est un choix qui peut avoir sa justification s’il est avéré qu’aucune autre solution [pour des raisons nous échappant] n’est envisageable pour la sécurité du monde occidental et de l’Europe. Il ne peut pas être écarté.

Soit, l’occident juge que contrairement au cliché habituel, la Russie qui a démontré sa faiblesse ne menace pas sa liberté, l’hypothèse d’un déferlement de l’armée russe sur l’Europe (comme on le craignait du temps de Staline) ou même une politique de reconquête des pays de l’ex URSS par la Russie est rigoureusement inconcevable pour une armée russe qui piétine depuis sept mois face à l’Ukraine, 50ème puissance mondiale. Il se dit qu’il faudra en finir tôt ou tard avec ce conflit car aucune guerre ne dure éternellement et il s’oriente vers une solution de cessez-le feu, de recherche d’un compromis territorial par la négociation – et la quête d’une sortie qui préserve les dignités de tout le monde et le souhait des populations. En tout cas, il n’est pas interdit d’y réfléchir.

Les deux sont possibles, la première comme la seconde. Aucune des deux ne doit être exclue. Mais parfois, il faut faire des choix et les assumer en prenant des risques.

La formule actuelle, entre deux chaises, est signe d’indécision, à l’image du pathétique de M. Biden. Elle consiste à ne pas combattre soi-même, mais à armer l’Ukraine pour combattre la Russie par procuration.

Cette logique selon les Ukrainiens qui se battent et meurent pour leur liberté et la nôtre – sans que l’occident ait à verser une goutte de sang – imprègne l’état d’esprit du monde occidental et ses discours.

Cette position fait largement consensus mais elle n’a rien d’antimunichois. A Munich, la question était de céder à Hitler ou de prendre soi-même les armes contre lui. En occident, nul ne parle aujourd’hui d’entrer soi-même en guerre contre la Russie – de mourir pour le Dombass – et d’envoyer la jeunesse occidentale (nos enfants) se faire tuer. Non. Le principe est de combattre Poutine avec les armes de l’occident et le sang des Ukrainiens. Rien d’héroïque à cela. C’est tout autre chose que de résister soi- même (c’est-à-dire le premier scénario).

Et dans quel but? Les occidentaux comptent sur les Ukrainiens pour remporter une victoire militaire et acculer Poutine à sa perte et à sa chute. Les calculs actuels paraissent fondés sur ce scénario. Mais qu’en est-il vraiment? Le Russes n’ont pas forcément encore perdu la guerre malgré les batailles perdues et disposent du fait de leur immense territoire, de ressources mobilisables – autre que l’usage du nucléaire. Le conflit pourrait tout autant s’enliser durer des années dans une logique de pourrissement. Est cela qui est souhaitable? Et qu’est-ce qu’il en sortira?

Et surtout, rien ne prouve qu’à Moscou d’aimables pro-occidentaux s’apprêtent à succéder à Poutine pour rendre tendre les bras à l’occident. L’inverse – le durcissement à l’issue d’une défaite – est tout aussi envisageable. L’idée d’écraser la Russie militairement – avec les armes occidentales et le sang ukrainien – la forcer à reculer, puis détruire son régime peut-être même en allant chercher Poutine jusqu’à Moscou pour le faire juger comme tant de belles consciences le réclament (un peu comme Saddam Hussein), revient à faire fi de l’histoire et de ce qu’il en a coûté à tous ceux qui ont voulu terrasser l’immense Russie dans le passé. Dans l’histoire, bien d’autres stratèges ont parié un peu vite sur une chute d’un régime russe (ou soviétique). Bref, c’est à tout cela, les suites de long terme, qu’en France et en occident, on s’abstient de réfléchir.

Maxime Tandonnet

Texte repris du blog de Maxime Tandonnet