Rodéo : le choc des cultures, par Nicolas Lévine

Quand les bourgeois progressistes – et les bourgeoises – s’intéressent aux banlieues de l’immigration, c’est toujours avec un angélisme condescendant. C’est le cas de la cinéaste Lola Quivoron venue présenter à Cannes son film, Rodéo. Quand un pot d’échappement exotique rencontre la sociologie bourdieusienne, cela donne un navet de plus dans la filmographie française contemporaine.

Déjà que, quand je vais voir un film qui me séduit a priori, je sors déçu de la salle neuf fois sur dix, je refuse de claquer quinze euros pour vérifier qu’un navet en est vraiment un. Bon, ces dernières années, ça m’est arrivé une fois, avec Grave ; je le regrette encore, tant ce machin, présenté comme un chef-d’œuvre d’une incroyable audace par l’ensemble de la critique, m’avait plongé dans un désarroi tenace. Qu’on me pardonne, mais je n’irai donc pas voir le Rodéo de Lola Quivoron. D’ailleurs, Grave était signé par Julia Ducournau. Lola, Julia, deux femmes… Vous voyez où je veux en venir.

J’en viens d’abord à ce que ce sont deux bourgeoises. Leurs prénoms le disent ; leurs interviews le trahissent jusqu’à la caricature. Pour comprendre, il faut partir de là. Car l’habitus est têtu. Et ce n’est pas Bourdieu qui dirait le contraire, lui le pourfendeur des héritiers mais dont, bizarrement, les fils sont de parfaits héritiers et qui enfanteront – si hélas ils se reproduisent – d’autres héritiers, chercheurs officiels, intellectuels organiques, artistes subversifs ou journalistes. Oui, en effet, l’individu est pour l’essentiel déterminé par son milieu. Et alors ? Qui irait reprocher à Proust d’être bourgeois ? La bourgeoisie eut sa grandeur, quand elle essayait d’imiter l’aristocratie, quand son goût était sûr, quand elle assumait son rôle – et le fait d’en avoir un, pour commencer – de classe supérieure – last but not least, elle était patriote. Le problème, ce n’est pas que les bourgeois héritent, en plus d’un « capital économique », d’un « capital culturel », mais quand leurs représentations les éloignent du reste de la société. Hippolyte Taine, bien sûr, prouve que la Révolution vient en premier lieu de ce que l’aristocratie ne comprenait plus rien au peuple ; Christopher Lasch, dès le milieu des années 90, annonçait la sécession de la bourgeoisie occidentale, abandon de poste intellectuel, matériel et moral vis-à-vis duquel le « populisme » peut être vu comme une réaction – juste et un peu désespérée – des classes populaires. Louis XIII savait mieux la vie de ses sujets les plus modestes qu’une journaliste de BFM ne connaît celle des femmes de ménage – à cet égard, bien sûr, on se souviendra longtemps des interviews de Gilets jaunes par les « envoyés spéciaux » sur les ronds-points qui découvraient cette étrange humanité vivant avec mille euros par mois.

Misérabilisme et immigrationnisme

Parmi les « valeurs » de la bourgeoisie contemporaine, l’immigrationnisme occupe bien entendu une place de choix. C’est, pour elle, sinon une utopie, du moins un postulat : l’immigration est fondamentalement bénéfique pour les sociétés d’accueil. Ses intellectuels, hégémoniques, l’affirment comme une profession de foi. Cela ne se discute pas. Cela ne doit pas se discuter. Dans tout l’Occident, la bourgeoisie a mis en place un immense arsenal juridique afin d’empêcher la simple critique de l’immigration. Aujourd’hui déjà, on peut être condamné devant les tribunaux français pour avoir dit qu’il y a trop d’immigrés en Europe. La figure de l’Autre est sacrée. En plus, parce que chez les citoyens du monde le cynisme chemine toujours avec l’idéal, l’Autre est l’esclave qui vide les poubelles, torche les gosses et les vieux, apporte les commandes Deliveroo et nous ramène à la maison, quand on est fin soûl, à bord de sa grosse berline.

Malgré l’expérience sensible faite par tout un chacun et les statistiques qui l’établissent clairement, il ne saurait donc y avoir de lien entre l’immigration et la délinquance. Au contraire, les immigrés africains – car c’est d’eux qu’il s’agit à 90 % en France – sont « une chance » pour cette dernière. Par conséquent, à la violence engendrée par les immigrés – et que le système ne parvient plus à masquer –, il faut trouver des causes qui les dédouanent. C’est à cause de la pauvreté de ces populations. C’est à cause de notre refus de les respecter comme elles sont. C’est à cause du « racisme systémique » de l’État français et de ses représentants, en premier lieu la police. Dans La grande déraison, Douglas Murray raconte l’histoire de ce hiérarque du Parti socialiste norvégien qui, nuitamment violé par un clandestin soudanais, finit par écrire dans un journal de son pays qu’il n’en veut pas à son violeur mais… aux Norvégiens de souche incapable d’accueillir dignement les « réfugiés ».

Le rodéo urbain, ce n’est pas le Cirque du Soleil !

Lola Quivoron, petite bourgeoisie mélenchoniste, a très probablement beaucoup fantasmé, en écoutant NTM, sur les immigrés durant son adolescence. Elle n’a jamais mis les pieds dans une cité, sinon pour tauper les grammes de weed et d’ecstasy nécessaires à son inspiration ou à la bonne tenue des soirées auxquelles elle était invitée à Paris ou dans ses banlieues sereines. Son mal-être a trouvé un allié dans la « rébellion » des immigrés de son lycée. Elle en est restée là. Sur la question, elle n’ira jamais plus loin.

Les rodéos sont le « phénomène » du moment. Des heures et des heures d’antenne leur sont consacrées. Mais jamais la première évidence n’est dite : ils sont, à 90 %, le fait de jeunes immigrés africains. Non, non, non, ce n’est pas un hasard. Contrairement à Lola, moi, j’ai grandi en cité ; j’en ai vu, beaucoup, durant mon enfance, des rodéos à scooter, moto, quad, Golf ou Ford Fiesta. Je les connais donc mieux qu’elle, et pour moi ils n’ont rien de romantique.

Dans les cités, du moins chez les garçons, la vertu cardinale, c’est la virilité. Il faut être un bonhomme. Et un bonhomme, ça n’a peur de rien, ça affronte le danger. Ça le provoque, même. Enfourcher une puissante KTM, faire n’importe quoi avec elle, cela permet de prouver au groupe que l’on a de grosses cojones. Voilà, indiscutablement, la première et fondamentale motivation des rodéos. Non, on ne fait pas du wheeling pour intégrer le Cirque du Soleil ou sous l’effet d’une pulsion libertaire : c’est une sorte de rite de passage, de rituel viriliste. J’imagine sans peine que Lola a, dans son film, montré des filles sur des motos. Je n’en ai jamais vu. Il n’y en a pas.

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