Pour Arnaud Benedetti, la rhétorique guerrière du président de la République en période de crise, excessive, a pour bout d’occulter le réel

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour le rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire Arnaud Benedetti, la rhétorique guerrière du président de la République en période de crise, excessive, a pour bout d’occulter le réel.

La communication est la continuation de la politique par d’autres moyens ? Vraiment ? La question doit se poser, elle se pose d’autant plus à l’aune de la communication du président de la République qui raffole de l’exercice, prétend même le dominer, et n’hésite pas à y recourir dans une forme volontairement dramatisée. C’est cette dernière même qui s’impose depuis la crise sanitaire comme la note majeure de l’expression présidentielle. La rhétorique y est indexée sur la volonté de forer toujours plus dans la référence historique la légitimité de l’action de l’exécutif.

Mais s’agit-il d’une action, de la même manière que l’on est en droit de s’interroger sur la nature politique de celle-ci? Car douter de la première n’est-ce pas mécaniquement s’interroger sur la consistance de la seconde? Si l’on accepte de considérer ce qui est politique comme l’expérience de la volonté humaine de maîtriser la marche de l’histoire, force est de constater que crise après crise, Emmanuel Macron est l’illustration la plus avancée de la dégradation du politique en… communication.

Crise sociale avec les «gilets jaunes», sanitaire avec la pandémie, énergétique avec l’épisode ukrainien, économique avec le retour d’une inflation corrosive: la succession et multiplication de ces épisodes témoignent, s’il le fallait, d’une perte de contrôle sous la pression d’évènements certes de nature variée, certains peu évitables comme la pandémie, d’autres esquivables à l’instar des soucis de production électrique et d’approvisionnement gazier, mais dont tous révèlent un défaut évident d’anticipation, nonobstant des alertes parfois lancées en vain, et ce depuis des années.

À lui seul, le macronisme ne peut être rendu responsable de cette chute du politique, mais il est à coup sûr le cap le plus avancé d’une dégénérescence dont il est le produit. Le macronisme ne peut se réduire à la postmodernité à laquelle d’aucuns voudraient l’identifier. Il est au-delà, en ce sens qu’il signifie que la postmodernité a achevé ce travail de «spectacularisation» de la société que Guy Debord avait décelé en son temps dans les affres de la marchandisation généralisée du monde.

La postmodernité était un monde en transition où les mots, même affaiblis, conservaient encore un sens indissociable de la chair du réel. Tout simplement parce que leur usage reposait sur une expérience historique et sur la proche transmission de cette dernière. L’après postmodernité opère ce basculement où le réel n’adhérant plus, la fiction prend le pas sur les matérialités de l’Histoire, y compris sur celles de l’anthropologie.

La réalité ainsi se négocie, nous rappelant ce que le père lointain des relations publiques, Edward Bernays, disait de lui-même lorsqu’il se qualifiait de «négociant en réalités». Emmanuel Macron, à sa façon, fabrique un monde parallèle où les mots se galvaudent, déracinés qu’ils sont de leur signification née de l’Histoire, démonétisés de la gangue solide du vécu pour se liquéfier dans un lexique exclusivement communicant sans plus aucun rapport avec le réel.

Lorsqu’il se réfère mécaniquement à la guerre, tant lors de l’épidémie que désormais au seuil d’une drôle de nouvelle épreuve énergétique, le Président dénaturalise dangereusement le phénomène guerrier, se l’approprie artificiellement afin d’en subvertir la définition dans le but d’exacerber la dramaturgie du moment pour mieux en radicaliser la perception, en exagérer les représentations, en hypertrophier l’acceptabilité par des comparaisons abusives.

Tout compte fait, si nous sommes en guerre, il faut dès lors en «payer le prix», qui est celui du consentement à toutes les potentielles privations de liberté, de droit aux biens élémentaires, etc. Le référentiel guerrier relève d’une sémantique dont la fonctionnalité volontairement anxiogène vise à nous habituer à l’extension du domaine des restrictions, à en imputer le mouvement à l’exception des circonstances alors que cette exceptionnalité résulte d’un enchaînement imputable à des responsabilités politiques sédimentées depuis des décennies.

La guerre de Macron n’aura pas lieu, ou si elle en venait à avoir lieu, elle révélerait le bruit un peu creux du vide de l’action remplacé par le brouhaha névrotique de la com’. Elle n’est pas en effet la continuation d’une politique par d’autres moyens; elle est avant tout la continuation de la communication présidentielle à partir d’un autre storytelling qui à l’optimisme du «nouveau monde», narration des tout débuts du premier mandat, substitue le récit historicisé d’un monde occupé davantage à sa survie qu’à son avenir. À la promesse heureuse succède la prophétie inquiète.

La guerre de Macron est une guerre écran, alibi commode pour occulter toutes ces années de mondialisation brouillonne dont il est tout autant l’aboutissement que le continuateur. Elle est une guerre menée à l’âpre vérité pour maintenir le flux d’une communication de propagande. Le paradoxe est qu’elle opère à plein régime 30 ans après l’acte fondateur de la néoidéologie des élites technocratiques: la ratification référendaire sur le fil du traité de Maastricht. Tout se passe comme s’il fallait coûte que coûte continuer à maintenir ce fil-là…

Tribune reprise de lefigaro.fr