Ukraine : BHL au meilleur de sa forme

Que serait une guerre sans le concours cinématographique de Bernard-Henri Lévy ? Les conflits armés ne sont véritablement importants que lorsque BHL prend la peine de se rendre sur place pour y faire vibrer sa voix pleine d’émotion et actionner ses caméras. En première ligne, il nous explique alors ce qu’il faut penser de la situation, qui sont les gentils et les méchants et quelle devrait être la voie de la paix ; pourquoi il faut faire la guerre sans l’aimer. L’Ukraine n’échappe pas à cette règle. Il avait déjà été très productif au moment du Maïdan en 2013–2014, le voilà de retour avec « Pourquoi l’Ukraine », diffusé avec complaisance sur Arte fin juin 2022.

À bas le fascisme poutinien !

Dès le départ le ton est donné, sans surprise avec une suffisance et un aplomb de mandarin si caractéristiques de cette Albanie mentale qu’est Saint-Germain-des-Prés :

« [Maïdan], grande insurrection démocratique qui embrasa la ville il y a huit ans, c’était un mélange de mai 68 et de prise de la Bastille. »

De ce constat qui pourrait pourtant faire l’objet de vifs débats découle tout le reste. La mécanique et la rhétorique BHLiennes se mettent en branle et s’engagent dans une course à sens unique contre le Mal.

Le Mal, c’est-à-dire Vladimir Poutine. Ce chien fou qui entend écraser les Ukrainiens, ces « champions de la liberté ». La belle Ukraine de BHL, mise à mal par « un viva la muerte, un fascisme qui a le visage de Poutine ».

Une tirade d’anthologie

Archétype de ce que Pierre Conesa appelle le « complexe militaro-intellectuel », BHL est sous le charme du goût ukrainien pour la liberté et la démocratie. Le combat des Ukrainiens débuté en 2013 est le sien, et il s’en inspire pour livrer une tirade dont lui seul a le secret.

Toujours la même tartine, un laïus interminable, récité trémolos dans la voix, cheveux au vent et chemise déboutonnée. L’ingérence french touch, sûre d’elle-même mais poétique :

« Ukrainiens de l’Ouest et de l’Est, habitants des villes et marins de la mer Noire, Cosaques et Juifs survivants de l’Holodomor et rescapés de la Shoah par balles, enfants de l’Armée rouge et vétérans de la révolution orange, tous étaient unis dans la volonté de se soustraire à l’empire russe […] »

Les souvenirs d’un globe-philosopher

BHL se souvient de « Sarajevo en flammes », « des villes libyennes éventrées » et de Mossoul. Son diagnostic est formel : c’est Grozny et Alep qui recommencent. Marioupol ? « Guernica en Ukraine ! » Désormais, il en fait le serment : il n’oubliera jamais Irpin et Boutcha. Boutcha, cette ville entrée « dans le grand livre noir de l’horreur, des crimes contre l’humanité, comme Oradour et Srebrenica. »

Toutes les pauvres victimes de la barbarie que BHL a défendues par le passé sont là aujourd’hui devant lui. Les Ukrainiens sont prêts pour la « contre-offensive la plus inattendue de l’Histoire militaire moderne », grâce à la détermination des membres d’une armée de « pêcheurs, de tanneurs et de transporteurs ». Les retranchés d’Azovstal, membres d’un bataillon objet de tous les fantasmes mais auteurs d’une résistance digne des « Spartiates de Léonidas, du Roncevaux de la Chanson de Roland ou du ghetto de Varsovie. »

Bataillon Azov ? Circulez, y’a rien à voir !

Il lui fallait bien crever l’abcès. Éclairer de sa lumière et de son aura le point d’ombre de cette triste guerre : y a‑t-il des néo-nazis au sein du bataillon Azov ? L’homme de terrain est affirmatif : propagande russe ! La dénazification invoquée par Poutine est un mirage. Les conclusions du détective BHL sont sans appel. Les éléments problématiques du bataillon ont été écartés depuis belle lurette. Idem s’agissant des troupes du bataillon Aidar, que le maréchal BHL n’a pas manqué de passer en revue.

Non, non, essayer d’y voir clair sans pour autant prendre parti reviendrait à montrer des penchants complotistes. BHL coupe court aux rumeurs et nous dit avoir vu des « nationalistes et des internationalistes, des supporters du Dynamo Kiev et des ingénieurs, des Cosaques de Zaporijie et des Juifs d’Odessa, mais pas de néo-nazis. » Et un instructeur, manifestement américain, qui motive ses troupes d’une manière étrangement similaire à celle du Sergent Hartman dans Full Metal Jacket.

Les nazis sont plutôt à chercher du côté de Moscou selon lui. Il n’a aucun doute sur le fait que c’est bien Poutine qui a détruit par bombardement le mémorial juif de Babi Yar, alors que cette version des faits a été contestée, y compris dans la presse occidentale.

BHL n’a d’ailleurs pas perçu de traces d’antisémitisme en Ukraine. Oui, c’est le pays de la Shoah par balles, mais aussi une terre de Justes parmi les nations. Il le dit, il faut donc le croire sur parole. Ses pérégrinations le conduisent même jusqu’à interroger un certain Roman Sigov, jeune sociologue parlant un français mal dégrossi, si typique de ces intellectuels des pays post-soviétiques prêts à tout dire pour plaire à leurs maîtres occidentaux. L’antisémitisme en Ukraine ? Un phénomène marginal. Une affirmation corroborée par le grand ami de BHL, « ce héros mystérieux », le président Zelensky, ou encore par ce rabbin auquel BHL donne la parole et qui explique que « l’Ukraine est le second Israël. »

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