La France en colère impose à Macron la cohabitation, par Ivan Rioufol

Chassez le réel par la porte, il revient par la fenêtre : pour avoir voulu diaboliser le vote RN, avec le soutien de Jean-Luc Mélenchon, le chef de l’Etat va devoir composer avec Marine Le Pen, devenue dimanche soir le leader du premier parti d’opposition à l’Assemblée nationale. Avec 89 députés (au lieu des 20 à 45 que les projections lui promettaient), le RN passe devant LFI. Le parti de Mélenchon n’aligne que 71 élus, même si la Nupes (coalition qui additionne LFI, EELV, PS et PC) décroche 131 sièges. Ce sursaut de la droite souverainiste vient rappeler que la France ne se reconnait ni dans la prétention hégémonique de l’union présidentielle (qui aura 245 députés, loin des 289 qui auraient permis une majorité absolue) ni dans le trompe l’oeil d’une coalition insincère bricolée par Mélenchon. Ce réveil des somnambules impose une sorte de proportionnelle, dans une Assemblée qui s’en croyait à l’abri avec ses règles électives.

Ce lundi, Emmanuel Macron va devoir cohabiter avec une France en colère. Les électeurs ont pratiqué le « en même temps » comme un pied de nez, en l’élisant le 24 avril pour l’empêcher de gouverner à sa guise deux mois plus tard. L’état de disgrâce est tel pour le président que son quinquennat s’achève, du moins dans la forme présidentielle qu’il espérait lui donner, avant même d’avoir commencé. Le sort du premier ministre, Elisabeth Borne, poussivement élu avec 52,4 % des voix, semble incertain. Son profil glacé de technocrate progressiste ne se prête pas à la rencontre et au dialogue avec un électorat populaire énervé, qui n’entend apparemment plus se faire voler sa place.

C’est une France indocile et inflammable que Macron va devoir entendre. En n’oubliant pas non plus ces électeurs qui déjà ne jouent plus le jeu démocratique. En effet, avec une abstention à 53,7% (52,49% au premier tour), la défection devient aussi un acte de rupture ou de rejet. D’autant que doivent s’ajouter les quelque 10 millions de non inscrits ou mal inscrits. Au bout du compte, les résultats pâtissent, tous, d’un socle fragile, ramené aux inscrits voire à la totalité des citoyens en âge de voter. Il y a quelques années, j’avais proposé le concept de Révolution des œillères pour décrire l’obligation qui était faite aux décideurs et aux commentateurs d’ouvrir enfin les yeux sur les réalités, en chassant leurs entraves idéologiques et leurs prêts à penser. C’est ce chamboulement qui débarque à l’Assemblée, singulièrement avec le succès du RN qui a profité d’apports se jouant des injonctions à « faire barrage à l’extrême droite » lancées par un monde médiatique attaché à préserver les pouvoirs en place. Gouverner ne sera assurément pas simple, surtout dans une Assemblée où Sandrine Rousseau (EELV, Nupes) a promis d’y faire le « chahut ». Mais la culture du compromis qui va devoir s’y installer pourrait être l’occasion pour les droites encore divisées de se rapprocher à petits pas autour de la défense de la nation et de son unité. Sinon, la rue, excédée, risque de prendre la relève.

Ivan Rioufol

Texte daté du 20 juin 2022 et repris du blog d’Ivan Rioufol