Opérations russes – Tout ne se passe pas comme prévu, par Olivier Bault

Après quatre jours d’offensive, le moins qu’on puisse dire, c’est que, malgré son énorme supériorité militaire et des mois de préparation, et aussi malgré l’autorisation donnée par la Biélorussie d’attaquer depuis son territoire pour raccourcir la route jusqu’à Kiev, tout ne se passe pas comme prévu pour la Russie. Le maître du Kremlin en était réduit ce week-end, pour conserver la face, à des gesticulations nucléaires qu’il prétend motivées par les propos hostiles de l’Alliance atlantique. La Russie a donc mis ses forces de dissuasion en alerte, alors qu’elle est en train d’envahir un pays, l’Ukraine, qui ne dispose pas de l’arme nucléaire et qui ne fait partie d’aucune alliance !

Dans cette première phase de la guerre, la Russie n’a certes engagé que la moitié environ des forces qui encerclaient l’Ukraine avant le début de l’offensive jeudi matin. Mais la débandade attendue de l’armée ukrainienne n’est pas survenue, même si le journal La Pravda, fidèle à sa tradition soviétique, affirmait le contraire lundi matin sur son site, dans un article en une consacré à la « libération » de l’Ukraine d’une junte supposément néo-nazie, dans le cadre d’une « opération spéciale de la Fédération russe ». L’envoi des troupes d’élites tchétchènes du dictateur Ramzan Kadyrov, venues participer à l’invasion de l’Ukraine au nom d’Allah, se serait soldé par des pertes sévères aux abords de Kiev et la mort du général tchétchène Tushayev, proche de Kadyrov. Bien entendu, les affirmations de part et d’autre sont à prendre avec des pincettes, comme dans toute guerre. Les sites des médias russes à l’étranger ne fonctionnant plus lundi matin en raison des attaques de pirates informatiques – le collectif d’internautes Anonymous s’est engagé dans la défense de l’Ukraine –, on ne pouvait toutefois plus voir la version russe des événements dans nos différentes langues européennes.

En Pologne, où sont déjà arrivés quelque 200 000 réfugiés ukrainiens – principalement des femmes et des enfants, les hommes de moins de 60 ans ayant interdiction de quitter l’Ukraine pour cause de mobilisation générale –, on voit à Varsovie repartir des cars remplis d’hommes partant défendre leur patrie contre l’envahisseur, car les travailleurs ukrainiens sont très nombreux sur les bords de la Vistule. La Pologne a été la première à envoyer un convoi de camions remplis d’armes après le début des hostilités (munitions, lance-missiles, drones et autres produits de première nécessité en temps de guerre). Aujourd’hui, c’est l’OTAN et l’UE qui organisent l’envoi d’armes de défense et cela vaut même pour l’Allemagne.

Ce qui surprend les experts militaires occidentaux, c’est que, malgré sa supériorité militaire massive, la Russie ne s’était toujours pas assuré une domination aérienne complète au bout de quatre jours d’offensive. Les appareils ukrainiens – avions de combat, drones et missiles sol-air – continuaient de frapper dimanche. Deux gros transporteurs Iliouchine remplis de troupes d’élite russes auraient été abattus – le conditionnel reste de rigueur – depuis jeudi, en plus d’avions de combat et hélicoptères. Les Ukrainiens revendiquent près de 4 000 militaires russes tués, tandis que les Russes ont confirmé leurs premières pertes humaines dimanche seulement. Les Ukrainiens parlent aussi de centaines de civils tués par les tirs russes.

Ce que l’on peut confirmer, c’est que de nombreux volontaires civils rejoignent la défense territoriale ukrainienne et que les armes légères ne manquent pas. Les communications ukrainiennes continuaient de fonctionner lundi matin et les troupes russes n’avaient toujours pas réussi à prendre la capitale après une nouvelle offensive dans la nuit. Même la ville de Kharkiv, russophone et située tout près de la frontière russe, restait lundi matin entre les mains des autorités ukrainiennes, de même que la plupart des grandes villes attaquées depuis quatre jours par une armée russe souffrant apparemment d’importants problèmes logistiques du fait de ses lignes étirées et des poches de résistance ukrainiennes laissées sur ses arrières. Sur les réseaux sociaux, les vidéos circulent où l’on voit des civils ukrainiens insulter et menacer des jeunes conscrits russes désorientés, qui ne semblent pas comprendre ce qu’ils font là. L’attitude héroïque du président Volodymyr Zelensky – un Ukrainien russophone –, qui a choisi de rester à Kiev et a refusé une offre d’évacuation américaine, et aussi du maire de Kiev, champion de boxe et millionnaire, qui a pris les armes pour défendre son pays, fait que ces dirigeants ukrainiens présentés par la propagande du Kremlin comme des laquais drogués des Etats-Unis ont pour le moment largement remporté la bataille de l’image dans cette guerre asymétrique. •

Olivier Bault

Article paru dans Présent daté du 28 février 2022