Blake et Mortimer contre la subversion « woke »

Le Dernier Espadon est le titre du nouvel album de Blake et Mortimer. Dans toutes les suites, parfois très inégales, des aventures des héros d’Edgar P. Jacobs, c’est sans doute le plus réussi. Il renoue volontairement dans le titre avec les premiers albums Le Secret de l’Espadon. C’est l’album BD qu’il faut offrir à Noël à ses enfants et amis, car c’est le meilleur contrepoison aux subversions « woke » et « cancel ».
Voici une tribune de Pierre Boisguilbert.

Plus Britanniques que les deux héros, un militaire et un scientifique, tu meurs. Heureusement, ils sont immortels, mais pas intemporels. Les fans s’étonnaient presque de ne pas les voir aux obsèques du prince Philip le samedi 17 avril, au château de Windsor, qui étaient aussi celles du génie rituel occidental. Ils vivent dans un monde « des après-guerres » où l’Occident et plus particulièrement la Grande-Bretagne restent les phares du monde civilisé. Après-guerres, car dans cette extraordinaire fiction, dans la foulée de l’effondrement du nazisme, une puissance asiatique, qui n’est pas la Chine mais un Tibet fantasmé, déclenche un conflit mondial pour profiter de l’affaiblissement des vainqueurs. Un monde où le Tibet a pris le relais de l’Allemagne nazie pour conquérir les cinq continents. On est peu après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, et, dans les colonnes du Journal de Tintin, le chroniqueur de Radio Lhassa exulte : « Bombay n’est plus que ruines et désolation !… Rome, la Ville éternelle, n’est plus qu’un souvenir… Paris, la Ville Lumière, gît sur le sol, broyée !… Londres, l’orgueilleuse métropole, achève de se consumer !… La flotte américaine du Pacifique est au fond de l’océan tandis que nos parachutistes hissent nos couleurs sur les gratte-ciel du Nouveau Monde ! La terre est entre nos mains ! Nous sommes les maîtres du monde ! » Des missiles, fabriqués dans les usines souterraines de l’Himalaya, s’abattent partout sur la planète. Et des troupes aéroportées, pleines de soldats asiatiques, s’emparent du monde entier qui passe sous le joug de l’Empire jaune. Ce monde dirigé par un sinistre Basam Damdu est tout droit sorti de l’imagination d’Edgar P. Jacobs amené à devenir l’une des principales figures de la bande dessinée belge, grâce au succès du Secret de l’Espadon

Heureusement, le professeur Mortimer aidé du capitaine Blake construit l’Espadon qui va permettre de vitrifier l’Empire jaune.

Dans Le Dernier Espadon, ce sont des irréductibles nazis qui vont tenter avec la complicité de membres de l’IRA d’éradiquer la famille royale à Buckingham Palace. L’histoire vraie – complot contre la famille royale – et les liens entre le Reich et l’IRA se mélangent harmonieusement avec la fiction dans la cohérence d’un passé où le conflit qui n’a jamais existé ne gêne en rien la cohérence de la chronologie des événements.

Blake et Mortimer continuent à faire vivre au présent un monde qui n’est plus et dont on veut effacer l’histoire, celui non pas du privilège mais du fardeau de l’homme blanc, sans discrimination ni racisme, bien au contraire, dans ces histoires. Cet album contrairement à d’autres ne sacrifie rien à l’air du temps ; cela est dû aux auteurs, dont Jean Van Hamme qui est aussi l’inventeur de Thorgal, ce Viking atlante venu des étoiles et qui permet de redécouvrir la culture et la légende des seigneurs des mers du Nord.

Dans Blake et Mortimer, il y a de plus un extraordinaire méchant, le colonel Olrik, âme damnée de l’empereur Basam Damdu. Un très méchant, très attachant, qui de Pyramides en Marque jaune est de tous les complots contre la GB, toujours vaincu et toujours revenant. Un méchant tellement fascinant qu’Hubert Védrine, l’ancien ministre des Affaires étrangères, lui a consacré une biographie. Passionné depuis sa plus tendre enfance par la bande dessinée classique et plus particulièrement par les aventures de Blake et Mortimer, Hubert Védrine, quatorze ans passés à l’Élysée, cinq ans ministre des Affaires étrangères, a toujours été fasciné par le personnage d’Olrik. Jusqu’à en imaginer cette biographie avec la complicité de son fils Laurent, journaliste, lui aussi passionné de bande dessinée.

Plus qu’une bande dessinée, une vision de l’histoire du monde d’avant la repentance obligatoire, quand les enfants de Kipling assumaient encore leurs responsabilités mondiales et historiques. Tant qu’il y aura des Blake et Mortimer vendus à des centaines de milliers d’exemplaires et des Olrik pour les combattre mais aussi les accompagner, tout n’est peut-être pas perdu dans le combat de l’imaginaire devenu ô combien essentiel.

Tribune reprise de Polémia