J. K. Rowling ne plie pas face aux théoriciens du genre – Pourquoi l’intelligence est-elle souvent sans courage ?, par Philippe Bilger

C’est l’extraordinaire J. K. Rowling qui a connu le dénuement avec sa famille puis la gloire et la fortune avec sa création d’Harry Potter qui m’a conduit à cette interrogation.

Cette femme subit les pires avanies parce qu’elle a refusé de tomber dans le catéchisme du “genre” et que par exemple elle a traduit “les personnes qui ont des règles” par “femmes”. Des activistes trans ont campé devant son domicile à Edimbourg et son adresse a été diffusée sur les réseaux sociaux. Elle est insultée, elle a reçu des menaces de mort et avec son esprit qui tire le meilleur du pire, elle affirme qu’il y en avait tellement qu’elle aurait pu en tapisser son appartement ! On fête l’anniversaire des 20 ans du premier film sur Harry Potter et, lâcheté collective – d’abord celle de l’acteur Daniel Radcliffe qui a joué le rôle – on ne l’invite pas (Morandini, TikTok).

Il est admirable que J. K. Rowling ne plie pas et que loin de l’intimider, les assauts injustes et scandaleux n’affaiblissent pas sa résolution de tenir la dragée haute à ces tenants délirants du “genre”. Ils sont alors capables d’une haine incommensurable pour qui les défie.

Pourquoi chez J. K. Rowling l’alliance de l’intelligence et du courage est-elle si éclatante alors qu’elle ne l’est plus nulle part ?

Parce qu’elle n’a plus rien à faire valoir, qu’elle a tout démontré et que donc elle n’est limitée par aucune peur puisqu’elle n’attend plus rien pour elle.

L’intelligence relève du registre de la réflexion alors que le courage est une disposition du caractère. Il y a déjà dans cette différence une explication essentielle qui montre que, n’appartenant pas au même univers, ces deux attributs peuvent être naturellement désaccordés. Ils font appel à des ressources plus contradictoires que complémentaires.

Songeant à l’intelligence trop souvent orpheline du courage, les exemples multiples qui pourraient illustrer mon propos viennent principalement des mondes politique, culturel et médiatique.

Au regard du politique, il serait trop facile de n’incriminer que le pouvoir présidentiel et tous ceux, collaborateurs, conseillers et ministres notamment, qui vivent de lui et sont soumis à son emprise. Mais il est exemplaire et presque caricatural de cette tendance à laisser l’intelligence se substituer au courage. Avec souvent une sorte de fierté, comme si la première, ses incertitudes et ses complexités étaient nobles et le second un zeste vulgaire. D’un côté ceux qui pensent et de l’autre ceux qui foncent.

Partout où le pouvoir au sens banal existe, où la subordination pèse et où des arbitrages sont à opérer, pour presque rien ou pour du fondamental, la lutte est inégale entre l’esprit et le tempérament, entre l’intelligence et le courage. Parce que l’intelligence est indépassable pour s’enlever toute mauvaise conscience et pour justifier, à chaque doute, sa réserve, son abstention, sa finesse prudente, ses précautions face à ce que les coups de boutoir du courage auraient eu d’inapproprié, d’intempestif et de trop désordonné dans une vie collective qui n’est jugée supportable par certains qu’à condition de ne jamais passer du verbe à l’acte, de la réflexion élevée à la bassesse de l’incarnation.

L’intelligence est le plus sûr bouclier contre le courage et pour peu que celui-ci, miraculeusement, apparaisse comme une priorité, nul doute qu’avant sa mise en oeuvre, le poison de l’analyse, la tentation du suspens, tenteront de la démobiliser.

Qui peut d’ailleurs accabler tous ces infirmes du courage et ces cracks de l’intelligence, ces personnalités qui au quotidien, dans les existences modestes ou les lumières prestigieuses, ne parviendront jamais à réussir cette parfaite synthèse d’une J. K. Rowling parce que, contrairement à elle, ils demeurent dans cet entre-deux où le courage n’a jamais le droit de s’allier avec l’intelligence.

Parce que l’intelligence est sans cesse dans l’attente, dans l’espoir, le calcul, dans le culte et le respect de sa pensée, dans l’hésitation élégante, dans le scrupule de qualité, dans tout ce qui la détourne de succomber à l’immédiateté brute et au réflexe malhabile et instinctif du courage.

Le courage sera trop rarement la tentation de l’intelligence parce qu’il donnerait l’impression à cette dernière de s’être dévoyée, quasiment de ne plus exister.

Personne n’a à se moquer de cet antagonisme, de ce débat qui est tout sauf stérile entre ce qui retarde l’action du courage et ce qui précipite le courage de l’action. Entre l’intelligence qui dit non, peut-être pas, pas encore, bientôt, trop tôt ou trop tard, attendons, et le courage qui se jette dans la mêlée et est presque fier de son aveuglement qui ne s’embarrasse pas de précautions, de son intrépidité bornée.

On me répliquera que ce post discute d’un faux problème puisqu’aucune fatalité n’impose qu’on abandonne le courage pour ne laisser place qu’à l’intelligence. Il y aurait des êtres qui, dans l’Histoire ou anonymes héros du quotidien, mèneraient de front cette richesse de l’esprit et cette force du caractère.

Sûrement mais ils sont trop peu nombreux pour qu’on ne se soucie pas d’abord de ces forts en intelligence mais éclopés du courage.

Philippe Bilger

Tribune reprise de Philippebilger.com