Régionales : J – 25 – Des sondages prometteurs, une panique réjouissante, par Francis Bergeron

Alors que le front républicain s’organise péniblement face à un RN qui multiplie les ralliements, les Républicains font face à un dilemme : choisir l’un des deux camps ou couler avec le navire.

Ce mardi, le monde politique bruissait de la polémique politico-judiciaire opposant Gérald Darmanin à la chef de file PS pour l’Ile-de-France Audrey Pulvar. Après la manifestation des policiers, la journaliste avait tenu des propos très hostiles à cette démonstration de force, et Darmanin était monté au créneau en évoquant un dépôt de plainte contre madame Pulvar. Le quotidien Aujourd’hui en France du 25 mai, en relatant cette passe d’armes, parle d’une chance inespérée pour la tête de liste socialiste aux régionales : « Darmanin a offert sur un plateau aux socialistes l’occasion de soutenir unanimement leur candidate. » Pour Aujourd’hui en France, la polémique est bénéfique à la liste PS au point que le quotidien suggère même à madame Pulvar d’« envoyer un bouquet de fleurs à Darmanin » ! La dirigeante régionale du PS aurait acquis, grâce à cet incident, le statut de victime et réunifié le PS derrière elle. Admettons, mais la prise de position de la journaliste contre la manifestation était d’autant plus absurde que le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et le maire de Paris, qui est PS, elle aussi, avaient soutenu cette manifestation, comme à peu près toute la classe politique, à l’exception de l’extrême gauche et d’une partie des écologistes.

A la vérité les gesticulations faussement conflictuelles de Darmanin et de Pulvar ressemblaient à un combat de nains. Créditée de 10 % des voix seulement, et ayant multiplié les bourdes, on comprend bien que la journaliste ait tenté cette radicalisation de dernière minute, espérant sans doute grappiller des voix du côté des mélenchonistes et des « cités » où la police est interdite (mais où on ne vote guère).

Quant à Darmanin, il ne visait pas réellement la tête de liste PS (il a d’ailleurs renoncé à sa plainte), il visait l’électorat de LR, voire de Bardella. La macronie lui a d’ailleurs fixé cette mission : montrer aux électeurs modérés, qui seraient tentés par un vote droitier, que l’actuelle majorité comporte aussi une aile droite.

Dans les derniers sondages, la liste PS en Ile-de-France est toujours figée à 10 %, à égalité avec les Insoumis, mais largement devancée par la liste de Valérie Pécresse, par celle de Jordan Bardella, et même par celles des macroniens et des écologistes.

Darmanin a choisi pour sa part de batailler électoralement dans les Hauts-de-France, en compagnie d’une kyrielle de ministres, dont Dupont-Moretti et Agnès Pannier-Runacher ; mais rien ne permet de penser que sa sortie anti-Pulvar en forme de clin d’œil aux électeurs de droite permette de faire décoller la liste LREM des 10 % dont elle est créditée, elle aussi. D’autant que cette liste vient de prendre du gîte depuis qu’on a appris que le chef de cabinet de Pannier-Runacher n’était autre que son conjoint ! Cette information serait restée secrète si Macron n’avait pas demandé à ses ministres de monter massivement sur le front des Hauts-de-France. Pourtant ne ressort-on pas actuellement du placard, contre le RN, de vieilles affaires de même nature ?

Une possibilité de victoire dans le Centre-Val-de-Loire

Puisque l’on parle de sondage, notons que les derniers chiffres annoncent un score de premier tour à 39 % pour Thierry Mariani, en PACA, et une victoire possible au second tour, d’autant que l’écart de voix avec son rival semble s’accroître, malgré ou grâce aux manœuvres macroniennes.

Dans le Centre-Val de Loire, dans le Grand Est, dans les Hauts-de-France, les sondages donnent des chiffres flatteurs pour le RN, et même une possibilité de victoire, au second tour, pour la liste d’Aleksandar Nikolic, ce qui n’était pas vraiment prévu.

A la vérité, dans chacune des régions, le score réel du premier tour est susceptible de rebattre les cartes. Que le résultat soit supérieur ou inférieur de quelques points seulement aux prévisions, et le scénario serait à revoir. Car ces écarts détermineront la position que prendra chaque liste, au second tour : maintien, fusion, retrait sans consignes, ou encore front républicain, comme il y a six ans. C’est pourquoi le résultat du premier tour, sorti des urnes le 20 juin, sera déterminant pour la suite.

Notons que dans plusieurs régions, des petites listes sont également en compétition, qui pourraient, marginalement, affaiblir l’une ou l’autre des grandes listes, au risque de bouleverser les ordres d’arrivée et de ce fait, peser sur le second tour. Ainsi dans la région Bretagne, treize listes seront en compétition, dont une liste du Parti breton, créditée de 5 % des voix. En Ile-de-France, onze listes ont été déposées, dont une liste du parti antispéciste, et la liste d’un candidat anti-masques et d’esprit Gilets jaunes, Lionel Brot. Dans la plupart des régions on trouvera également une liste Debout la France. Enfin les islamistes devraient pouvoir également voter pour des candidats à leur convenance, par exemple en Ile-de-France, avec l’Union des musulmans français, et en Bretagne avec une liste « tous unis contre l’islamophobie », qui n’est que le faux-nez de candidats islamistes. Huit listes de cette nature ont été déposées. Voilà qui risque de ne pas arranger les affaires des candidats de LFI, qui espéraient cartonner dans les « quartiers ».

Il n’y a aucune région où la majorité peut se sentir en zone de confort

A ce stade de la campagne, à 25 jours du premier tour, peut-on aller plus loin dans l’analyse ? Peut-on avancer des pronostics ? C’est un exercice périlleux. On peut tout au plus identifier des dynamiques.

Il y a d’abord des dynamiques autour de personnalités : Xavier Bertrand, Thierry Mariani, Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez, bénéficient incontestablement d’un climat porteur.

Il y a ensuite des dynamiques de groupe. La gauche n’a pas réussi à la créer, en l’absence de programme commun, en l’absence de pacte électoral, en l’absence d’une personnalité forte, capable de fédérer les velléités militantes. Un autre grand perdant devrait être la majorité. Il n’y a, à l’heure actuelle, aucune région où la majorité se sente en zone de grand confort. D’où les opérations, gérées depuis l’Elysée, pour brouiller les cartes, comme en PACA et dans les Hauts-de-France, afin de masquer une déroute annoncée.

Le ralliement de personnalités à une liste ou à un parti constitue-t-il un indice de dynamique électorale ? Si tel est le cas, alors la dynamique est incontestablement du côté du Rassemblement National.

Un journaliste à la dent spécialement dure à l’égard du RN et de Marine Le Pen, pointait cette semaine la liste des « ralliés » : Frédéric Bord, Jean-Paul Garaud, Philippe Morenvillier, Bruno North, Jean-Louis Masson, Stéphane Blanchon, Alexandra Masson, Florent de Kersauson, Cédric Delapierre, Yves Bonnet, Philippe Ballard… des ex-LR, un ex-socialiste, un journaliste de télévision connu, des syndicalistes de l’UNSA, un ancien patron du SDECE, le président du CNIP, un chef d’entreprise médiatique etc.

Ce même journaliste à la dent dure nous invite à « méditer cet adage vieux comme le monde : qui a trahi trahira encore ». N’écartons pas l’hypothèse que certains de ces ralliements aient obéi à une approche disons « opportuniste ». Mais s’il y a approche « opportuniste », c’est déjà un indice d’attraction, un indice de dynamique. Et acceptons aussi l’idée que beaucoup de ces « ralliés » –tous, peut-être – sont tout simplement des personnes qui prennent le risque (professionnel, par exemple) de révéler leurs préférences politiques, du moins cette préférence politique-là. Acceptons enfin l’idée qu’un homme politique, qu’un syndicaliste, qu’un journaliste, puisse évoluer dans ses choix, sans pour autant penser qu’il trahit, mais en estimant peut-être au contraire qu’il reste fidèle à ses convictions les plus intimes.

Francis Bergeron

Article paru dans Présent daté du 26 mai 2021