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Covid-19 – Plus fort que la peur : L’APÉRO, par Benoît Busonier

C’est finalement notre art de vivre qui l’a fait. Les observateurs attendant depuis le début de la crise du Covid et des privations de liberté, quel sera l’élément déclencheur qui va provoquer un basculement, dont chacun sait l’inéluctabilité : le moment précis où le citoyen entrera dans une « dissidence molle ». C’est-à-dire qu’au lieu de regarder studieusement les nouvelles règles chaque jeudi soir, le citoyen non politisé et pas particulièrement transgressif, plutôt respectueux de l’autorité de l’Etat, autrement dit la majorité de la population, va commencer à hausser les épaules et vivre sa vie, indépendamment des instructions sanitaires.

Il ne s’agit pas d’une révolte, il ne s’agit pas d’une rupture sèche, mais d’une lassitude. Il n’y a pas eu un discours à l’Assemblée qui a fait sauter la situation, il n’y a pas eu une manifestation monstre, un affrontement politique, encadré par une opposition structurée et sûre de son fait. Et pourtant, le peuple est parti. Il s’est éloigné d’autant plus sûrement que c’était doucement, du respect des instructions. Mais alors, si ce n’est un tribun, qui a bien pu produire ce déclic ? Il semblerait que ce soit notre art de vivre.

Dans l’ensemble, le Français a une tendance lourde à l’autoflagellation. Lorsque son voisin de palier est indiscipliné, le Français déplore appartenir à un peuple latin, enfantin, incapable de respecter l’autorité, ce qui nous pénalise par rapport à ces admirables pays que sont l’Allemagne ou la Corée ; lorsque son voisin de palier est respectueux des règles, le Français déplore que son esprit révolutionnaire et épris de liberté s’en soit allé, et que nous soyons désormais un peuple de moutons. Et voilà que les ministres et porte-parole du gouvernement, devant le refus de plus en plus marqué des citoyens de respecter les instructions strictes de distanciation physique, se mettent à parler « d’effet apéro ». Et l’opposition de crier au hors-sol. Elle a raison de jouer son jeu, mais elle le fait avec une pointe de démagogie ; objectivement, réellement, empiriquement, l’apéro tue à petit feu la crédibilité de l’exécutif. Pourquoi ?

Parce que l’art de vivre est peut-être la matrice à l’aune de laquelle le citoyen français estime la pertinence des décisions politiques. C’est comme la lettre d’Edgar A. Poe, que tout le monde cherche dans les recoins, alors qu’elle est sur le bureau, trop en évidence pour qu’on la trouve. Notre art de vivre, c’est ce à quoi nous tenons. La raison pour laquelle nous vivons, ce que nous avons reçu, ce que nous voulons transmettre, et donc, in fine, ce pour quoi nous acceptons de mourir. Concernant la place de l’islam, concernant le féminisme, concernant le veganisme, concernant la Covid : notre art de vivre et sa persistance sont la grille d’analyse la plus sûre, semble estimer le Français. Très sérieusement.

Et il n’a pas tort. Un art de vivre, ici incarné dans l’apéritif, est un syncrétisme, incarnant dans une temporalité, un lieu et un acte, ce qu’est notre civilisation. Quel est-il cet art de vivre ? Une certaine convivialité, en légèreté, le goût de certains produits et de leur partage, des gestes et des rituels pour les consommer, appris des parents et appris aux enfants. C’est ce désir de partage et d’une sociabilité articulée autour du partage, qui fait aujourd’hui se détendre les citoyens vis-à-vis des règles sanitaires.

Le gouvernement ne s’y trompe pas. Il sait que si cette détente a mis du temps à arriver, c’est qu’elle vient de très loin, et qu’elle a une force d’inertie quasiment impossible à arrêter. Pas de mauvaise foi : le gouvernement a mille fois raison de stigmatiser un « effet apéro », et il faut le reconnaître. Et il faut s’en revendiquer. Parce qu’il y a une certaine grandeur dans le fait que ce soit l’apéro qui nous sauve : Hannah Arendt et J.R.R. Tolkien ont bien démontré, intellectuellement et romantiquement, que le mal et le totalitarisme sont plus sûrement vaincus par l’humilité opiniâtre des petites choses du quotidien ainsi que le rire, que par les grands effets de manche.

Les Français reçoivent à plus de six chez eux. Peu d’entre eux pensent se priver de Pâques en famille, fût-ce au prix d’une amende. Ils se retrouvent sur les quais des grands fleuves, dans les catacombes germanopratines, dans les jardins, les appartements et les demeures. C’est trop tard : ils ont regoûté à la liberté. Et elle a le parfum subtil d’un rosé.

Benoît Busonier

Article paru dans Présent daté du 25 mars 2021