Hôtel Beauregard – L’effacement des visages

La crise sanitaire que nous traversons, où se mêlent allègrement le grotesque et le tragique, offre indéniablement une excellente matière première aux romanciers et plus particulièrement à ceux qui sont adeptes de la dystopie. C’est le cas de Thomas Clavel qui nous offre un nouveau roman en forme de vertigineuse plongée dans le monde de la « 4e vague » du virus covidien.

Un monde où la propagande hygiéniste s’est encore accrue de plusieurs degrés, où la litanie des « gestes barrières » est devenue un nouvel Evangile (« Eloignez-vous les uns les autres ! ») et où la chasse aux récalcitrants est désormais l’activité favorite des « bons citoyens » avides de délation et d’ostracisation sociale.

Hôtel Beauregard est d’ailleurs le récit d’un lynchage, celui d’une jeune doctorante dont la vie va basculer dans l’horreur par la faute d’un oubli de port du masque sur une photo de groupe postée sur Internet.

Le récit de Thomas Clavel est constitué de plusieurs strates. C’est tout d’abord un réquisitoire impitoyable contre la lâcheté et la violence des réseaux sociaux où, régulièrement, des individus sont jetés en pâture, par des petits procureurs incultes et haineux désormais appelés « youtubeurs », « instagrameurs » ou « influenceurs », à des hordes de « suiveurs » se laissant aller – sous couvert d’un anonymat relatif ou du moins temporaire – à leurs plus bas et vils instincts, à l’injure, aux crachats, aux menaces. Et d’un lynchage virtuel à un lynchage physique, il n’y a qu’un pas. On ne contrevient pas impunément aux dogmes du temps.

Hôtel Beauregard est ensuite une profonde réflexion sur la soumission et sur la peur (« Ils l’adorent, cette peur-là ! Ils la vénèrent ! Ils l’alimentent comme un petit foyer ! Car cette peur, elle est le moteur de leur haine ! Elle est la condition sine qua non de leur colère illimitée ! »), une réflexion qui intrigue particulièrement cruellement le lecteur à l’heure où nous glissons doucement, jour après jour, presque sans résistance, dans une « tyrannie sanitaire » aussi ubuesque qu’impitoyable.

C’est enfin le glaçant tableau d’un monde déshumanisé, du monde « sans visage » qui est à nos portes. Et c’est bien cela qui noue l’estomac à la lecture de certaines pages de ce brillant roman, la sensation que ce monde étouffant et cauchemardesque qui y est décrit, nous y sommes presque, nous sommes en train d’y entrer, nous y sommes peut-être même déjà en grande partie…

Ecrit dans une langue limpide et ciselée, ce deuxième roman de Thomas Clavel s’impose d’ores et déjà comme l’un est textes importants de l’année 2021 et comme un sérieux candidat au prochain prix des lecteurs de la presse libre !

Thomas Clavel, Hôtel Beauregard, éditions La Nouvelle Librairie, 220 pages, 14,90 euros.
Pour commander : https://www.revue-elements.com/produit/hotel-beauregard/

Xavier Eman

Article paru dans Présent daté du 6 mars 2021