Rien n’est plus moderne que la nostalgie, par Ivan Rioufol

Plus que jamais, je revendique ma nostalgie : celle d’une douce France qui s’efface au profit d’un vivre ensemble orwellien conçu pour masquer la haine et la violence. Celles-ci s’étendent aujourd’hui comme des flaques de sang. Cette remarque me vient, à nouveau, à la lecture dans Le Figaro de ce mercredi de l’excellent article de l’écrivain Thomas Morales (“La France qui me manque”), dont je partage entièrement l’esprit. Morales écrit : “Tout ce que j’ai aimé disparaît peu à peu : tous mes repères se désagrègent, je ne reconnais plus mon pays aigri et vengeur (…) Je le répète, regarder en arrière ne sera jamais un signe de faiblesse, plutôt l’espoir fou de se régénérer”.

Je crois cette réflexion porteuse d’avenir politique. En effet, les désastres imposent de rejeter le progressisme inhumain qui sème la guerre des regards, la guerre des rues, ces répétions d’une possible guerre civile. Dans Les Traîtres (Pierre-Guillaume de Roux, 2020), je consacre un chapitre à l’effondrement de Nantes, ma chère ville natale. Il est stupéfiant d’observer la rapidité (trente ans) avec laquelle cette cité si paisible et charmante est devenue l’une des villes les plus dangereuses de France, à cause de choix idéologiques appliquant à la lettre la repentance, l’ouverture à l’Autre, l’excuse sociale. Qui jugera ces démolisseurs ? Ils sont les vrais vandales.

Je persiste : la nouvelle modernité sera réactionnaire. C’était le thème d’un de mes essais (De L’urgence d’être réactionnaire, PUF 2012). Je voulais dire par là qu’il était devenu urgent d’être réactif, afin de rompre radicalement avec ce système impensé qui met le pays dans un état de faiblesse, de médiocrité et d’ensauvagement. Tout s’est depuis aggravé. Rien n’est plus sot qu’un homme politique qui se flatte de ne pas être nostalgique, pour paraître dans le vent. Hannah Arendt détestait cette “dégradante obligation d’être de son temps”. Après elle, Roland Barthes avoua aussi : “Tout à coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne”.

Il est évidemment vain d’espérer au retour de la France d’hier, tant elle a été abîmée par ses dirigeants successifs. Mais je crois au réveil des peuples, soucieux de défendre ce qui peut l’être encore de l’âme française. Je refuse que, dans un siècle, un écrivain visitant le pays puisse faire cette même réflexion que fit Chateaubriand traversant en 1806 la Grèce sous occupation ottomane, en s’étonnant de ne plus reconnaître ce peuple qui fut “le plus léger et le plus spirituel de la terre”. Il écrit (1) : “Quel désert ! Quel silence ! Infortuné pays ! Malheureux Grecs ! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire ? Sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles ?”…

(1) Itinéraire de Paris à Jérusalem

Ivan Rioufol

Texte daté du 27 août 2020 et repris du blog d’Ivan Rioufol