De la gréviculture et de son pourrissement, par Jean-Gilles Malliarakis

De la gréviculture et de son pourrissement, par Jean-Gilles Malliarakis

Au 41e jour de la crise, une nouvelle manif à Paris, rassemblait les habitués du pavé. “Alors maintenant, il faut que ça s’embrase…“ se félicite L’Huma ce 15 janvier. De son côté l’extrême gauche parlementaire étiquetée La France insoumise souhaite s’en tenir à un combat pour le simple retrait. Les camarades de Mélenchon cherchent vainement à psychodramatiser une motion de censure. Ils ne peuvent ignorer qu’une telle démarche reste vouée à l’échec. Leur initiative a été d’ailleurs été officiellement déclinée par la présidente du groupe socialiste à l’Assemblée nationale Valérie Rabault, car le PS mise beaucoup plus sur la CFDT.

Le vieux PCF, entrant dans sa centième année, parvient à trouver une ligne d’action à la fois plus réaliste et plus dangereuse à terme. Ce sont en effet les organisations syndicales les plus sensibles à ses mots d’ordre, la CGT, Sud-Solidaires ou la FSU qui tiennent le haut du pavé. Et cela lui permet de prendre l’initiative d’une démarche unitaire.

Le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel tend à ce titre, d’ici la fin de la semaine, à regrouper, autour de la vieille maison de la place du colonel Fabien, le Parti socialiste, Europe Ecologie-Les Verts, Place publique et Génération doivent autour d’un contre-projet, considéré comme réponse commune.

Si les vampires eux-mêmes sortent des leurs cercueils à la pleine lune, comment demeurer les bras croisés.

Ainsi donc, toutes ces piqûres de rappel encouragent votre chroniqueur à reprendre après quelques jours de la latence le fil de l’actualité consternante notre pays. Non que les nouvelles de sa petite personne puissent elles-mêmes être qualifiées de mauvaises. Mais, une consternante constatation s’impose, et déplorer plus amèrement que jamais l’ankylose institutionnelle de ce pauvre pays, ne manque pas de paralyser l’écriture.

Mais voilà : tout en souhaitant, quand même, une bonne année aux amis lecteurs, le criminel revient toujours sur les lieux du crime.

Comment ne pas observer, d’abord, le silence inhabituel du grand réformateur jupitérien et les pataugeages dans la gadoue de son premier ministre, trop visiblement traité comme un fusible.

La lettre qu’il avait adressée le 10 janvier aux organisations syndicales semblait prétendre annoncer, après 35 jours de conflit, après autant de galères pour les usagers des transports, à la mi-temps du mandat présidentiel et après plusieurs milliards de pertes pour la société, l’amorce du début du commencement d’une sortie de crise.

Las, 5 jours se sont écoulés, où l’on a seulement assisté à de petits mieux dans les transports. L’érosion du mouvement au rythme de 1 % par jour, que nous évoquions le 10 janvier,[1]se confirme une semaine plus tard…

À la RATP, le taux de grévistes, sur laquelle contrairement à la SNCF la direction ne communique guère, s’établissait, ce 14 janvier, à près de 14 % des salariés et à près de 60 % des conducteurs du métro. Au premier jour du conflit, le 5 décembre, 55 % des salariés de la RATP étaient en grève, et 85 % des mêmes conducteurs. Le 17 décembre, 40 % des salariés avaient cessé le travail, mais 8 conducteurs sur 10 n’assuraient pas leur service. Le 9 janvier, ils étaient encore en grève à 70 %. Un recul très lent.

Le pouvoir a donc délibérément opté pour le pourrissement, tout en prévenant : “Nous allons aller au bout“[2].

La mesure qu’il entend établir vise l’objectif d’atteindre l’équilibre financier… en 2027..r, cette pierre d’achoppement de l’incompréhension réciproque, la notion de “régimes” sociaux considérés comme financièrement équilibrés, figurait déjà dans la réforme constitutionnelle de 1996. Le congrès avait été convoqué sous prétexte aboutir à une loi [initialement] “d’équilibre” de la sécurité sociale, ce dernier monstre englobant, depuis 1941, aussi bien l’assurance maladie que les pensions de vieillesse.

Députés et sénateurs ratifièrent cependant à Versailles en février 1996 un autre principe, prévoyant le vote annuel d’une loi seulement de “financement”. La nuance ne devrait échapper à personne. Elle reste au cœur de ce qui continue de séparer les bureaucraties syndicales des technocraties budgétaires. De 1996 à la réalisation supposée de l’objectif en 2027, il se sera écoulé 31 ans.

Telle se confirme par conséquent l’incapacité de nos dirigeants à appliquer les projets réformateurs les plus évidents, car on ne saurait financer une assurance vieillesse à crédit et pourtant les discours politiques se gargarisent de telles promesses.

En ce sens la Macronie se montre une prolongation de la Chiraquie, quand il s’agit de faire voter et d’appliquer les lois nouvelles.

À la gréviculture de la CGT, les technocrates de Bercy ne savent opposer que des stratégies de pourrissement lent, aux frais des Français. Un minimum de réalisme en commande le douloureux constat.

[1] cf. L’Insolent du 10 janvier “Robes noires et drapeaux rouges”.
[2] Sur France 2 le 12 décembre.

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent