Ils commémorent ceux qu’ils assassinent quotidiennement, par Etienne Defay

Cinq ans. Un quinquennat s’est passé depuis l’assassinat de Charb, Cabu, Honoré, Tignous, Wolinski, Maris, Cayat, Ourrad, Brinsolaro, Renaud, Boissot et Merabet.

L’équipe de Charlie Hebdo a payé au prix fort son esprit et sa liberté. Lorsque le réel a frappé à sa porte, grimé sous les traits des frères Kouachi, Charlie Hebdo était en pleine conférence de rédaction. Des journalistes et des invités assis autour d’une table à discuter des horreurs qu’ils pourraient publier. Pour évoquer les difficultés financières aussi d’un hebdo moribond dont l’humour héritier de mai 68 ne se vendait plus. Les raisons de cette perte de vitesse sont évidemment multiples : ils ne faisaient plus rire grand monde ? Certainement. La trouille avait paralysé notre société ? Sûrement.

A vrai dire, une partie des lecteurs de Présent et certains d’entre nous n’ont pas spécialement pleuré la mort de ceux qui représentaient la Trinité dans des positions tellement ordurières et blasphématoires que les décrire salirait les doigts. Combien de Unes nous ont choqués ? Combien de procès aurions-nous intentés ? Combien de malédictions leur avons-nous secrètement envoyées ? Beaucoup. Mais ceux qui ont fait irruption dans leurs locaux avaient une autre idée en tête. Tuer. Massacrer. Au nom d’Allah. Le massacre de Charlie Hebdo, préambule de celui qui frappera les rues de Paris dix mois plus tard faisait basculer la France dans l’état d’urgence. « Notre modèle est en danger. Vive la liberté d’expression » clamaient-ils à corps et à cri. « Je suis Charlie » criaient-ils. « Il faut que vive l’esprit Charlie » assuraient les autres.

L’esprit Charlie. Qu’est-ce donc ? La liberté d’opinion et d’expression. Le droit de choquer, d’interpeller, d’échanger. Le droit d’être potache. Vulgaire. Imbécile. Méchant.

Hélas, cinq ans après, la liberté d’expression agonise et sa mise au cercueil est l’œuvre des fossoyeurs qui nous gouvernent. Loi anti-fake news, loi Avia, militants Sleeping Giants… La presse d’information alternative est mise à genoux par ceux-là mêmes qui manifestaient un crayon à la main en 2015 et rappelaient leur attachement à ce pourquoi Cabu et les siens sont morts. Vive Charlie crient-ils en faisant fermer un site web. Vive Charlie crient-ils en harcelant les annonceurs de Boulevard Voltaire et Valeurs actuelles. Vive Charlie crient-ils en supprimant les subventions de Présent. Vive Charlie crient-ils en poussant des cris d’orfraie contre telle Une de Charlie Hebdo.

Vive Charlie crient-ils en l’assassinant un peu plus chaque jour. Vive Charlie crient-ils en prolongeant la lutte des frères Kouachi.

A vrai dire, Riss, nouveau patron de l’hebdo car survivant du massacre, ne s’y trompe pas. Il voit et ressent le double discours de ceux qui ont marché avec lui et dont le soutien vaut moins que la fiente de pigeon qui s’est écrasée sur l’épaule de Hollande lorsqu’il est venu les saluer comme une ultime diarrhée de Charb. Il ne s’y est pas trompé dans l’édito de cette semaine : « La gauche anglo-saxonne a inventé le politiquement correct pour faire oublier son renoncement à lutter contre les injustices sociales. La lutte des classes, trop marxiste à ses yeux, a été remplacée par la lutte des genres, des races, des minorités, des sous-minorités et des micro-minorités (…) La gauche qui se croit progressiste est alors devenue obsédée par les races, les couleurs de peau, les cheveux lisses ou crépus. Qui l’eût cru ? » En effet qui l’eût cru Riss ?

Etienne Defay

Article paru dans Présent daté du 8 janvier 2020