Philippe Bilger Union des droites

Parler du courage ou en avoir ? par Philippe Bilger

La grande mode d’aujourd’hui est de prétendre nous enseigner la vie. Par exemple en nous disant comment trouver le bonheur. Ce sont des arnaques souvent diffusées durant les vacances d’été, quand on est tout prêt à croire que nous déposséder de notre existence nous conduira au salut terrestre.

Ce n’est pas la même chose que de favoriser des publications analysant des vertus, des défauts ou des états. Michel Erman a écrit notamment sur la colère, l’amitié et la liberté. Je ne garantis pas qu’on échappera ainsi à la première, qu’on sera doué pour la deuxième et qu’on usera de la dernière. Mais la théorisation sur l’humanité et ses mille facettes peut éclairer notre pratique d’homme.

C’est sans doute beaucoup moins vrai pour la qualité du courage dont je ne cesse de répéter qu’elle est tragiquement – j’ose cet adverbe – absente de beaucoup de personnalités et de comportements publics qui devraient la privilégier mais la fuient parce que trop dure à assumer.

Ainsi, quand je lis un dialogue entre Isabelle Adjani et la philosophe Cynthia Fleury sur le courage, je ne peux m’empêcher de goûter l’échange mais en m’arrêtant sur cette question brutale : en parler certes mais comment en avoir ? (Le Monde).

On ne peut qu’approuver Adjani quand elle énonce qu'”être un objet de désir ne doit pas conduire les actrices à subir”. Mais cette prescription abstraite ne fournit aucune piste pour celles qui seront confrontées à des situations concrètes où leur aptitude au courage serait mise à l’épreuve.

Le paradoxe est qu’en effet, si on glose beaucoup sur le courage, il est rarement incarné.

La moindre des choses devrait être d’abord d’établir une nomenclature des courages et de ne pas tous les mettre, par une réflexion limitée parce que générale, dans le même sac. Par exemple, quoi de commun entre le courage des mots et celui des gestes, de la résistance à la violence et des activités militaires ?

Le premier, je l’ai toujours considéré comme facile parce que même dans une époque qui s’émeut de tout et de rien, il ne fait courir aucun risque ou alors une judiciarisation sans réel danger. Le second, au contraire, fait mal et impose de la part de ceux qui y sont confrontés un tout autre registre : les coups, la souffrance, la mort possible.

Impossible aussi de ne pas approfondir la notion de courage sans s’interroger sur la nature de l’opposition que celui-ci aurait à surmonter.

Il y a des conflits intellectuels et médiatiques par exemple qui laissent le protagoniste dans une solitude assumée contre une multitude hostile à son encontre. Eric Zemmour a plus de courage qu’un Aphatie qui confortablement le traite de “cochon de la pensée”.

Dans le courage de l’extraordinaire magistrat italien Giovanni Falcone, il y a cette certitude que l’opposition qu’il affronte gagnera. Courage suprême d’un homme qui ne peut même pas se dire qu’il va ainsi remporter la victoire mais juste espérer que grâce à lui une pierre sera ajoutée contre le Mal.

Derrière cette conceptualisation du courage – on ne sait toujours pas comment en avoir -, probablement cherche-t-on à éviter ce constat simple mais déprimant que le courage, on l’a ou on ne l’a pas, qu’on succombe à la lâcheté ou qu’on la domine, qu’on accepte une image de soi néantisée ou que par honneur on la récuse. Tout réside dans l’être et surgit de lui.

Cette femme, cet homme qui respirent le même air auront pourtant une attitude différente. Là où l’un perdra pied en se persuadant que se taire ou ne pas lutter aura été la sage solution, l’autre n’aura pas cédé d’un pouce face à la tentation de la faiblesse. Ou l’inverse.

Le courage au fond est une ardente obligation. Comment en avoir ? S’adresser un ordre impératif, une injonction de chaque seconde et s’obéir sans frémir ni discuter.

Le courage c’est ce qu’on DOIT avoir.

Philippe Bilger

Tribune reprise de philippebilger.com