L’effet Notre Dame, par Jean-Gilles Malliarakis

L’effet Notre Dame, par Jean-Gilles Malliarakis

L’inspirateur des erreurs communes nous murmure, qu’après un événement comme l’incendie de Notre Dame, rien ne redeviendra comme avant. Cette illusion d’optique réapparaît dans chaque circonstance analogue, durant les quelques jours de sidération et de chagrin. On chante Mémoire éternelle à la fin des liturgies et des offices des morts. Et, trop souvent, on s’empresse de n’y plus penser.

Qu’on se souvienne, pour ne citer qu’un seul exemple, des attentats islamo-terroristes de 2015, à la suite desquels le public parisien manifesta quelques jours son enthousiasme pour nos courageux policiers. On a même pu lire dans tel journal allemand très sérieux l’éloge de la grandeur de peuple français. Bientôt, tout est redevenu comme avant. Le jeu des gendarmes et des voleurs attire plus de monde dans la deuxième catégorie. Et les bons esprits médiatiques accordent toujours plus de crédit à la version des voyous, des gauchistes et des casseurs qu’à celle des forces de l’ordre.

Reste cependant, d’abord, certains souvenirs. Ils s’enfouissent au profond des mémoires. Mais ils n’en demeurent pas moins autant de marqueurs importants pour le futur. À la commémoration du bicentenaire de la révolution de 1789, a correspondu un courant d’intérêt renouvelé pour sa dimension historique. Un nombre non négligeable de nos compatriotes, en cette occasion, aura pu mesurer le caractère sanglant et funeste de cette séquence. N’a-t-elle pas été trop souvent saluée et enseignée comme la fondatrice indépassable de nos républiques, pourtant malencontreuses, successivement apparues en 1792, 1848, 1873, 1946 et 1958, maintes fois traversées par des révisions chaotiques.

Par le feu dramatique ayant embrasé ce 15 avril la grande église de nos rois, le grand public a pu soudain se souvenir qu’elle n’a été réhabilitée, reconstruite sous la direction de Viollet le Duc, chantée par un Victor Hugo, lui-même encore royaliste, qu’après 40 ans de déréliction, de profanation et d’abandon.

De nombreuses réactions publiques mériteraient d’être citées et, nous devons l’espérer, pourront bientôt se trouver rassemblées. Évoquons seulement ici celle d’un Fabrice Luchini[1] : “On pourrait presque penser à un signe…” et il ajoute “Charles Péguy et sa passion chrétienne nous ont plongés dans une communion dont je ne mesurais pas la puissance. Notre Dame de Paris, c’est un symbole d’Occident. Même si on n’est pas chrétien, même si nous ne sommes plus chrétiens : la France est chrétienne. C’est un fait. Moi-même je suis frappé en plein cœur. Hébété. Quelque chose de supérieur est venu perturber les calendriers.”

Dans les messages privés et commentaires reçus, le rédacteur de cette chronique trouve celui d’un de ses plus vieux amis. Réfléchissant à cette idée de “reconstruire”, titre de L’Insolent du 16 avril[2] juge le mot inapproprié. En effet, tout le monde s’en est vite rendu compte, l’édifice ne sera que difficilement “rebâti” à l’identique et l’on entend déjà certains vieux progressistes parler de quelque chose de plus moderne. En réalité on sait par exemple, qu’en dépit du merveilleux mouvement de petites municipalités retrouvant leurs vieux fûts de chênes centenaires, même les matériaux n’existent plus à disposition d’architectes et d’artisans qui n’arrivent guère à la cheville de ceux du Moyen Âge. Or, ce lieu que nous avons admiré en notre temps, ne correspondait qu’en partie à la cathédrale construite sur 107 ans entre le XIIe et le XIIIe siècle commencée sous Louis le Pieux pour être achevée sous saint Louis. Le vandalisme des jacobins, puis le style tant décrié des Restaurateurs étaient passés par là.

L’éternel retour deviendrait la plus désespérante des idées, Nietzsche sait le faire comprendre dans son écriture poétique, s’il ne s’agissait que d’une réapparition à l’identique.

“Reconstruire”, dans l’esprit du rédacteur, cela s’applique à la société française et à la civilisation européenne. En quelques heures, des sommes privées considérables ont été souscrites, que la cause du patrimoine, étouffée par la fiscalité, ne parvenait pas à réunir jusque-là. Ce simple rassemblement arithmétique des moyens matériels de notre pays montre qu’il existe une vie en dehors de l’étatisme.

La rumeur d’une intention présidentielle, qui pourrait se voir bientôt confirmée, d’une suppression salutaire de l’Ena, vient ici comme une cerise sur le gâteau. Sauf si l’idée devait sombrer dans quelque réforme aggravante, cette réponse à la crise des gilets jaunes pourrait nous donner, elle aussi, une raison d’espérer.

Retroussons donc nos manches en sachant que rien ne nous sera donné sans effort.

[1] Publiée par Le Figaro, Figarovox, le 16 avril.
[2] cf. L’Insolent du 16 avril 2019.

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent