On ne se moque plus des Gilets jaunes !, par Philippe Bilger

On ne se moque plus des Gilets jaunes !, par Philippe Bilger

On peut considérer qu’ils sont de moins en moins nombreux au fil des samedis.

Qu’ils ont été, parfois, violents, excessifs, excités, pour quelques-uns antisémites et racistes, pas assez vigilants pour leur environnement.

Ce sont des polémiques admissibles, des controverses qui n’ont rien d’offensant et ce n’est pas parce que je refuse de mettre sur le même plan les rares Gilets jaunes dévoyés et les casseurs d’un côté et la police de l’autre que toute mise en cause du comportement de cette dernière m’apparaît scandaleuse, injustifiable.

Là n’est plus l’essentiel. Ils ont commencé tel un feu de paille, comme une jacquerie inédite d’aujourd’hui, ils ont duré, enrichi, multiplié leurs revendications, passant du quantitatif au qualitatif, de l’argent à la représentativité, du pouvoir d’achat au pouvoir tout court. Ils ont bousculé une France qui, sans ignorer cette part du peuple, ce monde des campagnes et de la périphérie, ce pays obsédé par le travail et non par l’assistance, avait tendance à les négliger. Longtemps ils n’ont pas fait de bruit social et de tintamarre politique. Ils n’avaient jamais posé leurs mains calleuses et simples sur la table plus urbaine et convenable de la démocratie classique.

Il ne s’agit pas de soutenir que là où ils se sont battus, là où ils continuent “à ne rien lâcher” (quoi au juste ?), le peuple tout entier est rassemblé. Ils s’en revendiquent mais n’en sont pas les propriétaires exclusifs.

Mais il est clair qu’on ne se moque plus des Gilets jaunes.

Jean Genet disait ne jamais se moquer, parce qu’il avait trop à faire d’aimer et de haïr. Ces sentiments contradictoires révèlent en effet qu’on est sorti de la dérision pour entrer dans le dur, quoi qu’on pense, quoi qu’on souhaite.

Le Grand débat national, manque de chance pour ceux cultivant la politique du pire qui est le pire de la politique, est une réussite, il ouvrira des pistes et donnera lieu à des initiatives à partir du 16 mars. Le président – qui reconnaît avoir commis des erreurs au sujet de ce bouleversement qui l’a longtemps dépassé – s’y est engagé et ce serait sa mort républicaine s’il se reniait, s’il trahissait. Reste à savoir s’il choisira les bonnes conclusions, les orientations les plus pertinentes puisque les Gilets jaunes, peu ou prou, auront pris un parti, le pouvoir le sien et un grand nombre de citoyens hésiteront entre curiosité et espérance.

Mais on ne se moque plus des Gilets jaunes.

Parce que je suis prêt à défendre la thèse d’un mouvement absolument unique dans notre Histoire même s’il s’arrête demain, comme je le souhaite, pour laisser les fruits de sa lutte longtemps validée et soutenue en pleine lumière démocratique.

Je n’ai pas le savoir de ces “intellectuels rouges qui s’écharpent sur les Gilets jaunes” mais je constate que le pluralisme contradictoire de leur dispute, le caractère équivoque de leurs analyses contrastées démontrent, s’il en était besoin, que ce qui a surgi au mois de novembre n’est pas vraiment réductible à ce qu’on a déjà connu. Face à ce phénomène ils se découvrent perplexes, les uns le magnifiant, d’autres tentant en vain de le banaliser.

La singularité est dans ce que cette effervescence collective – entre émeute et révolution -, au fil des semaines, est devenue une sorte de totalité exemplaire de tout ce que l’esprit public avait eu la facilité – la paresse ou le confort ? – d’appréhender de manière distincte et séparée (Le Monde).

On ne se moque plus des Gilets jaunes.

Ils ont dénoncé et questionnent, tout ensemble, l’organisation sociale et politique, les modalités du travail et la gratification juste et nécessaire, les dérives des privilèges indus et de la richesse ostentatoire et donc offensante, la crise de la représentativité défaillante entre pays réel et majorité parlementaire, les limites et les vices d’un pouvoir présidentiel vertical, la faiblesse d’une parole citoyenne si rarement conviée à s’exprimer, les dysfonctionnements du système médiatique, les risques d’une Justice du “deux poids deux mesures”, enfin les inégalités d’une France que nous avions fini par juger normales à force de familiarité avec elles et donc de nous persuader qu’elles étaient dans l’ordre des choses.

Je ne dis pas que toutes ces problématiques, ces interrogations, pour stimulantes qu’elles soient individuellement, devraient avoir une issue politique et trouver une solution parlementaire mais il n’empêche que les avoir formulées, nous avoir contraints, tous, à les poser, qu’elles nous indignent ou nous agréent, représente une avancée incontestable.

On aura, par exemple, l’opportunité de contredire ou non Bernard-Henri Lévy qui déclare “Je suis contre les référendums qui visent à destituer les représentants du peuple”. Et s’ils sont mauvais, faudra-t-il attendre avec patience l’élection qui tranchera ? Je note que la tonalité de son propos à l’égard des Gilets jaunes s’est sensiblement modifiée. Moins de mépris pour autant de critique ! (Le Parisien).

Je ne compte plus le nombre des samedis et, parfois, des dimanches. On peut et on doit s’empoigner intellectuellement. L’affrontement des idées et des aspirations vaut mille fois mieux que la judiciarisation forcenée de tout et n’importe quoi. Mais il convient de récuser absolument l’usage de toute violence, quelle qu’elle soit. Que les Gilets jaunes veuillent bien y mettre du leur, comme la plupart l’ont fait, et la police sera impardonnable si elle n’est pas irréprochable.

A l’issue de ce billet j’ai tout de même une certitude renouvelée.

On ne se moque plus des Gilets jaunes.

Philippe Bilger

Texte repris du site Philippebilger.com