Entretien – Marion Maréchal : « Le populisme est un retour à la politique »

Rencontre avec Marion Maréchal, la jeune directrice de l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP) qui a ouvert à Lyon en octobre 2018. Avec, pour cette première année d’existence, 80 étudiants répartis en une classe de magistère et trois classes de formation continue, l’ISSEP espère bien imposer sa spécificité dans le monde de l’enseignement supérieur.

— Pour le magistère, vous recevez des étudiants Bac + 3 sans critère de filière. Mais d’où viennent-ils, principalement ?

— Les filières d’origine des étudiants de l’ISSEP sont le droit, l’éco-gestion, sciences po, l’histoire, les lettres, les business school. Nous en avons deux qui sortent de l’univers professionnel, un militaire et un ingénieur qui reprennent des études dans le cadre d’une réorientation. La sélection se fait en plusieurs étapes : dossier, QCM de culture générale et rédaction d’une note de synthèse, audition.

— Comment des gens aussi différents étudient-ils et travaillent-ils ensemble ?

— L’ISSEP n’organise pas de week-end d’intégration alliant fête et beuverie, mais un stage d’aguerrissement en pleine nature. C’est manifestement très efficace, question cohésion. Il existe un vrai esprit de camaraderie. Cette formule sera reprise l’année prochaine.

— Et du côté de l’équipe d’intervenants ?

— Nous avons une quarantaine d’intervenants, aux profils variés : des universitaires, des enseignants du privé, des chefs d’entreprise et des managers, des officiers, des journalistes. Pas d’élus parmi nos enseignants : c’est notre choix, afin d’éviter toute confusion. Le conseil scientifique de l’ISSEP, lui, est constitué de treize personnes qui ont l’œil sur la pédagogie, les programmes.

— Comment recrutez-vous vos intervenants ?

— Nous en avons sollicité une partie, et d’autres sont venus à nous. Beaucoup de candidatures ont été posées spontanément via notre site internet. Nous sélectionnons les intervenants en fonction de leur compétence et de leur expérience. Il va de soi qu’ils partagent l’esprit de l’école. La grande majorité d’entre eux n’a pas d’expérience politique ou électorale.

— Quel est votre quotidien de directrice ?

— Mes journées sont bien remplies. Je supervise les équipes administratives et pédagogiques, et beaucoup de mon temps est occupé par le « réseau » : trouver de nouveaux conférenciers, lever les fonds nécessaires à notre fonctionnement et à notre développement, créer des partenariats à l’étranger… Je m’occupe aussi de la communication. Mon activité est donc transversale. Le projet est exaltant. Actuellement nous travaillons sur les programmes de l’année prochaine, avec de nouvelles idées. L’histoire de l’art est une option que nous aimerions mettre en place, mais aussi l’économie du patrimoine, l’économie de l’environnement.

— Des portes ouvertes ont eu lieu le 9 février, il y en aura d’autres les 6 avril et 22 juin : les visites sont nombreuses ?

— Oui, et nous avons déjà quelques candidatures pour l’année prochaine. Dans l’univers de l’enseignement supérieur actuel, nous répondons au besoin d’étudiants mal à l’aise dans le monde des facs et nous sommes une alternative aux business school coûteuses et plus ou moins sérieuses, mais aussi aux formations en sciences politiques souvent sectaires ou idéologiquement uniformisées. Un sectarisme handicapant pour le développement de l’esprit critique et le discernement, qui sont pour moi des vertus essentielles.

— L’un des objectifs de l’ISSEP est de « reconnecter l’élite avec le peuple », objectif qui prend un sens particulier dans le contexte des Gilets jaunes.

— A l’origine de la création de l’école, il y a le constat de la faillite des élites françaises, en partie explicable par le type de formations supérieures qu’elles reçoivent, mais également à l’entre-soi sociologique extrêmement prononcé dans lequel elles demeurent. La question des idées est bien sûr fondamentale, mais la question des hommes n’est pas à négliger. L’ISSEP, par ses choix pédagogiques, veut apporter une réponse neuve à ce problème.

— Lors d’un discours devant les étudiants d’Oxford, le 22 janvier, vous avez dit que le populisme peut être de gauche ou de droite. Comment se définit-il alors ?

— Le populisme est polymorphe. L’unanimité sur sa définition n’existe pas, mais les critères qui ressortent sont les suivants : la dénonciation d’un système accaparé par les élites, la figure d’un chef charismatique, l’appui sur les classes pauvres, la défense d’une démocratie directe, idéalisée, qui est le corollaire des failles du système représentatif. Qu’il soit de gauche ou de droite se définit sur d’autres champs : le rapport à la nation, à la famille, à l’identité. Le populisme, par bien des aspects, est relativement insaisissable, et dans la bouche de ceux qui le combattent, c’est un outil de délégitimation : populisme rimerait avec démagogie et flatterie des bas instincts du peuple. Ce qui laisse entendre que l’élite n’aurait que de hauts instincts… Je pense que le populisme est un retour à la politique. Notre système dit de démocratie libérale est moins une démocratie, aujourd’hui, qu’une forme de gestion d’experts en matière d’économie. Celle-ci en est venue à primer sur le politique, approche qui a de vieilles origines, fondées sur un mensonge anthropologique, celui de Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme, qui ne serait mû que par l’égoïsme et l’intérêt personnel. L’économie, considérée de façon neutre, serait ce qu’il y a de mieux pour réguler les rapports humains. Cette vision est celle que défend l’Union européenne : on gère les choses, on ne gouverne pas les hommes, d’où certainement le malaise des peuples qui se sentent délaissés. A l’opposé, nous préférons la définition aristotélicienne selon laquelle l’homme est par nature un animal politique. Le mouvement des Gilets jaunes peut donc s’interpréter comme un appel au retour de la politique et à une remise en cause de ce système libéral – que je ne confonds pas avec l’économie de marché et la liberté d’entreprendre –, système hérité des Lumières avec son universalisme qui fait qu’on ne considère toutes choses qu’au prisme d’une raison universelle abstraite alors que la nature humaine est d’abord enracinée, locale, et liée au particulier.

— Cette remise en cause a-t-elle des chances d’être entendue par les élites ?

— Tout dépend de l’attitude de ces élites. L’Angleterre connaît de fortes divisions au sujet du Brexit, avec des négociations abruptes, mais les élites respectent le vote du peuple. La France, elle, n’a pas le même comportement, et face à des élites sourdes il ne faut pas s’étonner de voir s’étendre une forme radicale de contestation. Les élites ont-elles le ressort nécessaire ? Elles sont animées d’un profond mépris de classe. Lors du débat organisé par Hanouna avec Marlène Schiappa, on a compris qu’elles sont contre la démocratie directe, contre le référendum d’initiative populaire, contre la proportionnelle, mais trouvent géniale une « hanounacratie » qui serait une démocratie de divertissement télévisuel. Nos élites pensent, sans s’en cacher, que le peuple n’est pas assez raisonnable pour qu’on lui confie son destin. Cela est si profond en eux qu’ils n’auront pas le ressort, je le crains, de changer d’attitude en apportant une réponse humaine au mouvement des Gilets jaunes.

— Quel avenir pour ces Gilets jaunes, d’ici les élections européennes du 26 mai ?

— C’est difficile à dire. Le mouvement est en train de pourrir, phagocyté par l’extrême gauche, dans les manifestations parisiennes du moins. C’est elle qui a été à l’origine des violences, mais cela a peut-être rendu service au mouvement, en tout cas au début, car s’il n’y avait eu violences et débordements, le gouvernement n’aurait pas daigné prendre les Gilets jaunes en considération. Je ne fais pas l’apologie de la violence, mais on a vu les résultats, ou l’absence de résultats, des Manifs pour Tous. Le mouvement des Gilets jaunes, s’éteindrait-il maintenant, aura de toutes façons des répercussions à long terme. Les élites ont été bousculées dans leur confort par une classe délaissée sur laquelle reposent tous les efforts nationaux. On oublie que l’Italie, en 2013, a connu un mouvement similaire, les Forconi (« les porteurs de fourches »). Il est né des taxes sur le carburant, avec la même sociologie, les mêmes modes d’action, et les deux partis qui l’avaient soutenu étaient la Ligue et Cinq étoiles.

— L’Italie a pour vous valeur d’exemple ?

— Tout n’est pas comparable entre l’Italie et la France, mais l’Italie prouve que la volonté politique, quand elle est mise en œuvre, a des résultats significatifs. Elle restera hélas très isolée tant que la France ne fera pas le choix de défendre les opprimés de l’Union européenne. Il y a peu de contributeurs nets au sein de l’UE : l’Italie, l’Angleterre qui est sur le départ, l’Autriche qui est tenue par l’Allemagne, l’Allemagne qui n’a pas toujours des intérêts convergents avec les nôtres, les Pays-Bas qui ne sont pas réellement une force – quant aux pays de Wisegrad, ils n’ont pas les moyens économiquement et démographiquement d’imposer un leadership. La France le pourrait, elle, puisque depuis 1956, pas une seule directive européenne n’est passée sans son accord. Je suis optimiste : on pourrait imaginer demain un nouveau leadership européen avec une alliance franco-italienne.

— Peut-on arriver à un résultat en France sans la fameuse « union des droites », thème rebattu ?

— Ne nous perdons pas dans les querelles sémantiques et les clubs de réflexion. Sur beaucoup de sujets fondamentaux, la guerre des idées est gagnée. Comment transformer cette victoire des idées en victoire politique ? Cela passe, j’en suis convaincue, par des combats électoraux mais aussi culturels. L’union des droites, je la vois comme une union de personnes ayant une vision commune. La gauche chasse en meute, ce qui lui donne depuis des décennies un avantage compétitif non négligeable. Il faut penser en mouvements qui coalisent des forces en vue d’une victoire. Sur ce point, la génération montante n’a pas la même vision des choses que les générations attachées aux partis politiques.

— Comment mène-t-on le combat culturel, domaine où la gauche ne lâche rien ?

— La gauche détient tous les leviers de « pensée » : éducation, médias, films… Elle les détient à cause de la démission de la droite, en grande partie. Le combat consiste à proposer des alternatives concrètes dans la société civile. En France, on pense la politique par le haut, mentalité verticale et jacobine. Aux Etats-Unis, on pratique la politique par le bas, avec des investissements méta-politiques qui se traduisent par des écoles, des médias, des fondations… Ces réseaux, cumulés, finissent par avoir un poids réel dans la vie du pays. N’oublions pas que l’histoire est écrite par les minorités agissantes.

— A l’ISSEP, on se forme au rock et à la valse, on s’initie à l’œnologie… C’est pour rompre la tension des heures d’étude ?

— Cela va au-delà de la détente, nous considérons que le savoir-être entre dans la formation générale. La technique de la danse est éminemment culturelle. Une danse exprime un rapport entre l’homme et la femme. Elle est aussi un atout social. Ces activités ne sont pas des options, d’ailleurs : elles sont obligatoires. Les étudiants ont des cours de protocole, de politesse… L’identité française passe aussi par ces domaines concrets.

— Restons dans le monde de la culture : France Inter diffuse une série-fiction radiophonique intitulée Jeanne revient, qui « raconte » l’histoire du Front national et de la famille, Jean-Marie, Marine, Marion…

— Cette création prouve que parler de la famille Le Pen est vendeur, et qu’elle continue de fasciner la gauche ! Pour être honnête, je ne pense pas qu’on y entende grand-chose de neuf. Les documentaires, régulièrement, reprennent les mêmes histoires et les mêmes témoignages sur les Le Pen.

— Autre fantasme journalistique : celui de votre retour à la vie politique. Vous seriez dévorée par l’envie de « revenir ».

— Des gens se déterminent comme proches de moi et parlent de moi dans la presse… Mais je me suis engagée dans l’ISSEP, projet sur le temps long et qui représente un investissement de plusieurs années. J’espère que prochainement l’ISSEP sera en mesure de proposer tout le format post-bac. Cela me tient à cœur et a un sens pour moi. Donc non, je n’ai pas envie de revenir en politique. Quelle forme prendrait ce retour ? Je ne le vois pas. Je ne prends pas position sur les questions politico-électorales, parce que je trouve facile de critiquer les gens qui agissent quand on est soi-même absent de l’arène. Le combat est âpre, il faut avoir l’humilité de ne pas donner des leçons. Je reviendrai en politique le jour où j’aurai le sentiment d’avoir accompli mon projet en ayant pris de la maturité et de l’expérience. J’ai commencé la vie politique très jeune, ce qui est stérilisant d’un point de vue intellectuel. Quoi qu’il en soit, le souci du bien commun et de mon pays est ancré en moi : il n’a pas disparu.

Propos recueillis par Samuel Martin

Article paru dans Présent daté du 19 février 2019