Crise française du pouvoir central, par Jean-Gilles Malliarakis

Ce 22 novembre ceux des Franciliens qui se reconnaissent en arborant fièrement leurs gilets jaunes se sont donné un rendez-vous citoyen devant le Sénat[1]. Leur protestation vient en appui de l’initiative des sénateurs demandant la suppression des 577 millions de nouvelles taxes pétrolières prévues par le budget 2019.

À l’évidence manifestent-ils ainsi une dimension de plus en plus préoccupante de la crise franco-française actuelle.

Notons que, dans sa Lettre politique du 22 novembre, qu’il intitule “Gilets jaunes : insurrection des beaufs ou juste colère du peuple ?” Laurent Joffrin confronte deux interprétations du mouvement contestataire. “Pour les uns, écrit-il, parmi les gouvernants notamment, et plus généralement dans les couches plus prospères ou diplômées, l’affaire est pliée : les gilets jaunes forment une bande de beaufs pollueurs accros à la bagnole, qui bloquent les routes illégalement, qu’on doit traiter par un mélange de bonnes paroles et d’interventions policières. Pour les autres, partis d’opposition, militants du social, ou intellos radicaux, c’est la juste colère d’un peuple oublié.”

Ayant pris lui-même pour pseudonyme le nom d’une station de métro, le patron de Libé ne m’en voudra certainement pas de souligner le caractère finalement très centraliste parisien d’une telle analyse. On y perd de vue qu’il ne s’agit pas seulement d’un peuple oublié mais aussi des terres piétinées et méprisées de chacune de nos régions.

Une fois de plus en refusant, cette année, d’honorer, ou plutôt, penseront certains, de polluer de sa présence le congrès des maires de France, le pouvoir jupitérien est demeuré dans la ligne de sa filiation jacobine. Démentant sa promesse de 2017, c’est au palais de l’Élysée qu’il daigna convoquer une partie des congressistes. Les invités avaient été arbitrairement choisis par ses collaborateurs. Il en témoignait sans novation jusque dans son discours, radotant, une fois encore le mot archi usé de république.

On s’étonnera donc, si l’on n’exerce qu’épisodiquement le dur et prenant métier de lecteur du quotidien Le Monde, du titre donné au compte rendu de l’événement par Patrick Roger : “offensive de charme” peut-on lire en haut de l’article[2]. Cette annonce se voit largement contredite par les réactions des intéressés.

Notons aussi une anecdote manifestant une impudence plus grande encore. La délicieuse sylphide nommée Jacqueline Gourault avait convié, pour un échange d’idées devant un buffet apéritif, les présidents départementaux de l’AMF, l’excellente Association des Maires de France. Car, depuis juin 2017, elle exerce d’assez imprécises fonctions de “ministre auprès du ministre de l’Intérieur”. Plus ou moins supposée intervenir en interface du pouvoir central et des collectivités locale elle siège au gouvernement en sa qualité de survivante nécessaire de l’éphémère fournée de ministres issus du Modem. En septembre, elle n’avait pas hésité à déclarer qu’elle “ne sent pas la défiance des territoires (…) Il peut y avoir, concède-t-elle, des interrogations, voire des inquiétudes, mais sur le terrain nous nous employons à répondre à toutes les préoccupations concrètes des élus locaux.”

L’heure fixée par l’imposante sous-ministre était prévue le 20 novembre à 18 heures 30. À un tel moment de la journée, en principe, on apprécie de la part de l’invitant cette exactitude que Louis XVIII en 1820 qualifiait de “politesse des Rois et le devoir de tous les gens de bien”. Inutile de dire que la république se moque bien d’une telle règle d’élémentaire courtoisie de la part de ses glorieux seigneurs vis-à-vis de ses manants. Elle n’est donc arrivée qu’à 19 h 45. Un bon tiers des invités, lassés de l’attendre, étaient retournés vers leur propre congrès.

Mépris total de l’État central pour les représentants de nos villages : mépris de plus en plus réciproque.

On va au-delà de la question fiscale qui attisa le conflit en octobre à propos de la taxe d’habitation.[3]

Le mot même de territoire en démontre l’éloignement.

Un de mes plus vieux et chers camarades utilisant quant à lui le surnom de Marquenterre, bien évocateur de son enracinement dans les terroirs du nord, me le rappelait La notion de territoire a été forgée par des urbanistes néomarxistes proches du PC dans les années 1980 elle a été lancée par un colloque tenu et présidé par Jean-Pierre Brard alors maire de Montreuil dans une salle au dernier étage d’un parking dominant la ville. Le territoire est un non-lieu sans histoire ni géographie où cohabitent des groupes sociaux sans appartenance identitaire. Brard avait réussi le tour de passe-passe de ne pas prononcer une seule fois le mot immigré dans la première ville du Mali. C’est, concluait mon vieil ami, une réussite conceptuelle formidable.”

Certes, le communiste Brard ne résumait pas à lui tout seul les références du pouvoir actuel. [Encore que…] Mais devant la rareté de ses propres succès, Jupiter en son Olympe se contentera sans doute de celui-ci.

Quant au peuple bafoué, celui des manants et autres contribuables, il se tournera plus volontiers, dans cette crise française d’un pouvoir central en faillite morale, dans un gun premier temps, vers ce Sénat, symbole de sa résistance, que la troisième république vouait à la fonction de grand conseil des communes de France.

[1] [1] cf. “Les gilets jaunes devant le palais du Luxembourg”
[2] “L’opération de charme d’Emmanuel Macron face aux maires.”
[3] cf. L’Insolent du 15 octobre : “L’État central, les maires et les taxes.”

Jean-Gilles Malliarakis

Article paru sur le site de L’Insolent