La politique migratoire, le tombeau du “en même temps” ?, par Philippe Bilger

Que Christiane Taubira “s’indigne” de la politique migratoire du président de la République serait plutôt à mes yeux un gage de la fiabilité et du réalisme de celle-ci : selon l’ancienne ministre pourtant, “indécence, marketing et silence” (JDD). Alors qu’elle célèbre la “lueur” provenant de l’Espagne.

L’Aquarius, les réactions d’Emmanuel Macron, le refus italien, l’accueil espagnol ont mis en lumière, au contraire, l’extrême difficulté d’une politique migratoire qui précisément a pour faiblesse de ne pas être une politique – un réel qu’on affronte et qui contraint à une appréhension non équivoque – mais un humanisme empêtré.

La France, initialement, face au défi posé par l’Aquarius avec ses plus de six cents migrants, ne bronche pas et, à l’exception de généralités généreuses, n’a pas fait mine ni n’a eu l’intention de les accueillir.

En revanche le ministre italien de l’Intérieur et chef de la Ligue (extrême droite), Matteo Salvini, s’étant vigoureusement opposé à cet accueil par l’Italie – à l’encontre du respect du droit international, si on suit l’appréciation de notre président – a été vertement sermonné par ce dernier qui a dénoncé “la part de cynisme et d’irresponsabilité”.

Petits remous diplomatiques. L’Italie est offensée. Matteo Salvini, sur un mode ironique, s’adresse à Emmanuel Macron : “Emmanuel, si ton coeur est si grand que tu le dis, nous te donnons 9 000 personnes à accueillir”.

Apaisement apparent.

Le président de la République reçoit à l’Elysée Giuseppe Conte, le chef du gouvernement italien, et à l’issue de la rencontre un communiqué est publié qui fait état de la parfaite entente, pour la politique migratoire, entre l’Italie et la France (Libération).

Enfin celle-ci accepte d’accueillir certains migrants de l’Aquarius après que leur situation aura été examinée par les autorités espagnoles.

Le moins qu’on puisse souligner est que le processus que j’ai décrit sommairement ne démontre pas une grande cohérence de la position française.

Sans doute les limites du “en même temps”.

J’ai toujours défendu le “en même temps” du président, qui était moqué par des médias paresseux, parce que pour le concept, pour l’idée, la délibération singulière ou collective, la plénitude intellectuelle exige le “en même temps” pour ne pas laisser le moindre argument au bord du chemin de l’esprit, du pouvoir.

Mais il y a un moment où le “en même temps” n’est plus possible : quand le choix sort de la pensée et de la préparation de la décision pour devoir se lester de réalité et d’opératoire, quand l’acte est la conséquence nécessaire.

Il me semble que dans ces péripéties liées aux migrants, la critique acerbe, jugée maladroite par beaucoup, à l’encontre du ministre Salvini par Emmanuel Macron a été perçue comme choquante parce qu’elle visait seulement à compenser, sur un plan confortablement éthique, une inaction concrète parfaitement explicable si on avait le courage de l’assumer. Son verbe n’était plus un complément mais servait de substitution.

En l’occurrence il n’y avait pas, dans ce “en même temps”, une richesse mais une fragilité, une prétention à vouloir gagner sur deux tableaux et donc, au fond, à perdre sur les deux. Certes il était commode de s’en prendre à Matteo Salvini qui est étiqueté comme un Créon détestable, un populiste de très mauvais aloi.

Ce qui est incontestable en tout cas tient au fait que l’Espagne comme l’Italie ont décrété une action, dure ici, généreuse là, et ont mis en oeuvre un choix, ont arbitré en excluant. Le président de la République, se voulant aux antipodes du décret italien, n’était pas non plus en accord avec l’humanisme espagnol. Il a tenté de picorer et en définitive a oscillé. Parce qu’il a été confronté aux limites du “en même temps”.

Sa politique migratoire a peur, globalement, de la brutalité comme elle craint la douceur espagnole socialiste.

Peut-être n’est-il pas à l’aise avec ces domaines pourtant capitaux où l’intelligence n’est pas la clé de tout et ne permet pas de répondre sur un mode équivoque à un réel ostensiblement univoque ?

Il y a aussi, surtout, le recours à l’Europe qui autorise, pour chaque Etat, et la France au premier chef, une argumentation qui décharge des responsabilités nationales en renvoyant la solution vers l’Europe, aux calendes grecques si j’ose dire, quand elle sera capable de rapidité, d’efficacité et de cohérence. Autant dire qu’attendre l’Europe pour une politique migratoire commune revient à ne rien accomplir, ou quasiment, dans le registre national.

La politique migratoire ne sera pas le tombeau du “en même temps”. D’abord parce qu’il est fondamental pour l’esprit. Ensuite parce qu’Emmanuel Macron, s’il sait agir quand il l’a décidé, en a trop besoin dans les sphères où il répugne à trahir le complexe à cause d’une concrétisation qui serait pour lui douloureusement trop simple.

Etrange président, intelligent comme personne, capable d’émotion, d’effusion parfois incongrues – de la “tendresse” pour Gérard Collomb – mais aussi de dureté et, enfin, de suspens et de flottement.

Tout sauf normal.

Philippe Bilger

Texte repris du site Philippebilger.com