Pour que la France ne reste pas la France ?, par Philippe Bilger

Rien de plus décisif, pour dénoncer une polémique ou fragiliser une conviction, que de s’interroger sur le point de vue inverse. Ainsi il n’aurait pas fallu, dans un tract des Républicains, proclamer : “Pour que la France reste la France”… D’où mon titre à rebours, feignant de questionner absurdement : “Pour que la France ne reste pas la France ?”

La cause me semble entendue mais avant d’y revenir je souhaiterais m’attarder sur la présidence et la situation de Laurent Wauquiez qui fait l’objet de mille attaques – les pires étant celles de son camp – dont par exemple celle de Jean-François Copé qui lui reproche un exercice solitaire de son pouvoir, ce que Brice Hortefeux a vigoureusement contredit (Le Figaro).

On a bien compris que LW depuis quelques mois est devenu la tête de turc privilégiée de certains médias qui ont besoin de s’acharner à l’encontre d’une personnalité qui à la fois leur déplaît et les dépasse. J’ai conscience, comme tant d’autres observateurs, que les Républicains stagnent et que LW n’est pas encore parvenu à imprimer non seulement sa marque mais celle du parti dans l’espace public.

Mais il est vrai que ce qui lui incombe relève du tour de force.

On n’a jamais connu une configuration politique où la droite classique était autant prise en étau entre la soie, le velours et l’imperium macroniens – les électeurs de gauche s’en plaignent de plus en plus – et le RN ex-FN dont la moindre idée juste fait peur à la direction de la famille voisine qui craindrait d’être stigmatisée si elle l’adoptait.

A l’évidence LW est désarçonné par la vision d’un paysage qui apparemment ne donne plus de marge de manoeuvre à la droite qui est la sienne et qui a été tout de même largement validée lors de son élection comme président.

Il a tort à mon sens – comme les adversaires de Nadal s’obstinant à jouer sur ses points forts – de s’en prendre au président de la République dans les domaines où ce dernier n’est pas vraiment critiquable. Il devrait plutôt combattre ce qu’il y a encore de gauche chez Emmanuel Macron et qui concerne le champ sociétal et judiciaire. Sur ce plan il aurait les coudées franches et du grain à moudre. Il y aurait de la place pour une opposition intelligente et pugnace.

S’il avait l’intelligence stratégique et l’audace intellectuelle d’un François Mitterrand qui n’ayant pas eu peur du parti communiste a su l’étouffer par l’union, il ne rejetterait pas mécaniquement l’hypothèse d’une union de la droite classique avec la droite extrême. Quand celle-ci sera débarrassée d’une Marine Le Pen qui pour le meilleur – elle a purgé le FN des délires et des provocations historiques – et pour le pire – sa démagogie attrape-tout – a rendu cette union à la fois plausible mais en l’état inconcevable.

Mais faut-il, alors que LW est en proie à des difficultés considérables et qu’on ne peut pas l’imaginer heureux dans cette conjoncture, rajouter de la bile qui revient à peu près à exiger que Laurent Wauquiez ne reste pas Laurent Wauquiez et que la droite se passe du réel ? Tout cela pour s’obtenir les bonnes grâces de ceux qui ne voteront jamais pour elle dans sa pureté et son intégrité ?

Il y a eu déjà il y a quelques semaines le ridicule “pétainiste” de Dominique Bussereau. Les tweets n’autorisent pas, aussi simplets qu’ils soient parfois, à dire n’importe quoi !

Pourquoi récemment Virginie Calmels (sur France Inter) – recadrée ensuite par LW et Brice Hortefeux – a-t-elle éprouvé le besoin de critiquer le libellé de ce tract des LR : “Pour que la France reste la France” ? Convenait-il de le juger “un peu déséquilibré” et “peut-être inutilement anxiogène” ?

Alors qu’il n’était pas “anxiogène” mais tout simplement anxieux et qu’il y avait de quoi. Doit-on demeurer sur la pente funeste qui en ne nommant pas ou en dénaturant le réel donnait à la société française la triste impression d’une absence totale de solidarité entre les élites politiques et les citoyens, d’un hiatus entre un discours mou et hypocrite et une quotidienneté troublée, souvent douloureuse et abandonnée ?

Refuser de combattre cette part de la réalité qui multiplie les inquiétudes du pays (sans doute la plus fondamentale est-elle celle de ne plus se sentir chez soi sur son propre sol), voilà qui suscite l’angoisse. Pour la dissiper, il faut nommer, cibler et reprendre possession de son propre pays. Une dissimulation sous le tapis démocratique de ce qui blesse l’identité française – des dangers, des pratiques et des idéologies qui la menacent et ne cessent, jour après jour, de mettre à l’épreuve ses capacités de lucidité et de résistance – ne ferait qu’instiller à nouveau la tranquillité factice du juppéisme dans une France qui a besoin de vérité et d’action.

Je n’oublie pas que Virginie Calmels, avec sa frileuse maladresse, a été, comme d’autres avant elle, piégée par la peur panique, face à un média progressiste (pour être aimable), de laisser apparaître la plus petite similitude entre le RN et les LR.

De sorte qu’on aboutit à ce paradoxe pervers de voir les seconds renier ce sur quoi ils ont toujours été vigilants parce que le premier a eu la même crainte. Une posture ridicule qui fait du mal à ceux qui attendent d’une responsable de parti au moins le courage minimal d’assumer cette évidence. Qu’on continue de la sorte, et les LR n’oseront jamais être eux-mêmes à force de ne pas vouloir être pris pour d’autres !

Oui, la France doit rester la France. Proférer cela, le maintenir, le revendiquer n’implique pas de plonger dans un enfer ceux qui l’honorent, la respectent, l’enrichissent, appliquent ses lois et lui veulent du bien.

Mais de faire partir ceux qui n’y ont pas droit ou la renient de l’intérieur.

Philippe Bilger

Texte repris du site Philippebilger.com