Le colonel Beltrame martyr du « vivre ensemble » ?, par Guy Rouvrais

« Un président ne devrait pas dire ça… » C’est le titre de l’ouvrage où François Hollande se livre sans retenue ni pudeur à deux journalistes. C’est aussi ce qu’on entend, en ce moment, à propos de son successeur cette fois, depuis qu’a été diffusé sur France 3 un documentaire dans lequel le chef de l’Etat évoque la première année de son mandat.

Dans ce film complaisant – son auteur, Bertrand Delais, est un proche de Macron récemment nommé à la tête de la Chaîne parlementaire – , le Président a déclaré : « Le colonel Beltrame est mort parce que la France, ce sont des idées, des valeurs, quelque chose d’une guerre qui le dépasse. Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus » et où l’« on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays » laquelle est « une histoire d’absolu, c’est un amour de la liberté au-delà de tout, c’est une volonté de l’égalité réelle. »

Ce rapprochement était inattendu et il provoque, çà et là, une certaine indignation, non pas à cause du colonel Beltrame, mais en ce que le chef de l’Etat considèrerait comme négligeable que l’on fût à 50 euros près, à savoir les 5 euros mensuels dont l’APL a été amputée après réforme. Ce n’est pourtant pas une découverte de constater que le Président, énarque, inspecteur des Finances, banquier d’affaires, évolue depuis longtemps dans un univers où il ne fréquente guère les plus modestes. Il a révélé à la Haute autorité pour la transparence qu’avant d’intégrer l’Elysée comme secrétaire général adjoint, il gagnait chez Rothschild un million d’euros par an. Alors pensez, 50 euros ! Peut-il songer un seul instant qu’il peut y avoir pour une mère de famille seule un héroïsme du quotidien à gérer à l’euro près un budget qui ne suffit jamais pour élever ses enfants ? Elles sont légion.

Toutefois, il faut aller au-delà de cette condescendance et s’arrêter aussi sur la France pour laquelle le colonel serait mort. Les valeurs de notre pays auxquelles l’officier aurait donné sa vie, consisteraient donc en la « liberté au-delà de tout » et « l’égalité réelle », Emmanuel Macron a oublié la fraternité pour que la devise républicaine soit complète…Ce serait donc un martyr du « vivre ensemble » ayant offert sa vie pour l’idéal républicain. Ainsi se réécrit l’histoire. Alexis Corbière, de la France insoumise, a répondu, indigné, au Président mais loin de le contredire sur le fond, il va dans le même sens en assurant, lui, que « La France, c’est une France sociale et républicaine » qui aurait donc inspiré Arnaud Beltrame à lui sacrifier sa vie. L’un et l’autre, le chef de l’Etat et son contradicteur, gomment la dimension chrétienne de son acte héroïque. Ce n’est pas l’amour de la République ou l’exaltation du « vivre ensemble » qui peut pousser un homme comme lui à faire don de sa propre existence. Pour ce croyant fervent, c’est la parole du Christ, celui qui a dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Ni Macron, ni Corbière ne veulent se souvenir que « l’histoire de notre pays » est une histoire chrétienne dont le colonel Beltrame est un des beaux fruits.

Guy Rouvrais

Article paru dans Présent daté du 8 mai 2018