Un héros, un hommage national, et puis…?, par Philippe Bilger

Dans la cour d’honneur des Invalides, le 28 mars, à 11 heures 30, un hommage national sera rendu au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, ce héros, cet exemple, et aux trois autres malheureuses victimes.

Je ne doute pas que le président de la République aura, pour ce moment solennel, le discours qui conviendra avec l’intelligence et l’émotion accordées.

Il me semble que si son propos demeurait dans le seul registre compassionnel et de l’admiration unanime du pays dont il sera le porte-parole en quelque sorte, il lui manquerait quelque chose de fondamental.

On a en effet besoin de connaître les armes dont l’avenir pourra disposer.

Je ne pourrai malheureusement pas assister à cet hommage alors que j’aurais voulu pour une fois – par respect – participer à cette effusion collective si justifiée.

Pourtant comme les réactions politiques et médiatiques, depuis la monstruosité de Trèbes, relèvent, de manière contrastée, de ce que le partisan peut inspirer de pire !

J’admets que les dénonciations de Laurent Wauquiez et de Marine Le Pen, comme l’a très justement souligné Bruno Le Maire (France Info), stéréotypées et inusables – on pourrait les retrouver fidèles à elles-mêmes au fil des temps – s’inscrivent dans une polémique médiocre. Ce n’est pas parce que Gérard Collomb n’adopte pas la posture excitée du ministre de l’Intérieur traditionnel qu’il n’est pas à la hauteur de sa mission.

Les mêmes cependant qui vitupèrent la droite et l’extrême droite – par exemple Christophe Castaner – au lieu de s’attacher à l’essentiel qui est de réfléchir à l’armement du futur, tombent à leur tour dans le registre qu’ils prétendent répudier.

Que dire alors du discours dominant dans les médias qui vise seulement à pourfendre le simplisme et l’irresponsabilité de Wauquiez et du FN comme si le terrorisme qui à nouveau a tué et tuera encore si on n’invente pas d’autres moyens de lutte et de sauvegarde n’appelait pas d’autres considérations ?

Je songe par exemple aux interventions mollement orientées d’un Georges Brenier sur les fichés S dans le journal de TF1 le 26 mars.

Plus gravement, j’ai encore dans l’oreille le point de vue étrange, voire choquant, développé par un Thomas Legrand lors de la matinale de France Inter le 27 mars. Répondant à Etienne de Montety qui avait relevé l’inspiration chrétienne du sacrifice d’Arnaud Beltrame – soulignée par ses parents et son épouse -, Thomas Legrand éprouve le besoin de rappeler que ce héros était aussi franc-maçon – s’il y tient tant, on peut le lui concéder – mais élabore une comparaison absurde entre l’islamisme meurtrier et dévoyé et la religion généreuse et admirable qui habitait Arnaud Beltrame.

Ce n’est absolument pas faire le jeu des tueurs que de mettre en évidence la foi de ce dernier. C’est au contraire montrer à Daech et à ses assassins à venir une grandeur, un exemple aux antipodes de leur sectarisme inhumain. Aucune relation, sinon perverse, ne peut être établie entre le catholicisme d’Arnaud Beltrame, irriguant un comportement humaniste jusqu’à l’extrême et le délire islamiste se donnant bonne conscience avec un Coran d’ailleurs naturellement équivoque.

Ce n’est pas l’explication chrétienne qui doit être récusée alors qu’elle est irréfutable en l’occurrence mais l’horreur d’un intégrisme mortifère.

Pour battre en brèche la droite et l’extrême droite, pour montrer ostensiblement qu’on demeure droit dans nos bottes démocratiques classiques et fidèle à un état de droit d’autant plus révéré que fragile il révèle son impuissance, on a tout de même l’autorisation, de la part de sa conscience, de sa lucidité et de la République, de formuler quelques propositions et d’ouvrir de nouveaux chemins. On a au moins le droit de questionner et d’interpeller. De stimuler. Faut-il fustiger, comme le Premier ministre, ceux qui promettent le risque zéro ou tout tenter, tout entreprendre, tout inventer pour s’en approcher ? Pour concevoir des qualifications pénales applicables à cette association de potentialités meurtrières ou complices ?

Manuel Valls, avec un courage intellectuel et politique qui ne se dément pas, exige l’interdiction du salafisme – fallait-il attendre cinq ans de propos haineux de l’imam salafiste de Marseille pour décider enfin de l’expulser ? – et la rétention administrative pour les fichés S les plus dangereux. Qui peut se permettre de traiter avec condescendance une telle réclamation ?

Il convient de se souvenir que le premier à avoir attiré la vigilance sur cette zone grisailleuse des Fichés S – environ 20 000 dont 12 000 pour risque de radicalisation et parmi ceux-ci 4 000 infiniment dangereux – a été Nicolas Sarkozy.

Contrôlés, ils ne peuvent être interpellés, ce qui revient à contempler les désastres futurs dont nous serons victimes. On nous répond que ces fiches S n’ont pour finalité “que de détecter le passage aux frontières des individus concernés à un moment donné”.

Cette catégorie virtuellement menaçante, qui ne rêve que d’obéir aux injonctions terroristes ou de se livrer au pire solitairement ou qui au mieux approuve avec enthousiasme les crimes – par exemple la compagne fichée S de Radouane Lakdim logiquement mise en examen – ne peut pas être appréhendée comme on le ferait de la délinquance et de la criminalité ordinaires qui parfois ont des contritions sincères et des rémissions opportunes. Judiciairement, mise en cause, elle joue joue la comédie mais sa résolution absolutiste et criminelle demeure préservée, intacte. Prête à ressurgir.

On impose à ceux qui perçoivent le danger absolu de cette masse prête à passer à l’acte avec des contrôles qui s’arrêtent – Lakdim condamné à deux reprises sort de prison, petit voyou radicalisé, se tient opportunément tranquille, la surveillance cesse et c’est le massacre qui survient – d’offrir un modèle clés en main en les mettant au défi d’apposer une qualification pénale sur ces tueurs potentiels. Ce que le droit a créé, un droit nouveau pourrait pourtant le compléter ou le renforcer. Il n’est plus concevable de rester immobile avec un dispositif qui a seulement partiellement fait ses preuves. Il déjoue mais pas toujours.

La mère d’Arnaud Beltrame, avec une digne retenue, a demandé que son fils ne soit pas mort pour rien. La tentation serait en effet grande, comme les héros sont rares, exceptionnels, de nous affirmer prêts à mourir jusqu’au dernier Beltrame alors que nous savons bien que notre faiblesse, notre peur nous l’interdiraient, Arnaud Beltrame devenant en quelque le succédané magnifique et tragique de nos impuissances et de nos hésitations.

Cette offensive à mener contre le salafisme criminel ne sera pas de trop pour vaincre aussi un antisémitisme qui s’inscrit de plus en plus dans une quotidienneté monstrueuse. L’un fait vivre l’autre.

Si Arnaud Beltrame n’est pas mort pour rien, la séquence du héros et de l’hommage national ne pourra pas s’arrêter là. Il paraît que le chef de l’Etat n’entend pas dévier de ses principes. Il aurait tort.

Si dans son discours tellement attendu, avec une vigueur et une rigueur tellement espérées, il se contente d’opposer au terrorisme de demain le bouclier d’hier sans prendre en compte que les horreurs ont cette odieuse utilité de mettre une épée dans les reins de la démocratie pour la faire enfin bouger et résister, il décevra.

Les hommages ne servent à rien s’ils n’ont pas un avenir qui leur donne du sens, une suite qui les légitime. Il serait salutaire que l’Etat ne se défausse pas de ses responsabilités sur les héros que le destin et le terrorisme ont fait surgir.

Philippe Bilger

Texte repris du site Philippebilger.com